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Seventies, féminisme, gauchisme, jeunesse, sexe, drogue et rock’n’roll… Le Péril jeune cochait au mitan des années 90 toutes les cases du (télé)film cool et culte qu’il est devenu au fil du temps. Cédric Klapisch, Romain Duris et quelques témoins privilégiés de l’aventure nous en parlent.

A l’occasion de l’anniversaire de Cédric Klapisch, qui fête ses 56 ans ce lundi 4 septembre, nous vous proposons de découvrir l’oral story du Péril Jeune (1994), publiée à l’origine dans le numéro 477 (mai-juin 2017) de Première.

Avec (par ordre d’apparition) : Pierre Chevalier (directeur de la fiction d’Arte) ; Aïssa Djabri (producteur) ; Farid Lahouassa (producteur) ; Cédric Klapisch (réalisateur/coscénariste) ; Santiago Amigorena (coscénariste) ; Bruno Lévy (directeur de casting) ; 

Romain Duris (acteur) ; Vincent Elbaz (acteur) ; Élodie Bouchez (actrice) 

 

_PIERRE CHEVALIER : Quand je suis arrivé sur Arte, en 1991, j’ai tout de suite eu l’idée de collections avec de jeunes réalisateurs. Je tenais deux fers au feu : une série de téléfilms regroupée sous l’intitulé Tous les garçons et les filles de leur âge et une autre, sous celui des Années lycée.
 

_AÏSSA DJABRI : Avec Farid (Lahouassa) nous avions développé, tout seuls, sans chaînes, l’idée d’une série sur un lycée, étalée sur plusieurs générations. Éric Barbier, un ami rencontré sur les bancs de l’IDHEC, cherchait de son côté à se relancer après l’échec de son premier film, Le Brasier. Quand nous lui avons évoqué notre projet, il en a parlé à Pierre.

 

_PIERRE CHEVALIER : Il y a eu une sorte de cercle vertueux. J’avais des producteurs pour Tous les garçons et les filles de leur âge, Aïsa et Farid (Lahouassa) étaient parfaits pour Les Années lycée.

 

_AÏSSA DJABRI : Plusieurs besoins coïncidaient… Restait à trouver un réalisateur pour Le Péril jeune, le deuxième téléfilm de la collection, même si après Un air de liberté, Barbier aurait bien voulu pouvoir tous les réaliser ! Quand il s’est rendu compte que ce serait trop lourd, il nous a suggéré le nom de Cédric avec qui il partageait la même scripte. Cédric était lancé, il sortait d’un joli succès avec Riens du tout, alors on n’y croyait pas trop… Mais il nous a donné son accord, à la condition d’aller vite. Ça tombait bien : les contraintes du format imposaient très peu de jours de tournage.

 

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_PIERRE CHEVALIER : Chaque budget ne devait pas excéder sept millions de francs (un million d’euros). C’était assez drastique pour des films d’époque.

_CÉDRIC KLAPISCH : J’avais passé trois ans sur Riens du tout et j’étais lessivé. Entre le jour où nous sommes tombés d’accord et le début du tournage, il s’est écoulé environ quatre à cinq mois. J’ai décidé de prendre des coscénaristes avec lesquels je partageais des souvenirs de lycée. J’avais fait une bonne partie de ma scolarité avec Alexis Galmot, qui avait été prof pendant deux ans après Normale Sup et qui voulait devenir écrivain. Quant à Santiago Amigorena, que j’avais rencontré en troisième, il avait déjà quelques scripts à son actif. Précisons que Farid et Aïssa avaient préalablement travaillé avec quelqu’un qui avait livré un premier scénario. 

_AÏSSA DJABRI : Il s’agit de Daniel Thieux, qui est crédité au générique.

_CÉDRIC KLAPISCH : On n’a quasiment rien gardé de cette version, sinon quelques personnages secondaires, comme Barbara, la prof anglaise. Lors de notre premier rendez-vous avec Santiago, dans un café, toute l’idée du film est née, cette réunion d’anciens copains qui évoquent la mémoire de l’un d’entre eux. Nous aussi, nous avions perdu deux potes très jeunes. 

_SANTIAGO AMIGORENA : Tomasi, joué par Romain Duris, est la somme de trois personnes, dont ces deux disparus. C’étaient des copains qu’on n’appelait que par leurs noms. Tomasi n’a d’ailleurs pas de prénom dans le scénario.

_CÉDRIC KLAPISCH : On était sensibles à cette musicalité des patronymes. Chabert et Tourette, ça sonnait bien aussi… Les personnages étaient globalement proches de nous.

 

_SANTIAGO AMIGORENA : L’idée du flashback nous permettait de faire vingt minutes de film dans un décor unique (un hôpital) avec les principaux protagonistes sans costumes d’époque. On gagnait du temps et de l’argent. Quand Alexis nous a rejoints, nous savions qu’il nous resterait environ trois semaines pour finaliser une première version, puis quinze jours de relecture et autant de réécriture.

_CÉDRIC KLAPISCH : On s’est enfermés dans une maison à Najac, qui appartenait aux parents du chef opérateur. On a travaillé plus de douze heures par jour pendant trois semaines en anticipant un plan de travail précis. Au cours de ce processus, on s’est raconté des choses qu’on ne s’était jamais dites. C’était troublant. Je me suis notamment rendu compte qu’ils étaient loin d’être sortis avec autant de filles que je le croyais !

 

_ PIERRE CHEVALIER : Leur premier jet était quasiment parfait. En à peine trois mois, nous avons eu la version définitive. Cédric a ensuite dû réfléchir au casting.

 

_BRUNO LEVY : J’avais fait quelques petits trucs, des pubs avec Mondino nécessitant des physiques particuliers, je connaissais bien les comédiens de théâtre… Bref, j’avais l’expérience du style de casting hybride que Cédric recherchait. La question du casting sauvage s’est posée d’entrée mais elle nous préoccupait un peu : si on se plantait, on ne pourrait pas rattraper le coup en vingt jours. À l’arrivée, Romain est le seul non professionnel qui ait obtenu un rôle important.

_ROMAIN DURIS : J’avais déjà été approché dans la rue parce que j’avais un look un peu extrême. J’étais à l’époque dans une école d’arts appliqués et j’allais chercher mon amoureuse au lycée. En chemin, Bruno m’a interpelé et m’a parlé du projet. J’ai répondu que je voulais lire le scénario. Je me souviens qu’il avait trouvé ça drôle… Je me méfiais beaucoup de la télévision, j’avais grandi sans, je trouvais ça vulgaire. J’avais 18 ans, j’étais radical.

 

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_FARID LAHOUASSA : Romain avait d’autres priorités, il faisait du dessin.

_BRUNO LEVY : C’était d’ailleurs ennuyeux de le sortir de son chemin tracé. Si ça ne marchait pas…

 

_ROMAIN DURIS : À l’époque, je bossais pour une boîte de prêt-à-porter, j’empilais des maillots de bain dans des cartons, j’avais envie de partir en vacances toutes les cinq minutes… J’avais aussi monté un dossier pour bosser à S’Pizza 30 et j’attendais la réponse. J’étais presque emmerdé de faire le film !
 

_BRUNO LEVY : C’est aussi pour ça qu’on n’a pas voulu prendre d’autres amateurs. Cela demandait quand même du boulot de les former et de les discipliner. Romain, il avait fallu lui acheter un répondeur et l’obliger à répondre aux messages qu’on lui laissait !

 

_CÉDRIC KLAPISCH : J’ai vite compris que je ne dirigerais pas tout le monde de la même façon. Romain avait besoin de répéter beaucoup. Il était très sauvage et c’était par le travail qu’il arrivait à se lâcher. En revanche, il était toujours juste. S’agissant de Vincent (Elbaz), qu’on avait repéré au Cours Florent, c’était le contraire. On lui disait grossièrement : « Fais le con dans ta chambre, t’as le droit de prendre une raquette et un ballon et tu dois finir par te retrouver à cet endroit-là. » Et c’était nickel.

 

_VINCENT ELBAZ : Je me souviens du casting au Cours Florent. Il y avait une queue pas possible !

 

_CÉDRIC KLAPISCH : Le matin, Bruno et moi avions vu cent garçons, le soir, cent filles. Une minute par personne en quatre heures ! Quelques années plus tard, Gad Elmaleh et Gilles Lellouche nous ont dit qu’ils avaient été dégoûtés de ne pas être pris !

 

_VINCENT ELBAZ : Je crois qu’à ce moment-là, ils avaient déjà choisi tout le monde sauf l’acteur qui devait jouer Chabert.

 

_CÉDRIC KLAPISCH : Chabert était intégralement copié sur une personne de ma connaissance. Je ne pensais pas réussir à trouver son équivalent. Quand Vincent est entré dans la pièce en disant un « bonjour ! » franc et tonitruant, je me suis dit qu’on le tenait.

 

_VINCENT ELBAZ : Je débordais d’énergie, avec une grosse part d’impulsivité. Dans mon esprit, Chabert avait un côté un peu con, comme on l’est souvent à l’adolescence. J’ai tenté le truc… Ensuite, ils ont hésité entre un non professionnel et moi. Ils avaient peur qu’un acteur surjoue ce personnage grande gueule et assez comique.

 

_CÉDRIC KLAPISCH : Vincent avait 23 ans, on craignait que cela se remarque. Je l’ai finalement choisi parce qu’en sa présence, lors des séances de groupes qu’on avait constitués, Romain jouait mieux. Il était très client de ses vannes.

 

_VINCENT ELBAZ : En définitive, on peut presque dire que c’est le groupe qui m’a choisi. 

 

_ROMAIN DURIS : On a fait beaucoup d’essais tous ensemble pour voir si l’alchimie fonctionnait. J’étais timide car la bande me faisait plus flipper qu’autre chose à l’époque. Et puis, je ne savais pas encore quel serait le ton et le charme du Péril jeune. C’était difficile de s’en rendre compte à la lecture du scénario. Il faut se rappeler qu’à l’époque, la fiction télé était pourrie ! Mais pendant les séances de travail, j’ai commencé à capter l’énergie et la vérité des rapports humains qui se dégageaient de tout ça.

 

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_BRUNO LEVY : Tous les jeunes comédiens se retrouvaient au troquet le matin.

 

_VINCENT ELBAZ : On se voyait aussi parfois le soir, à l’insu de Cédric, pour bosser les scènes du lendemain. On apprenait à se connaître. Les rapports qui se sont instaurés entre nous ont fini par rejoindre ceux des personnages. Nous formions un vrai groupe, avec des engueulades, des tensions, des grands élans d’amitié.

 

_ÉLODIE BOUCHEZ : J’étais un peu à part. Bruno m’avait auditionnée après avoir vu des bouts des Roseaux sauvages, autre fiction Arte (de la collection “Tous les garçons et les filles de leur âge”) que je tournais en parallèle sur plusieurs saisons. Je n’ai pas participé à ces séances de groupes mais j’ai été accueillie à bras ouverts. Il y avait une légèreté et une profondeur qui s’apparentaient déjà au film.

 

_ROMAIN DURIS : Le tournage a ressemblé à des vacances : on était déguisés, la musique était géniale… Je ne comprenais pas qu’on puisse être payés pour ça. On a pu faire quelques conneries mais jamais rien contre le film.

 

_CÉDRIC KLAPISCH : En raison du manque de temps, je savais qu’il fallait être cadré. On a parfois réalisé vingt-cinq plans par jour quand même. Un soir, j’ai tourné jusqu’à trois heures du matin. Tout le monde dormait, sauf les acteurs concernés, le chef op et moi.

_AÏSSA DJABRI : Hum, oui bon, il y a dû y avoir quelques heures sup…

C’était assez hors normes comme production. 

_FARID LAHOUASSA : On devait enquiller les tournages de la collection en faisant des économies d’échelle. On a notamment réutilisé certains décors.

 

_CÉDRIC KLAPISCH : Comme c’était un film en costumes, on se prenait la tête quand il y avait des plans larges. Vous vous rappelez du premier assistant et de sa Ford Taunus ? C’était la seule voiture d’époque qu’on avait à disposition. Dans une scène de cabine téléphonique, on a fait passer sa bagnole, jaune pétard en plus, au moins dix fois à l’arrière-plan ! Au montage, il a fallu l’enlever à plusieurs reprises.

 

_SANTIAGO AMIGORENA : Quand j’ai vu le premier montage de 2h40, j’ai dit qu’il ne fallait rien couper. J’avais écrit quatre, cinq films et c’était la première fois que j’avais envie de tout garder. C’était tellement vivant.

_FARID LAHOUASSA : Ce qui a été déterminant, c’était d’avoir obtenu les droits musicaux pour presque rien, les chaînes s’acquittant d’un forfait annuel auprès de la Sacem, pratique qui n’existe pas en cinéma. Dans certaines scènes, les tubes pop-rock insufflent un rythme et une énergie dingues. Ils se substituaient parfois à des scènes de comédie.

 

_AÏSSA DJABRI : En regardant ce premier montage, Cédric s’est retourné vers nous en disant : « Wow ! » Il y avait une émotion inattendue, liée notamment à l’incarnation de Romain.

_CÉDRIC KLAPISCH : Romain était très sympathique, super charmant, mais on ne se doutait pas qu’il serait aussi charismatique. Au fond, ce film, on ne l’a pas senti venir.

 

_PIERRE CHEVALIER : Comme le format était de 90 minutes maximum, il a fallu intervenir, agencer un peu, raccourcir. Cédric était très demandeur d’échanges. En définitive, le montage a été assez simple à finaliser.

 

_FARID LAHOUASSA : Pierre n’était pas interventionniste, c’était quelqu’un qui venait du CNC et qui aimait les talents.

 

_AÏSSA DJABRI : Il a juste tiqué sur le titre. Il trouvait que c’était un mauvais jeu de mots. J’étais assez d’accord avec lui.

 

_PIERRE CHEVALIER : Avant le mixage, Cédric a proposé Le Péril jeune et je n’ai pas compris sur le moment. Cela renvoyait au « péril jaune », il y avait pour moi une connotation raciste. Arte, à l’époque, était dans une ligne pure et dure et les traits d’humour n’étaient pas toujours très bien perçus.

 

_AÏSSA DJABRI : Tout s’était passé à merveille avec Arte, et là, paf !

 

_FARID LAHOUASSA : Cédric a dû écrire une lettre au président d’Arte, Jérôme Clément, pour défendre son choix.

 

_SANTIAGO AMIGORENA : « Mieux vaut garder un mauvais titre que d’en changer ! » (Rire.)

 

_CÉDRIC KLAPISCH : J’avais dit ça, oui. C’est quand ils m’ont proposé d’autres titres, du genre « Le printemps sera chaud » que j’ai réagi. Un titre représente l’œuvre, on ne peut pas l’imposer. C’était le sens de ma lettre. Pour moi, Le Péril jeune traduisait l’esprit post-soixante-huitard de Charlie Hebdo. Je leur avais d’ailleurs piqué l’idée. 

 

_PIERRE CHEVALIER : Cédric s’est accroché. Il a eu raison.

 

_ÉLODIE BOUCHEZ : En voyant le film, j’ai tout de suite senti qu’il avait un potentiel pour la salle. J’étais davantage en retrait et, je pense, plus objective sur ses qualités.

 

_FARID LAHOUASSA : Avoir tourné en super 16 nous permettait de potentiellement projeter le film en 35mm.

 

_AÏSSA DJABRI : Maria Manthoulis, une amie de Cédric qui travaillait chez UniFrance, a vu le film et l’a proposé à Daniel Toscan du Plantier qui avait décidé de lancer un festival du cinéma français à Avoriaz – il s’agissait de promouvoir des films auprès d’acheteurs étrangers. Toscan se fichait que ce soit une fiction télé. L’édition, la seule de son espèce, a eu lieu en janvier 1994, quatre mois avant la diffusion du Péril jeune sur Arte. Tout s’est alors enchaîné. C’est en le découvrant à Avoriaz que le sélectionneur du Festival du film d’humour de Chamrousse l’a pris dans la foulée. On y a remporté le Grand Prix et commencé à nouer des contacts avec des distributeurs. Pierre-Ange Le Pogam, qui travaillait alors chez Gaumont, s’est emballé et nous a proposé de le sortir directement en salles.

 

_FARID LAHOUASSA : Nous n’étions pas sûrs de pouvoir le faire légalement. Il fallait en outre payer environ 150 000 euros de droits pour la musique, ce qui bloquait pas mal de distributeurs.

 

_AÏSSA DJABRI : Pierre-Ange a tout de suite dit qu’il était prêt à débourser cette somme. On a dit non. On ne pouvait pas faire ça à Pierre et à Arte. Pierre-Ange a été classe et nous a dit qu’il le sortirait après la diffusion télé. C’était un vrai risque car, sur Arte, le film a réuni 800 000 téléspectateurs, un très beau score, au-dessus de leur moyenne.

 

_ROMAIN DURIS : Quand on a appris que Le Péril jeune sortirait en salles, ce fut un moment très joyeux, comme tout le reste.

 

_VINCENT ELBAZ : Je ne vous cache pas que j’étais très fier d’être en plein milieu de l’affiche ! Plus sérieusement, on n’a pas vu passer le temps entre la diffusion télé et la sortie salles (il s’est écoulé huit mois) car on a fait beaucoup de tournées en province pour les festivals et les avant-premières.

 

_AÏSSA DJABRI : Cette sortie a été une bénédiction. Le film a été considéré comme notre premier long métrage de cinéma et ça nous a poussés. On avait Raï en préparation chez Canal+ qu’on avait du mal à financer et le succès en salles du Péril jeune (650 000 entrées) a tout débloqué.

 

_CÉDRIC KLAPISCH : Avec Romain, il y a quatre ans, on était en boîte de nuit. Un gars fêtait ses 20 ans. Quand il a vu Romain, il a crié : « Hé, Tomasi ! » C’était un fan du Péril jeune. Avec ses copains, il nous a joué une scène entière.

 

_PIERRE CHEVALIER : Le Péril jeune reste un éclat de jeunesse formidable. Il a traversé les époques.