Abaca

Palme d’or oblige, le Kechiche bashing est lancé. Pour être honnête, ça a même débuté avant la palme, au moment de la présentation du film. En plein festival, Le Monde, alerté par un communiqué de presse du syndicat des professionnels du cinéma, publiait une enquête racontant les conditions de tournage de La Vie d’Adèle. Il en ressortait, presque en pointillé, le portrait d’un créateur tyrannique prêt à toutes les entorses pour réaliser son film, suivre son inspiration et façonner son chef d’oeuvre. Coûte que coûte. Un Tumblr était même lancé illustrant avec un certain talent les anecdotes du Monde. Et ? En fait pas grand chose de nouveau. On aurait pu citer ce genre d’anecdotes à propos de nombreux tournages français, récents ou pas (le dernier Michel Gondry a été tempétueux, et inutile de revenir sur les tournages de Desplechin ou de Pialat), mais Kechiche a gagné la Palme d’or et il offre une cible facile et visible, surtout au moment où un bras de fer est engagé entre l’état et les syndicats sur la nouvelle convention collective.

"Pas un mot pour moi"

Autre critique : juste après la palme, Julie Maroh postait sur son blog un billet étrangement troussé. L’auteure de la BD dont est tirée La Vie d’Adèle y reconnaît la valeur du film, insiste sur la qualité du travail de Kechiche et sa liberté d’adaptation, mais en profite pour lâcher quelques traits amers contre le cinéaste. Des critiques d’ordre narcissique et artistique. Elle explique par exemple comment elle a vécu ce moment étrange où "son" personnage finit par ne plus lui appartenir. Sans parler de trahison, elle avoue qu’elle attendait autre chose des scènes les plus explicites du film, "un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise." Mais derrière ces critiques, on sent surtout poindre l’amertume et un désir inassouvi de reconnaissance. Le soir de la remise des prix, Kechiche a pris son temps lors de ses remerciements, mais n'a jamais mentionné la jeune femme. "Je tiens à remercier tous ceux qui se sont montrés étonnés, choqués, écœurés que Kechiche n’ait pas eu un mot pour moi à la réception de cette Palme. (…) Il ne l’a pas déclaré devant les caméras, mais le soir de la projection officielle de Cannes, il y avait quelques témoins pour l’entendre me dire "Merci, c’est toi le point de départ", en me serrant la main très fort."

Inaccessible démiurge

Après les techniciens et l’auteure de la BD, la colère d’un comédien. Bernard Blancan, acteur croisé dans Indigènes, a fait des essais pour La Vie d’Adèle, mais n’a jamais eu de retours du cinéaste qui n’a pris ni le temps ni la peine de lui expliquer qu’il n’était pas retenu. Ce qui donne : "L’inaccessible démiurge est ailleurs, dans sa bulle de création, dans des sphères sidérales qui lui interdisent le lien avec la terre et ses terriens communs." Au-delà de la rancoeur, son point de vue est intéressant quand il parle de technique et soulève ce qu’on reproche souvent à Kechiche : "je suis littéralement irrité (...), me mets même en colère devant sa façon de voler des images, voler au sens le plus violent, ce vol qui consiste à faire improviser les acteurs, pendant des heures, jusqu’à ce qu’émerge quelque chose de prétendument artistique.

Accepter d’être déstabilisé

Auteure, techniciens, comédiens lui reprochent ses méthodes, son vol et ses trahisons…  Et tout cela cimente en fait la réputation d’un artiste difficile, d’humeur à vous flinguer le moral, bousculant ses collaborateurs  et la logique d’un scénario écrit. Ce n’est pourtant pas le premier créateur imbuvable qu'on croiserait dans l'histoire du cinéma. Parce que, entre les lignes, ce que dessinent les critiques des techniciens ou de Blancan, c'est le portrait d’un Kechiche qui ne filme pas comme les autres. Qui exige la vérité, l’authenticité des gens et des dialogues. Pour l’obtenir, il peut donc passer pour un tyran, mettre ses acteurs en danger, les épuiser, les manipuler (on dit que Kechiche et son duo de La Vie d’Adèle seraient en froid). Il peut réclamer beaucoup (trop) à ses techniciens. Et peu importe que l’atmosphère devienne irrespirable ou que les journées n’en finissent pas. Parce que ce que traque Kechiche c’est la rage du cinéma nu et non sa beauté factice. Hitchcock, Clouzot, Kubrick n’étaient pas des tendres non plus sur le tournage. Tippi Hedren évoquait récemment le harcèlement de Hitch pendant le tournage des Oiseaux et on pourrait raconter les relations limites sadiques entre Clouzot et Romy Schneider. Mais l’exemple le plus frappant, c’est évidemment Pialat (à qui on compare beaucoup Kechiche), connu pour ses tournages apocalyptiques et conflictuels, pour sa violence avec ses actrices - demandez à Bonnaire ou Marceau. Et de fait, la méthode Kechiche ressemble beaucoup à celle du vieux Maurice. Le cinéaste a commencé comme acteur (chez Téchiné notamment) et il sait de quoi il parle. Tout est calculé : son mariage entre professionnels et amateurs : "les uns apportent la rigueur, les autres une spontanéité confiait-il à Télérama. Ca permet de trouver une forme qui dépasse le professionnalisme. Mais il faut que les professionnels acceptent de prendre du temps, d’être déstabilisés." Ses exigences radicales aussi. On se souvient de Yahima Torres qui nous racontait le tournage de Vénus Noire comme d’une épreuve : "Huit mois de préparation intensive, des professeurs de théâtre, de danse tribale et d'afrikaner, un régime protéiné, des exercices de musculation, une prise de poids de 16 kilos, puis trois mois de tournage épuisants, au cours desquels il fallait surtout ne pas s'abîmer dans le rôle, faire au maximum le vide et essayer de se préserver."

"Être habité par une foi"

Alors : Kechiche serait-il un odieux personnage ou un artiste qui place son art au-dessus de tout ? Personnellement, à chaque fois qu’on l’a rencontré, on a trouvé l'homme fascinant. Et, mieux (ou pire), humain. Une anecdote parmi d’autres. Pendant le cirque de la journée promo cannoise, l’attaché de presse pète les plombs et devient très physique avec les journalistes : "Poussez-vous là, y’a trop de monde !" Moyennement amusé, Kechiche derrière lui, suggère que ce n’est pas une manière de parler aux gens et tente de calmer son attaché de presse. En interview, sa voix posée, douce, son refus de rentrer en conflit contrastaient avec sa réputation de tyran. Au fond, ce que cherche Kechiche, ce ne sont pas des techniciens ou des acteurs, mais des partenaires, engagés dans un processus de création qui les dépasse. Des personnalités qui ont "une capacité folle à donner, à s’investir continuait-il dans l’entretien accordé à Télérama. Je choisis des gens qui ont un don, qui sont habités par une foi", quitte à éliminer ceux qui ne veulent pas rentrer dans le rang. Secte dites-vous ? Lui aussi… Mais il en rigolait à l’époque. On sait également que Kechiche agit avec ses acteurs et ses techniciens comme avec ses producteurs. Il a changé au moins 3 fois de maisons de prod, passant de Pathé à MK2 puis, finalement Wild Bunch. On raconte que chaque fin de tournage est le moment d’un bras de fer violent entre lui et ses financiers qui lui demandent souvent de couper ou remonter ses films. Sur La Vie d’Adèle il avait plus de 750 heures de rush et la version cannoise devrait être différente de celle qu’on verra en salle.Le fond de l’histoire c’est que Kechiche est un artiste, qui croit en sa liberté de création. Et il n’a pas tort. Parce que le résultat est là : un chef d’œuvre, une palme. Un cinéma comme on n’en fait plus en France : habité, physique, tendu. Incarné. Il y a dans ce film une puissance qui écrase tous les films qui ont cherché comme celui-ci à toucher l’intime, les réduisant au minable ou au riquiqui. Sa méthode et les conditions qu’il impose à ses collaborateurs lui ont sans doute permis de toucher un truc universel, grand, immense, dévorant. Dévastateur. A l’écran et hors champs…

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