DR
DR
DR
DR
DR
DR
DR
DR
DR
DR

Un jour dans la vie de jeunes trentenaires bohèmes descendant et remontant les rues d’Austin, Texas. Une longue balade ininterrompue qui va de groupes en groupes et de fausses tranches de réel en moments de vérité. L’un des films fondateurs du nouveau cinéma indépendant américain. "Il n’y a pas d’histoire, juste des gens qui parlent en marchant et se passent le relais au gré de leurs déambulations… Est-ce que ça fonctionnerait ? Je sentais vaguement que le pouvoir du cinéma emporterait le morceau, et que le public comprendrait plus ou moins instinctivement de quoi il s’agissait. C’était un peu Nouvelle Vague dans son côté risqué [en français dans le texte]. En tout cas, c’était un film que je n’avais pas encore vu. Une posture radicale pour parler de… Enfin, ça ne parle de rien en particulier, c’est une collision d’idées et de récits marginalisés, mais c’était l’aboutissement, à l’époque, de ma vision du cinéma en tant que discipline à la fois libre et ultra-conceptuelle. On se raconte beaucoup dans un premier film."

Dazed & Confused (VO) suit la lente propagation de l’euphorie estivale tandis que se joue la première nuit de l’après bahut. Le crépuscule d’une jeunesse hébétée, en route vers le déclin. L’oeil de Linklater pour les fringues, les voitures et les codes de sa jeunesse seventies est tellement bluffant que certains spectateurs de 1993 s’y sont fait prendre. "Si des gens ont cru à un film oublié des 70s, alors tant mieux, parce que c’est ce que je cherchais : donner le sentiment qu’il a été tourné vingt ans plus tôt. Pas de Steadycam, je voulais qu’on sente que la caméra a été parachutée cette nuit-là dans une petite ville du Texas pour enregistrer ce qui se passe. Ils ont fait une projection en plein air pour le dixième anniversaire du film à L.A., les gens pique-niquaient et fumaient des joints sur la pelouse. La copie était vieillotte, pleine de rayures. C’est là que j’ai compris que j’avais fait un film de drive-in adolescent comme ceux que je voyais quand j’étais jeune. Sauf que ce n’est pas de l’exploitation ; ça parle de nos vies, de nos rites, de nos aspirations. Personne n’aurait fait un film là-dessus dans les années 70."

Sunrise. Sunset. Midnight. Chaque film chronique le passage du temps et approfondit la relation amoureuse entre Jesse (Ethan Hawke) et Céline (Julie Delpy), construisant sur les fondations et les pointillés du précédent. Peut-être la trilogie la plus parfaite et cohérente de l’histoire du cinéma. "Et Le Seigneur des anneaux alors ? (Rires.) Au cinéma, les trilogies sont toutes plus ou moins planifiées. Before est une trilogie accidentelle. Elle n’est pas motivée par la popularité ou par l’argent, mais par le cours de l’existence. Le temps écoulé entre chaque film est significatif. À chaque fois, il nous faut cinq ou six ans, à Julie, Ethan et moi-même, pour trouver une idée et comprendre que Jesse et Céline sont bien vivants. Ces deux-là ont toujours quelque chose à raconter. Julie et Ethan occupent l’instant présent des films ; ils ont l’âge des personnages. J’ai dix ans de plus qu’eux, et j’ai toujours le sentiment de regarder en arrière en tournant les Before. On ne sait jamais ce qui peut se passer avec ces films. La porte reste ouverte."

Le film d’après Génération rebelle, quand les ex-ados traînent leur ennui mal vissé sur des parkings déserts en banlieue. Sonic Youth donne le ton rageur sur la BO. Un peu le grand oublié de la filmo de Linklater. "SubUrbia est adapté d’une pièce d’Eric Bogosian qui chronique assez précisément ma vie de post-lycéen banlieusard paumé. Taxi Driver, mon Scorsese préféré, n’a pas été écrit par Scorsese. Nicholas Ray n’a pas écrit Le Violent. Ce sont pourtant des films obsessionnels, tempétueux, viscéralement personnels. Je voulais m’essayer à une adaptation, je pensais que j’étais prêt. Et j’ai choisi un matériau si proche de moi que j’aurais pu l’écrire… SubUrbia n’a pas très bonne réputation. Je crois qu’il n’est même pas disponible en DVD. J’avais juré à sa sortie que ce serait mon dernier film de déambulation urbaine. Comme quoi, je dis pas mal de conneries. (Rires.) C’est à cette époque que j’ai arrêté de planifier les choses. Ce n’est pas une carrière mais une succession d’accidents heureux."

Jack Black (dans son meilleur rôle) enseigne Led Zep à l’école et s’établit à vie comme clown pour enfants. L’un des derniers feel-good movies en provenance de Hollywood (le moule semble cassé), et le meilleur film de studio du prince du cinéma indé. "En constante redécouverte grâce à la comédie musicale qui tourne partout dans le monde. Une nouvelle génération s’est jetée dessus. Le rock fonctionne toujours bien auprès des enfants. Ils se reconnaissent dans le message de libération et de rébellion associé aux riffs de guitares. C’est presque dingue qu’on n’en ait pas fait un deuxième. Le studio, avec son haleine de mercenaire, nous a plaqués contre un mur et nous a dit : “Suite ou série télé ?” Mais personne n’a trouvé la bonne idée. On a séché… Je ne voulais pas d’une de ces suites automatiques qui consistent à s’offrir un tour de victoire simplement parce qu’on en a les moyens. Finalement, ils ont fait la série télé [actuellement sur la chaîne Nickelodeon, pour les tout-petits]."

Le succès de Rock Academy faillit dévier le cinéma de Linklater vers le mainstream, mais le flop, deux ans plus tard, de Bad News Bears (remake de La Chouette Équipe avec Walter Matthau), le renvoie assez vite à ses expérimentations high-concept (A Scanner Darkly) et sa curiosité à contre-courant (Orson Welles & moi). "Billy Bob Thornton, la ligue junior de baseball, un remake d’un film adoré… Ça m’amusait. Je l’ai abordé comme Rock Academy : “Ce projet se fera avec ou sans moi. C’est donc mieux que je le fasse.” J’ai refusé plein d’autres films qui ont grandement bénéficié de mon absence, mais je sentais que je pouvais améliorer celui-ci. Je crois que j’apporte le même esprit indé dans mes films de commande, et je ne m’engage avec un studio que si l’environnement créatif me paraît respirable. (Rires.) C’est pourtant le film sur lequel j’ai pris le moins de plaisir. Du script à l’écran, il n’a quasiment pas bougé. J’ai essayé de l’emmener ailleurs mais je n’ai pas réussi. Et je crois que Billy Bob n’était pas intéressé."

Richard Linklater filme le passage de l’enfance à l’âge adulte sans recourir aux artifices du cinéma, comme un long work in progress étalé sur douze ans. L’expérience est casse-gueule. Le résultat, aussi. Mais la moisson d’Oscars et de Golden Globes le fait basculer dans le cinéma de prestige. "Je caste un enfant de 6 ans sans avoir la moindre idée de l’homme qu’il deviendra douze ans plus tard ! Je savais que j’allais devoir m’adapter, me laisser guider par le cours naturel des choses et de l’existence. Je me sentais assez confiant pour épouser sur la durée la  structure de la personne qu’il deviendrait. Un père musicien, une mère engagée, je pensais qu’il finirait dans un groupe. Mais ça ne l’a pas intéressé. Il s’est tourné vers la photographie. Un gamin pensif, très arty. J’avais parié sur un type de personnalité, et c’était marrant de m’apercevoir constamment que je me trompais. Est-ce que je suis déçu ? (Rires.) Bien sûr que non. C’était un privilège inouï de collaborer avec le temps."

Le cinéaste braque un (dernier ?) regard hédoniste sur la jeunesse US, à la veille de l’entrée en fac et de l’ère Reagan. Un bonheur de film de campus, qui nous introduit dans le cercle des Frat Boys et nous immerge dans leurs sympathiques concours de bites. Avec une BO à tout casser. Et une reprise anthologique de Rapper’s Delight [The Sugarhill Gang] dans une voiture. "Je suis surpris du regain d’intérêt pour le film. Les gens semblent vraiment l’apprécier ! Il est à peine sorti aux États-Unis. Paramount l’a jeté comme une vieille chaussette… Un film de potes, une sorte de continuation de Dazed & Confuzed avec un groupe de jeunes acteurs épatants. Mon talent, si j’en ai un, consiste à identifier des acteurs, des tempéraments, qui apportent à l’écran un petit truc spécial. Il y a une grande différence entre quelqu’un d’attrayant et quelqu’un de physiquement intéressant, que la caméra va aimer, apprivoiser et découvrir avec gourmandise. Les critiques ont l’habitude de dire que mes films sont bien castés, comme s’ils devaient malheureusement en rester là. Mais moi, ça me va."

Trois vétérans du Vietnam (Cranston, Fishburne et Carell) prennent la route pour enterrer le fils de l’un d’eux, mort en Irak. Road-movie à la Hal Ashby qui confirme le cinéaste en coqueluche à Oscars. À lui les stars et les grands sujets. Son prochain ? Bernadette a disparu, une satire de l’ère digitale avec Cate Blanchett. "Le sujet est très américain. On a tendance à fétichiser notre armée, on y investit tout notre fric. En dollars, l’armée US vaut dix armées étrangères combinées. À côté de ça, dans ce pays où une partie de la classe ouvrière sacrifie plusieurs générations à l’effort militaire, on entretient des rapports dysfonctionnels avec nos vétérans, on se méfie du gouvernement, qui contrôle l’information et le storytelling des guerres… C’est une relation amour-haine. Last Flag Flying est plutôt direct en termes de mise en scène. Pas de chichis. C’est un autre film de déambulation entre potes, la preuve que je n’ai jamais arrêté. Mais avec des seniors cette fois, parce qu’il faut bien avancer. C’est marrant de voir mes films vieillir. On vieillit tous à la même vitesse mais les films, eux, ne bougent pas. Ils restent ce qu’ils ont été. C’est bien."

Le réalisateur de Last Flag Flying commente pour Première l'ensemble de son oeuvre.

A la tête d'une filmographie pour le moins curieuse, qui le voit naviguer indifféremment du bricolage conceptuel au cinéma de patrimoine (Last Flag Flying, son petit dernier), Richard Linklater, aussi appelé le Truffaut américain, a bien voulu se prêter à une rétrospective de son oeuvre. Pour faire le compte, comme il dit, "de ce que le temps fait subir aux films".

Ce dossier est à découvrir dans le numéro 481 du magazine Première, disponible en kiosques.

Je découvre le sommaire du Première de février