La Loi du Marché est saisissant de réalisme et stupéfiant de maîtrise

La Loi du Marché est saisissant de réalisme et stupéfiant de maîtrise

Le drame avec Vincent Lindon revient ce soir sur Arte.

La Loi du Marché, de Stéphane Brizé a valu à Vincent Lindon le prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes 2015. C'est amplement mérité. Voici notre critique du film :

Après une série de films sur les rapports hommes-femmes (ou hommes-mères, comme dans Quelques heures de printemps), Stéphane Brizé déplace de plusieurs crans le centre de gravité de son cinéma : la naissance des sentiments est ici remplacée par la gestion des ressources humaines, la passion amoureuse par la crise financière. Le réalisateur de Mademoiselle Chambon passe en quelque sorte de Claude Sautet à Ken Loach, tout en conservant une forme (la succession de séquences autonomes et brutes) empruntée aux frères Dardenne. Pour opérer cette transition, Brizé a fait trois choix radicaux. Il a d’abord sollicité la collaboration d’Olivier Gorce, le scénariste de Violence des échanges en milieu tempéré, drame social prémonitoire qui racontait la crise avant la crise. Celui-ci apporte au script une précision documentaire fixant un cadre solide où peut s’épanouir la fiction, comme dans les films de Loach. Dans un second temps, il a fait appel à un directeur photo issu du documentaire pour sa capacité à cadrer intuitivement les personnages. Enfin, il a rassemblé autour de l’imposant Vincent Lindon une cohorte d’acteurs amateurs, qui tiennent pour l’essentiel leur propre rôle. Le résultat est à la fois saisissant de réalisme et stupéfiant de maîtrise.

Arc-boutés sur Vincent Lindon, bloc de détermination prêt à céder, les plans séquences cruels s’enchaînent : dialogue à sens unique chez Pôle Emploi, bouffe triste en famille, entretien d’embauche pipé sur Skype, rendez-vous traquenard à la banque... Chaque tranche de vie tire sa force de la précédente – y compris la première, dont on comprend qu’elle fait suite à un stage de formation stérile. Pas de voix off, pas de musique, pas de scènes sursignifiantes. Du premier au dernier plan, on est dans le dur avec Thierry pour une sorte de voyage au bout de l’enfer du déclassement social où les respirations sont rares – ici un cours de rock, là une chanson à l’occasion d’un pot de départ. Fidèle à ses méthodes et à ses convictions, Brizé traque le romanesque derrière les situations les plus banales qui soient, faisant à la fois de Thierry un héros du quotidien et le miroir d’une société gangrenée par le chômage de masse et l’individualisme galopant. Chaque film avec Vincent Lindon est un documentaire sur Vincent Lindon. Brizé, qui le retrouve pour la troisième fois, le sait bien. Il s’accroche à la silhouette trapue et abattue de l’acteur qui occupe l’écran avec ce mélange de proximité, d’humilité et de puissance animale sans équivalent en France. Sous l’oeil bienveillant du réalisateur, Vincent Lindon épure son jeu à l’extrême, se fond dans la masse jusqu’à s’effacer... Ultraprésent mais jamais envahissant, il est souvent filmé de trois-quarts, en retrait de l’action comme dans les humiliantes scènes d’interrogatoire notamment où son personnage écoute les pauvres anonymes pris en flagrant délit de vol dans le magasin où il travaille. Cette "disparition" de l’acteur constitue l’autre attraction d’un projet singulier à l’évidente portée universelle.

Christophe Narbonne (@chris_narbonne)

 


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