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Un peu d’exotisme pour le premier jour de compétition avec un film qui grimpe l’Everest et un autre qui nous propulse en Centrafrique. Bienvenue à l’Alpe d’huez !

Ca y est. Mine de rien on commence à prendre nos marques au festival. L’Alpe d’Huez, ses restaus de tartiflettes, son Chamois d’or (là où loge l’élite de la french comédie), ses pistes impeccables (hier matin, la rouge Le Chamois était particulièrement bien damée), le bar du festival (alcool gratis, bonne compagnie) et son temps de rêve (ciel bleu azuréen, - 14 en station). Ca fait rêver.

Mais visiblement pas assez pour un festival de comédie de ce standing. Alors en une après-midi, la compétition nous aura emmenés des pentes de l’Everest avec Ahmed Sylla (L’Ascension) aux confins africains (Bienvenue au Gondwana). Aucun rapport entre les deux films, aucun, sinon l’idée d’une délocalisation de la comédie française, une envie d’exotisme qui permet de partir à la découverte de l’inconnu pour mieux se retrouver. Deux films qui confirment finalement ce que disait le bon docteur Segalen en revenant d’une Chine autant réelle que fantasmée : « On fit comme toujours un beau voyage, de ce qui n'était qu'un voyage au fond de soi. »

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Bienvenue au Gondwana ouvrait le bal le matin. Dans la foule – et après un sondage express particulièrement mal branlé mais très représentatif – personne ne sait où se trouve ce pays africain. Normal. Comme l’explique Mamane : « c’est un pays très exactement situé au Nord de quelque part et au sud de là. ». Bref : un pays imaginaire où l’humoriste devenu réalisateur a choisi d’installer sa « République très très démocratique ». Pendant des années, au cours de chroniques aussi courtes que drôles sur RFI, Mamane racontait un monde à géographie variable, où tous les chefs d’Etat africains seraient réunis en un seul « Président fondateur » un leader mégalo, un oppresseur fantoche, dictateur baroque et caricatural. Tout y passait : les magouilles de la Françafrique, la tyrannie des potentats sanguinaires, l’indifférence bien comprises des démocraties occidentales, la soumission des peuples ou la révolte de la jeunesse… Mamane soignait sa colère dans des billets tendres, corrosifs sous les apparences d’une douceur surréaliste. Mais cette colère ne l’a pas quitté et il a aujourd’hui décidé d’en faire un film. Reprenant le principe de ses textes radio, il plonge un Candide au cœur des ténèbres. Accompagné d’un notable français très calculateur (Antoine Duléry), le jeune Julien Franchon (Antoine Gouy) est un énarque du Quai d’Orsay parachuté au Gondwana pour surveiller la mise en place des premières élections libres. Au cours de l’aventure, il rencontrera les différents ministres du Président fondateur, découvrira l’étendue de la corruption, tombera amoureux d’une femme rebelle (sublime Prudence Maidou), et du reggae de Tiken Jah Fakoly. Mais encore plus d’un continent – ce que l’on comprend facilement : on sent à chaque plan du film la moiteur et la beauté sauvage de l’Afrique. Bienvenue au Gondwana ressemble un peu à Tintin au Pays des Soviets. Avec un style ligne claire et un humour loufoque (on pense aux planches de Sempé), Mamane dessine de jolis personnages perdus dans un monde absurde qui les dépasse ; c’est un jeu de piste et une lettre d’amour à un continent, mais c’est aussi (surtout ?) un constat terrible sur la situation politique des pays africains. Mais le réalisateur ne veut surtout pas la ramener : on évoquait le Candide de Voltaire, mais on pense également à La Fontaine - version peule - pour la manière dont Mamane cache sa visée morale sous les atours de la comédie et du conte universels. Le surréalisme et la parabole lui permettent finalement de dire des choses graves et d’éveiller les consciences dans un rire toujours communicatif. 

Ahmed Sylla, sherpa de L’Ascension

Changement de registre et de latitude l’après-midi. On retrouve les températures de l’Alpe d’Huez avec L’Ascension. Le titre fait d’abord référence à l’histoire vraie de Nadir Dendoune : en 2008, ce Franco-algérien (il a aussi un passeport australien) avait vaincu l’Everest sans aucune expérience de la haute montagne. Mais c’est aussi un bon moyen de décrire ce qui arrive à l’acteur principal : Ahmed Sylla. Nouveau phénomène du stand-up, le petit génie de l’impro (qu’on a vu récemment génialement imiter Karine Le Marchand dans le sketch du SNL de Gad) est la star montante de la scène du rire et se retrouve au cœur de ce projet qu’il porte sur ses épaules. Si les scénaristes ont développé une intrigue amoureuse autour du personnage d’Alice Belaïdi (c’est pour prouver ce qu’il est capable de faire par amour que le héros tente de conquérir le toit du monde), l’intérêt du film réside d’abord dans les difficultés rencontrées par Samy en haute altitude. Le guide intraitable, le sherpa cool, les autres grimpeurs (tous d’origine anglo-saxonne) défiants et, bien entendu, les éléments : tout est là pour faire foirer le rêve de Samy. Les malentendus liés à ses mensonges (il prétend avoir grimpé le Kilimandjaro) et à ses difficultés de communication procurent les moments les plus drôles du film qui permettent à Sylla de mettre en action sa verve impressionnante, sa douce folie, sa gestuelle élastique et sa présence attachante. C’est drôle, débordant de vitalité avec un message gentiment feel good ; bref tout ce dont les spectateurs raffolent. Si on rajoute que le film a été tourné pour l’essentiel dans le massif du Mont-Blanc (c’est-à-dire pas très loin) et que l’ultime ascension garantit le frisson espéré, vous imaginez facilement quel accueil fut réservé au film hier soir. Dans une salle chauffée à blanc, ce fut un triomphe ! Debout, le public a ovationné pendant de longues minutes Ahmed Sylla (ému aux larmes), ainsi que Alice Belaïdi et le réalisateur Ludovic Bernard. Ce sont des signes qui ne trompent pas : depuis mardi soir, tout le monde s’accorde pour dire que L’Ascension est le film qui pourrait tout rafler à la cérémonie de clôture. « Carton assuré » commentait hier soir un journaliste de choc qui s’y connaît en comédies françaises. « Notez bien ce que je vous dis : ça va être la même chose que La Vache ; on prend les paris ? ». Rendez-vous samedi soir Bruno. 

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