Haut et court

Un exercice de style tétanisant, un film de terreur domestique étouffant qui marque la naissance d’un cinéaste à suivre.

On a rarement écrit ce genre de phrases par ici, mais Jusqu’à la garde est d’une perfection quasi-absolue. Un morceau de cinéma qui n’a pas grand-chose à voir avec le gros de la production française habituelle. Un premier (!!) long-métrage qui possède une puissance expressionniste étourdissante, empile les images à la composition folle et fait jaillir des plans qui hantent le spectateur pour longtemps. Il y a cette manière d’inscrire son sujet socio dans un environnement banal – l’appart de ZUP, le pavillon de banlieue, la salle de fête du quartier – pour mieux transcender son naturalisme franchouille en effroi carpenterien. Cette façon de multiplier les morceaux de bravoure sans jamais quitter son sujet des yeux ou de manipuler son spectateur sans jouer au moraliste pépère. On ne dévoilera pas trop du film, parce que, depuis l’impressionnante ouverture (voir ci-dessous) jusqu’au finale à la puissance explosive, tout tient à un suspens savamment maîtrisé.

Enfer domestique

Ne rien avoir vu avant, ne rien avoir lu avant, ne rien savoir et essayer d’entrer dans le film comme dans une pièce sombre en laissant le regard se faire à cette obscurité pour peu à peu y distinguer des formes, comme dans un cauchemar… c’est le principe adopté par Xavier Legrand. On se contentera donc de dire qu’il s’agit d’un couple au bord du divorce et que l’homme et la femme se déchirent pour la garde des mômes. La femme (Léa Drucker) est silencieuse, alerte, et semble parfois « jouer » avec le mari. Lui (Denis Menochet) a l’air blessé et, dès le début, au bout du couloir, au bout du rouleau, semble complètement paumé. Est-il vraiment l’ogre que craignent ses mômes ou ses parents ? Pas si sûr. Pas si simple. Legrand choisit de nous faire entrer dans les dédales de l’enfer domestique et de nous planter au milieu du gué, totalement dépassés, embarqués dans des événements qu’on ne maîtrise pas, qu’on ne comprend pas. Si la première scène laisse croire à un (énième) drame familial, tout est ensuite filmé comme un thriller, où la peur et la violence montent crescendo. C'est la dérive d'une famille qui vire au film d’horreur, passe d’une tension souterraine à un climat de pure terreur. Un drame humain qui flirte avec le genre (sans jamais y sombrer) et se double d’un incroyable exercice de style ; un film qui multiplie les performances hallucinantes (combien de films faudra-t-il encore pour qu’on comprenne que Denis Ménochet est le Russel Crowe français ?). On vous aura prévenu : voilà une vraie bombe, un premier film en forme de déflagration qui vous prend et ne vous lâche plus jusqu’à la… fin.

Gaël Golhen 

Prochainement au Cinéma

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