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De Godard au Guignolo, retour sur les confessions cultes de Bébel à Première.

Mise à jour du 9 avril 2018 : Pour les 85 ans de Bébel, on se plonge dans les archives de Première avec des extraits d'une longue interview duc omédien publiée en 1995.

Actualité du 3 novembre 2016 : Première fête ses 40 ans et Jean-Paul Belmondo s'apprête à publier ses Mémoires... ça nous a logiquement donné envie de nous replonger dans l'entretien fleuve que l'acteur nous avait accordé en 1995, au moment de la sortie des Misérables version Lelouch. Sur 18 pages, illustrées par les superbes photos noir et blanc de Michel Haddi (prises rue Campagne-Première, là où s'achevait A bout de souffle 35 ans plus tôt), Bébel brassait sa vie, son oeuvre, des premiers pas au Conservatoire jusqu'à son interprétation de Jean Valjean. Voici un best-of de cette interview que vous pouvez retrouver en intégralité dans le dernier numéro de Première Classics, actuellement en kiosques 

Sommaire du Première Classics n°3 : 2001 L’Odyssée de l’espace, Belmondo, In the mood for love, Piège de cristal…

Bouts d’essai

"J’ai fait peu de bouts d’essai dans ma carrière. Celui de La Vérité de Clouzot a été assez cocasse. Je devais faire, juste après, un bout d’essai pour Moderato Cantabile, mais Clouzot m’avait enfermé dans une chambre avec sa femme. Je lui dis : « Il faut que je m’en aille ! – Vous ne sortirez pas ! – Ouvrez la porte, sinon je vais la mettre en l’air ! » J’ai finalement fait l’essai. Avec Brigitte Bardot. Il m’a fait peloter son sein pendant un quart d’heure. A droite, à gauche… C’était très agréable mais ma prestation s’est arrêtée là. De toute façon, je savais que j’étais incapable de jouer un chef d’orchestre. Je crois que c’est lui qui s’entêtait un peu : sentir que je ne voulais pas du rôle, ça l’avait excité… Comme les femmes, quoi ! Passage rapide mais bon souvenir : c’est la seule fois où j’ai vu Bardot, avec qui je n’ai finalement jamais tourné. Même si elle a été pressentie pour La Sirène du Mississippi."

La révélation Godard
"Les tournages, avec Carné par exemple, c’était encore très structuré. A l’époque, il y avait beaucoup de contraintes techniques. Moi, comme je venais du théâtre, je parlais trop fort, je dépassais des lumières… Je trouvais le cinéma très emmerdant. C’est avec Godard que j’ai eu la révélation. Là, liberté totale. Sa manière de tourner était assez extravagante. Comme c’était pas en son direct, il soufflait le texte. Le premier jour d’A bout de souffle, il m’a dit, avec son accent suisse et son ton traînant : « Tu entres dans cette cabine téléphonique, et puis tu téléphones. » J’entre dans la cabine, et voilà. Il m’a dit : « Bon, ça va. On retournera demain, j’ai plus d’idées. » Un jour, Jean Seberg s’était maquillée et lui n’aimait pas ça. Il m’a alors dit : « Dis-lui qu’elle est moche avec son maquillage. » Pour moi, habitué à la rigueur du théâtre, c’était fabuleux ! Je rentrais chez moi le soir, je disais à ma femme : « C’est formidable ! C’est un fou ! » J’étais persuadé que ça ne sortirait jamais. On était totalement décontracté : on prenait ça pour un truc d’amateur, un amusement."

« Il Brutto »
"Quand je suis arrivé en Italie, les journalistes m’appelaient : « Il Brutto. » J’étais tout fier : il brutto, la brute… On m’a expliqué que ça voulait dire « le laid » ! Chez nous, il y avait Jean Marais, Georges Marchal, Henri Vidal… que des beaux mecs ! (…) René Clair avait dit : « Oui, il est très bien… Mais il a une sale gueule ! Il ne peut pas faire de cinéma. » (…) La révolution d’A bout de souffle, c’est aussi que le jeune premier n’est pas le « beau » ! (…) A partir d’A bout de souffle, ça a vraiment été comme dans les contes de fée. Le téléphone a sonné du matin au soir. Je pensais que ça n’allait pas durer. Alors, j’ai accepté beaucoup de films. Ça a été un rêve : tout à coup, je me suis retrouvé dans les bras de Sophia Loren, de Gina Lollobrigida et de Claudia Cardinale ! C’était les années 60, la « dolce vita »… A Rome, dans les boîtes de la via Venetto, il y avait les plus belles femmes du monde. C’était la folie toutes les nuits. Je suis resté six mois là-bas, j’ai fait quatre films d’affilée. Dans La Ciociara, pour la première scène que j’ai eue avec Sophia Loren, je venais de débouler en Italie et, à sept heures du matin, je lui roulais une  galoche énorme ! Très bon souvenir. La carrière partait très bien… Avec Vittorio De Sica, quand on recommençait, c’était jamais la faute de l’acteur. Lui, il jouait au casino. Certains matins, il arrivait sur le plateau un peu fatigué… Un jour où je devais déclarer mon amour à Sophia, il s’est endormi. Mais c’était « Il Maestro », personne n’osait rien dire… Finalement, un mec a fait tomber une gamelle. Il s’est réveillé et a crié : « Coupez ! Perfetto ! » Un homme vraiment délicieux. Il arrivait un samedi avec sa femme et ses enfants et, le samedi d’après, avec sa maîtresse et ses enfants ! J’ai enchaîné La Mer à boire avec Gina, à qui je roulais une galoche, la gueule pleine de riz !"

Melville et Léon Morin
"Melville était très choqué par mon attitude. On tournait Léon Morin, prêtre dans ses studios, les studios Jenner, derrière la place d’Italie. Le matin, j’arrivais au volant de ma décapotable, une AC Bristol, avec ma soutane et mon béret… Quand il me voyait débarquer, il était atterré ! Il pensait – et ça m’a suivi longtemps – que je ne me concentrais pas. Si vous arrivez décontracté et que vous faites le con, ça veut dire que vous ne prenez pas le film au sérieux. Alors que si vous parlez des états d’âme de votre personnage, que vous êtes torturé le soir, c’est mieux… Alors que nous, le soir, on partait au Ricard ! Melville pensait que je me foutais du film ; il me disait : « Allez vous concentrer. » Je lui répondais : « Si je me concentre, je m’endors ! » Du coup, un jour où il m’avait envoyé dans ma loge, j’ai fait semblant de dormir. Pareil avec Emmanuelle Riva : il y avait une scène où je devais lui parler latin, et il voulait que j’apprenne tout le texte latin ! Je lui ai dit : « Non. Vous me collez des papiers derrière et je vais le dire très bien. » Finalement, il a collé les papiers. Et si vous voyez le film, j’ai l’air très inspiré, parce que je cherche mon texte en le lisant et que ça me donne un trouble certain. Evidemment, quand on dit ça, après, on n’est plus pris au sérieux."

 

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« Dans un film d’action, faut pas hésiter »
"En France, il y a vraiment des films dont on pourrait faire des remakes. Si ce sont les Américains qui le font, on ne bronche pas, alors… Ho ! fait partie de ceux-là. (…) Au départ, c’est un bouquin formidable de José Giovanni. Mais l’adaptation a été ratée : la petite vendeuse est devenue une cover-girl… Et quand vous offrez un manteau de fourrure à Cindy Crawford, elle s’en fout ! La fin était ratée aussi. Il sortait les mains en l’air alors qu’il fallait une fin à la Scarface : il montait sur le toit, on le mitraillait, et il sautait ! Dans un film d’action, faut pas hésiter. Si le gars finit en lopette, c’est pas bon ! Le public n’aime pas ça. Après La Sirène du Mississippi, quand j’allais à des matches de boxe – il y en avait encore des beaux à Paris – les mecs me disaient : « Mais comment ! Vous vous faites torturez par cette gonzesse ! Vous devriez l’étrangler à la fin, et vous bougez pas… » Ils étaient furieux."

Cannes, Resnais et les sifflets
"Juste après Le Magnifique, je produis Stavisky entièrement, avec Mnouchkine comme producteur exécutif. Tourner avec Resnais – encore un homme charmant pour les acteurs – c’était aussi une idée de Gérard Lebovici. Je ne voulais pas que le film aille à Cannes. Tout le monde m’a dit le contraire. Et ça a été un massacre ! Resnais n’avait pas tourné depuis cinq ans et c’est la seule fois où il s’est fait trainé dans la merde. Cannes, j’y suis allé deux fois. Pour Moderato Cantabile : sifflets. Et pour Stavisky : sifflets ! Avec le temps, c’est devenu un bon souvenir."

Pierrot vs. Le Guignolo
"Deray, Lautner ou Verneuil sont des réalisateurs qu’on a souvent massacrés. Ils ont pourtant beaucoup apporté au cinéma français. Ce sont de très bons metteurs en scène de ce genre de cinéma. Et c’est la popularité que j’ai acquise avec eux qui m’a permis de jouer Kean et Cyrano. Si je n’avais pas tourné avec Verneuil, Pierrot le Fou ne se serait pas fait, et Stavisky ou La Sirène du Mississippi n’auraient pas existé ! Il y a eu un acharnement sur ces réalisateurs que je trouve injustifié. J’étais très content de tourner avec Godard, mais également avec Lautner. Le Guignolo, ce n’est pas le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, même si les trois premiers quarts d’heure étaient formidables. Et si je n’avais fait que ça, ce serait triste. Mais si je n’avais fait que Léon Morin, prêtre, ce serait très triste aussi. J’ai eu la chance d’être parmi les acteurs qui ont pu panacher tous les genres : depuis la Nouvelle Vague intello jusqu’à la franche rigolade. Je n’ai vraiment pas de regrets. Et si vous me donnez à choisir entre une carrière de maudit qui joue devant 100 personnes avec des critiques dithyrambiques et un acteur trop populaire, je n’hésite pas : je recommence demain."

Propos recueillis par les frères Kruger, Première n°217, avril 1995

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