Jasmine Trinca : "J’ai beaucoup de choses en commun avec mon personnage dans Fortunata"

Fortunata

Son rôle, l’état du cinéma italien et l’affaire Weinstein, Jasmine Trinca se livre.

Comment se fait-il que vous parliez si bien français ?

On peut se tutoyer, ce n’est pas trop impoli ? Donc non je ne parle pas français, je me débrouille ! J’ai fait trois semaines de cours à Paris en 2007 pour un film [Ultimatum, ndlr], je ne comprenais rien, mais c’est grâce à une copine bavarde que j’ai progressé : l’oreille a fini par faire « clic ».

C’est ton deuxième rôle chez Sergio Castellitto (après Nessuno si salva da solo : inédit). Qu’est-ce qui t’as attiré vers Fortunata ?

Avec Sergio, on n’est pas de la même famille cinéma au départ. Un an après Nessuno si salva da solo, en vacances, il m’a raconté l’histoire de Fortunata. Avec un rôle féminin très fort. Il y a avait des éléments séduisants pour une actrice ! Et j’aimais l’idée de revenir travailler avec la même équipe. Je ne suis pas une actrice très courageuse. Sergio Castellitto m’a poussé vers une voie un peu plus extrême. Il me disait tout le temps de ne pas avoir peur d’être ridicule. Or pour moi c’est difficile : je me sens ridicule tout le temps ! Je voulais tenter quelque chose.

Fortunata est une coiffeuse au tempérament volcanique, avec une allure pas banale : cheveux blonds peroxydés, talons hauts et tatouages. As-tu participé à l’élaboration de son look ?

Tout était déjà écrit, précisément. Margaret Mazzantini [la femme de Sergio Castellitto, ndlr] est une écrivaine très connue en Italie. Dans les films adaptés de ses romans avec Castellitto, les personnages féminins ont un fort caractère, comme celui joué par Penélope Cruz dans A corps perdu. Dans l’apparence de Fortunata, tout a une signification. Sa blondeur lui fait une tête de feu, à l’image de sa force inarrêtable. Ses chaussures sont importantes aussi : étant donné qu’elle court tout le temps, pourquoi alors garder ses talons hauts ?

C’est peu pratique en effet, avec tous ces pavés dans les rues de Rome...

C’est même dangereux ! Pendant le tournage, je me suis cassé la cheville à cause de ces maudits talons. On peut voir la scène dans le film d’ailleurs. Il faut dire que plus jeune, je jouais au basket et depuis, suite à de nombreuses blessures aux ligaments, j’ai les chevilles fragiles. Mais cette idée de courir avec des talons n’est pas gratuite : elle m’a transmis l’idée d’un personnage dont la vie est en déséquilibre permanent.

Fortunata : la critique

Ton personnage de mère courage qui tente de se défaire de la violence d’un homme pour éduquer son enfant seule dans les quartiers pauvres de la capitale italienne évoque beaucoup celui d’Anna Magnani dans Mamma Roma (film néo-réaliste de Pasolini, 1962).

On avait le film de Pasolini en tête. D’ailleurs, c’est tourné dans le même quartier de Rome : Torpignattara. Il y a des vestiges antiques, un aqueduc romain. Devant ces décors, tous les gens qui aiment le cinéma sont forcément imprégnés par Mamma Roma et Magnani. Mais Castellitto reste très humble par rapport au maître. Il vient lui-même d’un quartier romain très populaire, près de Torpignattara.

C’est aussi ton cas, non ?

Oui, je suis aussi née dans le Trastervere, un quartier populaire qui s’est aujourd’hui boboïsé. C’est très différent dans le film.  On voit un quartier populaire de la périphérie, avec beaucoup d’immigrés et de gens qui n’ont pas les moyens de se loger en centre-ville. A l’époque où Castellitto y habitait, c’était déjà populaire, mais moins cosmopolite. Autre point commun que j’ai avec Fortunata : j’ai été éduquée par ma mère, qui se débrouillait seule. J’ai donc ce modèle d’émancipation féminine très présent en moi.

Cette proximité avec le personnage a-t-elle nourri ta performance d’actrice ?

Je n’aime pas penser à ma propre vie quand je joue. J’essaie de rester dans l’ambiance du film. Mais les similitudes sont là, c’est sûr (sourire).

Par exemple, tu es toi-même mère d’une fille.

Oui, d’ailleurs elle a à peu près le même âge que ma fille dans le film ! (rires) Et elle ressemble à Nicole (Nicole Centanni, qui interprète Barbara, 8 ans) , ce qui fait beaucoup de choses en commun avec Fortunata, c’est vrai... Par ailleurs, même si Nicole a déjà une vraie puissance de comédienne, j’étais un peu préoccupée de travailler avec une petite fille. Ce n’était pas seulement un jeu, mais un travail difficile, un rôle avec une vraie âpreté dans les situations. C’est cette peur pour elle qui m’a fait ressentir un sentiment maternel, elle était comme ma fille. Je voulais la protéger de ce monde terrible du cinéma ! (rires) Alors qu’en réalité, elle est déjà très pro et n’a absolument pas besoin de ma garde.

Même si tu n’as pas commencé aussi jeune, ton début de carrière fut fulgurant : premier rôle et hop, une Palme d’Or à Cannes (La Chambre du fils, de Nanni Moretti, 2001) !

J’étais encore lycéenne ! J’avais dix-huit ans, donc j’ai pu signer moi-même l’autorisation à participer au casting. Après on a tourné pendant un an, et le film a fait un raz de marée à Cannes. Je n’avais aucune formation d’actrice. Même pas un cours de théâtre à l’école… D’ailleurs je ne voulais pas faire du cinéma, mais de l’archéologie. Mais ce sont des études difficiles, des lettres classiques à la fac, étudier le Grec, l’épigraphie…Trop dur ! Bon la vérité c’est que je n’étais pas assez forte en cours (rire).

Aucun regret, donc ?

J’ai vraiment eu de la chance. Mais je regrette de ne pas avoir terminé les études.

 

La façon très crue dont parle Fortunata, tu es allée le puiser dans ton vécu ou bien c’est de la pure composition ?

Je ne suis pas du tout bourgeoise, comme je te le disais, mais ma mère m’a appris à parler correctement. Ce fut une forme d’émancipation. C’était amusant en même temps.

Le film évoque à la fois l’émancipation féminine et le sujet de la violence faite aux femmes par les hommes, par le biais du personnage de l’ex-mari de Fortunata. Un sujet des plus brûlants, en pleine l’affaire Weinstein, à Hollywood mais également en Europe. Quel a été le retentissement dans ton pays, l’Italie ? On pense aux confessions d’Asia Argento qui ont créé la polémique…

Sur la société italienne, comme sur le cinéma italien, l’affaire Weinstein n’a presque rien changé. Il y a un vrai problème culturel chez nous. L’Italie est un pays complètement machiste. Culturellement. Par conséquent, on n’a pas eu un vrai scandale suite aux révélations sur Weinstein. Le système n’autorise pas les victimes à en parler. Toute l’Italie ne débat que d’une chose : le rôle de la victime [Asia Argento] dans l’affaire. Et non celui de l’agresseur. C’est un regard inversé. Asia, je ne la connais pas trop, mais c’est quelqu’un que j’estime beaucoup. Je la trouve très courageuse d’avoir dit, dans sa déclaration, se sentir coupable. Elle n’a pas dit : j’ai fui un ogre. Mais : je me sens coupable. C’est très honnête. Peut-être que nous ne méritons pas sa sincérité. Je suis dégoûtée de la situation générale. C’est un problème mondial, qui change peu. Mais ce n’est pas uniquement lié au cinéma, mais au pouvoir. Le pouvoir masculin, qui s’exprime en partie de manière sexuelle, mais pas uniquement. C’est d’abord culturel. Donc je ne pense pas qu’il y aura d’affaire Weinstein en Italie. C’est déjà fini. Mais il faut rester attentifs et solidaires.  Le moment est important, il ne faut pas le laisser passer.

Tu as joué dans des films d’actions, des films d’époque, des mélodrames, des films d’auteur… Qu’est-ce que tu rêves de faire désormais ?

Mon rêve, c’est de garder une liberté de choix. La situation est actuellement critique pour le cinéma italien, on produit très peu. C’est difficile de survivre dans ce monde si étriqué. Notre cinéma est en crise. Non pas qu’il manque de grands auteurs, mais il manque une nouvelle vague. C’est culturel et politique. Si on ne change pas notre système, qu’on ne comprend pas que la culture en Italie comme partout est un domaine dans lequel il faut investir, un domaine primordial, alors rien ne changera. Ça pourrait pourtant être une industrie fructueuse. Pourquoi on ne comprend pas ça ? Il faut investir, travailler sur l’éducation aussi : les jeunes italiens ne vont pas au cinéma. Seuls les gens de plus de cinquante ans y vont ! Beaucoup de salles ferment ou vont fermer. C’est triste.

Fortunata veut dire « chanceuse ». Tu te sens chanceuse ?

Oui beaucoup. J’ai eu de la chance dès le départ. Pas par rapport à Cannes, mais parce que la personne qui m’a dévoilé le cinéma, Moretti, est quelqu’un de spécial, d’intelligent, d’intègre. Ado, j’allais dans sa salle de cinéma, qui est juste à côté de là où j’ai grandi. Moretti y passait souvent en personne ou appelait pour connaitre le nombre d’entrées du jour. Je n’étais pas du tout une cinéphile mais j’aimais ce cinéma. Ça m’a ouvert à des films moins grand public. J’ai découvert Rosetta des frères Dardenne là-bas par exemple. Puis j’ai continué à faire des rencontres importantes. Mais ce n’est pas facile de résister aux vagues du cinéma, d’attendre l’appel pour un rôle.


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