Jane Campion : la filmo commentée

Jane Campion

Top of the Lake, Portrait de femme, La Leçon de piano… La réalisatrice revisite son œuvre lyrique et sensuelle. 

Sweetie (1989)

Cannes, 1989. Déjà chouchoute de la Croisette depuis ses premiers pas au cinéma (Peel, Palme d’or du court-métrage en 1982), Jane Campion explose pour de bon avec ce portrait croisé de deux sœurs dissemblables (la grosse, la maigre), toutes deux rongées par les névroses.  
"J’ai du mal à revoir certains de mes premiers films. Tissues, par exemple, mon tout premier court, tourné en super 8 : c’est tellement rudimentaire, je ne sais même pas si on peut appeler ça du cinéma (Rires) Mais j’ai revu Sweetie récemment, j’étais agréablement surprise, il passe bien l’épreuve du temps. C’est un premier film, ça se voit. C’est brut, rentre-dedans, pas encore « poli ». Un peu maladroit mais vraiment honnête. C’est ce qui fait sa force. Il y a ces cadrages bizarres, cette narration alambiquée… J’étais encore sous influence à l’époque. David Lynch ? Bien sûr, j’en étais folle ! De Jim Jarmusch aussi. Et Bunuel, par-dessus tout. Il a beaucoup compté pour moi, je retiens de lui l’idée que le meilleur moyen de dynamiter les conventions sociales, c’est de se comporter comme un enfant. Sweetie parle de ça. Mais j’ai changé, après ce film. J’ai abandonné l’ironie. Parce qu’en mûrissant, on réalise que tout ne peut pas être une blague. On fait l’expérience de la douleur et de la compassion." 

Un Ange à ma table (1990)

Superbe évocation fleuve (trois heures au compteur dans sa version originelle) de la vie de l’écrivain néo-zélandais Janet Frame. L’émancipation intellectuelle et sexuelle d’une femme, l’artiste face à la solitude, la nature comme reflet de l’âme… Tourné pour la télé, un condensé du cinéma de Campion.
"J’étais tombé amoureuse des livres autobiographiques de Janet Frame. La plupart des producteurs de cinéma qu’on rencontrait nous répondait : "Mais qui va s’intéresser à l’histoire de cette rousse grassouillette qui panique quand elle a ses premières règles ?" (Rires) J’étais obsédée par ce projet, je voulais le faire par tous les moyens. On s’est alors tournés vers la télé, qui nous offrait la possibilité de prendre notre temps, autorisait les moments de creux. Un Ange à ma table a fini par sortir en salles, il y avait encore à l’époque cette différence de prestige entre le grand et le petit écran qui a complètement volé en éclat depuis. C’est la première de mes œuvres néo-zélandaises, avant La Leçon de Piano et Top of the Lake, et j’ai tendance à penser que ces dernières sont les plus personnelles, les plus intimes de toutes. Est-ce que c’est un autoportrait ? Sans doute un peu, oui. Le parcours de Janet m’avait vraiment secouée. Plus jeune, j’avais moi aussi cette espèce d’hypersensibilité qui conduit à penser qu’on est inadapté. J’ai 61 ans aujourd’hui, ça va mieux, mais cette rousse grassouillette sommeille toujours en moi."

La Leçon de Piano (1993)

Le moment de la grande bascule. La B.O. entêtante de Michael Nyman, les tatouages maoris d’Harvey Keitel, des intuitions plastiques fulgurantes, puis le triomphe international, la Palme d’Or et les Oscars (pour Holly Hunter, la petite Anna Paquin et le script signé Campion). Classique instantané. 
"C’était la première fois que je travaillais avec des acteurs américains de ce calibre. J’étais terrorisée à l’idée de rencontrer Harvey Keitel, je l’imaginais aussi sauvage et dangereux que dans les films de Scorsese. Il s’est révélé charmant. Il voulait vraiment faire le film, il me suppliait presque de l’engager. C’était le monde à l’envers ! J’ai failli lui dire non, d’ailleurs, j’avais peur que son expérience m’inhibe, peur de me faire manger toute crue sur le plateau. Il m’a appelé un soir pour fixer les règles du jeu : "Pour chaque scène, je te proposerai mon interprétation, ma vision des choses. Mais si tu n’es pas satisfaite, promis, je travaillerai jusqu’à ce que tu le sois." J’ai beaucoup appris sur la direction d’acteurs grâce à lui. Avant, pour moi, ça signifiait embaucher des copines actrices et leur donner des ordres du matin au soir ! (Rires) Le succès ? Je ne l’avais pas vraiment vu venir. Quelques semaines avant d’être sélectionnée à Cannes, j’avais montré le film à mon ami Monty Montgomery (futur producteur de Portrait de femme) et il avait fait la moue : "ça marchera correctement dans le circuit de l’art et essai australien mais ça n’ira jamais plus loin." On en rigole encore aujourd’hui." 

Portrait de femme (1996)

En pleine vague romantique 90s (Raisons et sentiments, de Ang Lee, Jude, de Michael Winterbottom, Le Temps de l’innocence, de Scorsese…), Jane Campion semble jouer sur du velours avec cette adaptation d’Henry James. A la place du triomphe attendu, c’est le bide commercial et un méchant retour de bâton critique.
"Après un succès comme La Leçon de Piano, une règle tacite du business dit qu’on peut se permettre un échec au box-office. Moi, je ne me suis pas gênée, j’en ai carrément fait trois d’affilée ! (Rires) Portrait de femme, Holy Smoke et In the cut. Après une expérience douloureuse comme celle-là, on est en deuil pendant quelques semaines, et puis ça passe. Ça a été assez sain, finalement. J’ai compris que si le cinéma devait s’arrêter du jour au lendemain, je n’en ferai pas une maladie. Je trouverai d’autres moyens d’expression. Par contre, ne comptez pas sur moi pour vous expliquez pourquoi les gens ont rejeté Portrait de femme. Trop classique ? Trop sophistiqué ? Aucune idée… Nicole est extraordinaire dedans. On s’était croisées une première fois au début des années 80, je lui avais confié un rôle dans mon court-métrage A Girl’s Own Story, mais elle avait décliné, prétextant des examens. Elle m’a avoué récemment qu’elle avait menti – je lui demandais de s’enlaidir et ça lui avait fait peur à l’époque. Elle débutait et rêvait de grands rôles glamour."

Holy Smoke (1999)

Le film le plus chargé, le plus barré (le plus raté ?) de son auteur. Une fable new-age loufoque sur la sexualité féminine et la spiritualité, où Harvey Keitel erre dans le désert après avoir emprunté la robe du soir de Kate Winslet.
"On a tourné dans les Flinders, là où Nicolas Roeg avait filmé Walkabout (La Randonnée, 1971). Un endroit magnifique, le cœur spirituel de l’Australie selon moi… C’est le film d’une femme en colère. Un pur concentré de rage féminine ! Je sais qu’il divise, mais s’il y a une catégorie de spectateurs à qui il plait systématiquement, ce sont les jeunes femmes. Holy Smoke traite de la domination machiste, de la douleur d’être regardée uniquement comme un objet sexuel. Le monde continue d’être dominé par les hommes, c’est un constat amer et c’est le sujet du film. Harvey était le partenaire idéal pour cette aventure, il a une sensibilité et un rapport au monde extrêmement féminin. Moi, j’ai grandi dans les 70s, en plein boom du féminisme, quand les femmes n’avaient pas peur de gueuler leur insatisfaction et refusaient de s’épiler. Je me suis formé intellectuellement à ce moment-là et je continue de porter cet héritage. Je suis moins en colère, j’ai mis un peu d’eau dans mon vin. Je me rase sous les bras, désormais… Mais je suis toujours aux aguets."

In the cut (2003)

Une crise identitaire, un éveil sexuel, des bribes de poésie, la vérité au bout du chemin… Sur le papier, c’est du Jane Campion typique, presque caricatural. Dans les faits, pourtant, c’est le film des premières fois. Premier tournage sur le sol US, première incursion dans un genre codifié (le thriller érotique avec star féminine blonde). Au final, une transition plutôt qu’une révolution.
"Nicole (Kidman) m’avait contactée, elle voulait absolument qu’on tourne à nouveau ensemble. Je lui ai parlé de ce livre de Susanna Moore, qu’elle a lu et adoré. Le film s’est monté sur son nom, mais elle a finalement décidé de ne pas le faire. Elle traversait une zone de turbulences, elle travaillait trop, elle était en plein divorce avec Tom Cruise. Mon credo, c’est qu’il ne faut jamais faire jouer les comédiens contre leur gré. Meg Ryan est arrivé sur le projet, elle avait besoin de changer d’air, de prouver qu’elle pouvait faire autre chose que des comédies romantiques. Elle est parfaite dans le film. In the cut est un thriller, c’est vrai, mais le genre ne m’intéressait pas plus que ça. Mes connaissances en la matière se limitaient à l’œuvre de Polanski, et ça me suffisait largement – au grand dam d’un de mes producteurs, qui me poussaient à me nourrir d’autres films, à bâtir un monde "référencé". Mais moi, je voulais me confronter à la question de la sexualité féminine, pas faire un sous-Basic Instinct."

Bright Star (2009)

La vie et les amours du poète John Keats, racontées comme une éclosion printanière trop vite fanée. Après quelques années sabbatiques, le grand retour de la réalisatrice à ses obsessions romantiques (et à la compétition cannoise).
"Après In the cut, j’ai voulu prendre du temps pour moi. Etant donné les résultats du film au box-office, ce n’était pas très compliqué. Le monde entier n’était pas en train de tambouriner à ma porte pour me supplier de reprendre ma caméra ! (Rires) J’avais envie de voir ma fille grandir, d’être à ses côtés pendant son adolescence. J’en ai profité pour réfléchir à ma pratique du cinéma, revoir plein de vieux films. Je suis devenu obsédée par Un condamné à mort s’est échappé, de Bresson. J’ai tourné un court-métrage en famille, The Water Diary (segment du film collectif 8), qui a été une étape importante. Ça m’a donné envie de revenir à plus de simplicité. J’ai commencé à me pencher sur Keats et son histoire d’amour avec Fanny Brawne. Un jour, François Ivernel, de Pathé, qui avait été producteur sur In the cut, est passé prendre le thé. Je ne voulais pas lui « pitcher » quoi que ce soit. Je ne souhaitais pas spécialement me battre pour ce film. C’est comme si j’espérais que le désir vienne des autres plutôt que de moi. Puis il m’a demandé sur quoi je travaillais et je me suis enflammée. J’ai du être convaincante : Bright Star est né ce jour-là."

Top of the Lake (2013)

Alors que le cinéma d’auteur apparaît de plus en plus sclérosé, compliqué à financer, Jane Campion plonge dans le grand bain de la série télé et en ressort avec l’une de ses pièces maitresses. Une detective story panthéiste, avec l’amie Holly Hunter en gourou féministe, alter ego aux longs cheveux blancs.
"Au beau milieu des années 2000, j’ai découvert Deadwood. J’étais en état de choc : "Ah bon, ça ressemble à ça la télé, aujourd’hui ?" (Rires). Ça ouvrait vraiment de nouveaux horizons. Le succès de Millenium m’a également interpelée. Qu’une histoire aussi puissamment  féministe puisse avoir un tel retentissement mondial, c’était inédit. Ça m’a donné envie de revenir au genre policier, mais de manière moins "abstraite" qu’à l’époque d’In the cut. J’avais en tête l’image d’une jeune fille qui disparaît dans un lac… Quand on a rencontré les responsables de BBC 2, ils nous ont dit : "Surtout, lâchez-vous. Soyez aussi extrêmes que vous le souhaitez." Soit le contraire de ce que disent les producteurs de cinéma, qui vous demandent à longueur de temps : "vous pensez que ça va plaire aux gens ?" J’ai privilégié un format de six épisodes d’une heure, parce que dans les saisons de 12 ou 13 épisodes, il y a toujours un ventre mou, un moment où l’on réalise que les scénaristes sont en train d’économiser des munitions pour la fin. Certains disent de Top of the lake que c’est une "série", d’autres que c’est une "mini-série"… Peu importe. Moi, je la vois comme un roman. Un roman filmé. C’est la nouvelle frontière."


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