James Gray  The Immigrant
Wild Bunch

Le film avec Marion Cotillard et Joaquin Phoenix sera diffusé ce soir sur Arte.

A l'occasion de la rediffusion de The Immigrant, de James Gray, ce soir sur Arte, nous republions notre long entretien avec le cinéaste mis en ligne pour la première fois en mai 2013.

The Immigrant est votre cinquième long métrage en vingt ans. Le cinéma que vous souhaitez faire est-il plus difficile à financer aujourd’hui que lorsque vous avez commencé ? Oui. Pour une raison très simple, le marché de la vidéo s’est effondré. Mais d’autres facteurs entrent aussi en jeu comme le lent déclin de marchés autrefois porteurs comme l’Italie ou l’Espagne. C’est dramatique. Pour moi qui fais des films très personnels sans superhéros ni « high concepts », c’est dur parce que je n’ai jamais la certitude que les spectateurs répondront présents. Cela dit, aucun de mes films n’a jamais ruiné qui que ce soit... Pour The Immigrant, j’ai eu la chance d’avoir le soutien de Vincent Maraval chez Wild Bunch. Bénis soient les Français ! (Rire.)

En parlant de ça, vous venez de diriger l’une de nos plus grandes actrices, Marion Cotillard, vous avez écrit un film avec Guillaume Canet (Blood Ties), vous êtes plus apprécié chez nous que dans votre propre pays... En fait, vous êtes le plus français des cinéastes américains, non ? Peut-être bien. Je ne vais pas me plaindre. Les Français ont souvent mieux compris les artistes américains que les Américains eux-mêmes. Voyez Clint Eastwood : vous l’avez très tôt pris au sérieux comme metteur en scène. Il faut quand même préciser que, depuis quelques années, ma situation en Amérique a changé. Je reçois désormais plus de mails de fans américains que de fans français.

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Quand avez-vous commencé à sentir que le vent tournait ? Au moment de la sortie de Two Lovers (2008). Le film avait été montré à Cannes et l’accueil s’était révélé plutôt mitigé là-bas. Mais quand il est arrivé sur les écrans français six mois plus tard, il a bien marché. Par ricochet, la cote d’amour qu’il avait chez vous a poussé beaucoup de critiques américains à le réévaluer. Et, petit à petit, la communauté cinéphile aux États-Unis s’est intéressée à moi comme jamais auparavant.

J’imagine que pour un artiste, ça doit être douloureux de ne pas être apprécié dans son propre pays... Bien sûr. C’est toujours plus agréable d’être aimé que d’être rejeté. En même temps, je me méfie du consensus parce que si tout le monde aime votre film, c’est la preuve qu’il est nul. (Rire.) Dans l’histoire récente de l’humanité, seules deux choses vraiment exceptionnelles ont mis tout le monde d’accord : les Beatles et Le Parrain. Point. Tout le reste est sujet à débat, et c’est très bien comme ça.

Lisez-vous les critiques sur vos films ? J’essaie d’éviter car, dès mes débuts, les journalistes ont écrit des choses terriblement offensantes à mon égard. Mais il n’empêche que ça finit toujours par me revenir aux oreilles. Et c’est blessant, bien sûr. Cependant, si c’est le prix à payer pour avoir la chance d’être réalisateur, ça me va. Et puis j’ai bonne mémoire, je me souviens de la façon dont la plupart de mes films préférés ont été accueillis à leur sortie. Raging Bull, Apocalypse Now... Ils avaient été descendus en flammes.

Quel est le commentaire le plus choquant que vous ayez lu dans la presse à propos de The ImmigrantLe critique du Guardian a voulu démontrer à quel point j’étais stupide en appuyant sa démonstration sur la scène où Enrico Caruso vient chanter à Ellis Island. Il expliquait que, dans les années 20, un chanteur de la stature de Caruso n’aurait jamais chanté là-bas. Ça me fait enrager parce que, d’abord, ce type n’a manifestement rien compris au sens de cette scène, et ensuite parce que Caruso a réellement chanté à Ellis Island. C’est un fait historique avéré. La moindre des choses quand vous écrivez un article, c’est de vérifier que ce que vous dites est vrai. En plus, je ne lui demandais pas la lune : l’information est dans le dossier de presse.

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Sur les longs métrages que vous avez réalisés, quatre ont été présentés à Cannes sans jamais remporter de prix. En mai dernier, quand vous avez compris que The Immigrant n’aurait pas non plus de récompense, étiez-vous triste ? Triste n’est pas le mot, mais déçu, oui. Déjà, il faut partir du principe que les récompenses, c’est stupide, et qu’il est donc tout aussi stupide d’espérer en recevoir une. Pourtant, comme nous sommes humains, nous ne pouvons pas nous en empêcher. J’ai déjà fait partie d’un jury à Cannes, j’ai fréquenté pas mal d’autres festivals et je sais que, pour beaucoup de jurés, le classicisme est un peu vulgaire, indigne d’eux. Ils sont les premiers à dénoncer les clichés qu’on trouve dans les films américains, sans se rendre compte que le cinéma d’art et d’essai est lui aussi bourré de clichés. On leur montre une succession de gros plans tournés caméra à l’épaule et ils trouvent ça totalement révolutionnaire. La fausse modernité est un piège. Et ça me rend dingue ! Ces gens-là sont-ils déjà allés au cinéma ? Sont-ils au courant que Cassavetes faisait déjà ça en 1974 ?

The Immigrant sort en France ce mois-ci mais ne sera distribué aux États-Unis qu’au printemps prochain. Pourquoi ? Depuis que l’Académie peut sélectionner jusqu’à dix longs métrages pour l’Oscar du meilleur film, la saison automnale est très encombrée. L’idée est donc de le sortir à une période plus calme. Nous espérons aussi qu’il va être bien reçu en Europe, ce qui pourrait avoir un impact positif sur l’accueil que lui réserveront les Américains.

Le film est distribué par The Weinstein Company. Or on sait que Harvey et Bob Weinstein vous ont fait souffrir à l’époque de The Yards (2000) en vous imposant notamment une nouvelle fin. Quelles sont vos relations aujourd’hui ? Elles sont quasi inexistantes. Les droits de distribution de The Immigrant ont été vendus à The Weinstein Company sans que j’aie mon mot à dire. J’ai vaguement parlé à Harvey, mais bon... Ils ont leurs priorités, j’ai les miennes. Je préfère me concentrer sur mon travail plutôt que sur des choses que je ne peux pas contrôler – et je n’avais aucun contrôle sur le fait qu’ils achètent le film.

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Savez-vous déjà quel sera votre prochain long métrage ? Non, mais je n’en peux plus d’attendre cinq ou six ans à chaque fois. C’est pour ça que je lance plusieurs projets en parallèle avec l’espoir que l’un d’eux se concrétise très vite. Je travaille actuellement sur Lost City of Z, avec Benedict Cumberbatch, et sur White Devil, un polar pour Warner. J’ai aussi un projet de film de science-fiction qui est vraiment très bon. Mais je n’ai aucune certitude pour l’instant. Vous savez que c’est épuisant de répondre à vos questions ? (Rire.)

Désolé, je ne voulais pas vous torturer... Ça ne me dérange pas, mais c’est juste qu’après Cannes, après mes déceptions, mes projets, c’est mon ego que vous titillez. Et l’ego est ce qu’il y a de plus moche en chacun de nous. Je m’en veux de pester publiquement contre les mauvaises critiques. J’ai la chance immense de pouvoir réaliser des films, je ne devrais pas me plaindre. D’ailleurs, pourquoi insister autant sur ça ?

Parce que vous êtes emblématique de ces cinéastes qui passent plusieurs années de leur vie à bâtir une oeuvre et qui voient le destin de celle-ci se jouer en quelques heures à Cannes. Ça doit être incroyablement violent, non ? Oui, c’est parfois désagréable. Il y a une drôle d’énergie sur la Croisette. C’est comme une bulle : ce que Cannes pense de votre travail n’est pas représentatif de ce que le reste du monde va penser. Mais c’est un honneur d’être sélectionné, les organisateurs sont merveilleux avec moi. Et les distributeurs français, eux, sont toujours contents d’y aller. Je me dis de temps à autre que je ferais mieux de ne pas montrer mes films au Festival parce que ça ne sert pas forcément ma cause aux États-Unis et que ça entretient ce cliché qui veut que je sois un réalisateur apprécié seulement en France. Or mon premier long métrage, Little Odessa (1995), avait été montré à Venise et avait remporté un prix là-bas. (Rire.) Mais bon, tout ça n’est pas très important. Ce qui compte c’est de faire des oeuvres qui restent.

The Immigrant est-il le film dont vous êtes le plus fier ? Sans aucun doute. C’est le plus ambitieux, le mieux réalisé et, je l’espère, le plus émouvant. C’est celui qui correspond le plus à mes ambitions initiales. Plus vous tournez et mieux vous arrivez à exprimer vos idées.

C’est pour ça que vous comptez réaliser le plus de longs métrages possible dans les prochaines années ? Oui. Parce que si l’histoire du cinéma nous enseigne une chose, c’est que je suis à l’âge où je suis censé tourner mes meilleurs films. Je refuse de gâcher ça. Je ne veux pas qu’on dise plus tard : « Il lui a encore fallu cinq ans pour faire ce film, il est allé le montrer à Cannes et tout le monde l’a détesté. » (Rire.) Ce serait une histoire trop triste à raconter.
Interview Frédéric Foubert