Jackie Brown a 20 ans : l’interview de Tarantino par Première

Tarantino en couverture de Première

On plonge dans les archives pour l’anniversaire de Jackie Brown. 

Trois ans après le triomphe de Pulp Fiction, Quentin Tarantino surprend son monde avec l’intimiste (et brillant) Jackie Brown, ode à la Blaxpoitation portée par un casting monstre (Pam Grier, Robert Foster, Robert De Niro, Samuel L. Jackson, Bridget Fonda, Michael Keaton). A seulement 35 ans, QT signe déjà son grand chef d’œuvre, qui reste encore son plus grand film à ce jour selon nous.

Les films de Quentin Tarantino classés du pire au meilleur

En février 1998, Première en profite pour offrir sa couverture au réalisateur qui nous accorde un long entretien. L’occasion de revenir avec lui sur le succès de Pulp Fiction, et de parler son rapport aux studios ou de sa vision du cinéma. Extraits.   

Première : On dit souvent que les films sont de plus en plus mauvais. Vous êtes d'accord ?

Quentin Tarantino : Non. Je n'ai jamais pensé ça. Chaque année, il y a un lot de bons films produits par les studios comme par les indépendants. Si vous avez un chef-d'œuvre par an, c'est déjà bien. Quand vous en avez deux ou trois, c'est formidable.

Il y a trois ans, Pulp Fiction était le film de l'année et révolutionnait du même coup le cinéma indépendant. Qu'est-ce que cela a changé pour vous ?
Je m'étais mentalement préparé au succès. J'ai toujours cru qu'avec le temps, je serais respecté pour mon travail et que je me ferais ma place dans l'histoire du cinéma. Mais pas au bout de seulement deux films. J'ai toujours voulu avoir du succès. Plus vous avez de succès, plus vous avez de pouvoir. Aujourd'hui, je n'ai pas besoin de la participation d'un acteur à la mode pour réussir à monter un film. C'est ça, le vrai pouvoir : ne pas avoir besoin d'un Cruise ou d'un Tom Hanks pour faire son film. Ça ne veut pas dire que je refuserait de travailler avec ces mecs-là dans mes films, mais ce serait ma décision. Je veux être autosuffisant. Mais c'est arrivé très vite et ça, c'était inattendu. Je suis devenu un adjectif plus vite que je ne l'avais prévu.

Un adjectif ?
Un script sur trois est qualifié de « tarantinesque »

Juste après Pulp Fiction vous avez joué dans le tarantinesque « Destiny Turn On Radio », puis dans « Four Rooms ». ça a rendu les gens fous. Comme si le public vous reprochaient d'être d'être comédien au lieu d'être metteur en scène.
Ce que les gens m'ont reproché, c'est de ne pas avoir fait un film juste après. Mais je ne serais de ceux qui sortent un film par an. Je ne vois pas comment on peut faire ça et avoir une vie personnelle.

Ces réactions vous on touché ?
Je ne pense pas que ça ait eu d'effet sur mon travail. Peut-être plus sur ma vie privée. Les journalistes peuvent-ils sérieusement croire que ce qu'ils écrivent ne m'affecte pas vraiment ? On s'est un peu foutu de moi, mais j'ai vite appris à ne plus lire ce genre de truc.

Abonnez-vous à Première Classics

Mais vous reconnaissez quand même que la presse a joué un rôle déterminant dans le succès de Pulp.
C'est vrai. Je suis connu à l'étranger parce que j'y ai passé une année entière à faire des télés et des interviews pour Reservoir Dogs. J'arrivais inconnu dans un pays et je repartais célèbre. Du coup pour Pulp Fiction, ils savaient exactement qui j'étais. J'allais à Tokyo et on me reconnaissait. Pareil dans les pays communistes. On a montré le film en Chine. Le gouvernement a autorisé la sortie du film et la réponse du public fut extraordinaire. Quand je suis allé présenter le film ça ressemblait plus à un concert de rock qu'à un film. C'était comme une bouffée de liberté, une nuit de liberté/
Mais aux Etats-Unis, quand j'ai fait tout le circuit des talk-shows et des interviews, on s'est mis à écrire : « Tarantino, maître de l'autopromotion » Pourtant, je n'avais rien fait d'autre que ce que font les acteurs, pas une interview de plus !

Avez-vous déjà été tenté par une offre des grands studios ?
Après Reservoir Dogs, j'ai eu une tonne d'offre d'acteurs qui avaient monté leur boite de prod. Certains projets sont arrivés jusqu'à moi. Speed, par exemple. Au départ, c'était censé être un film d'action indépendant. C'est dur à croire mais à l'époque, ils utilisaient Reservoir Dogs et Bad Lieutnant comme exemples de ce qu'ils voulaient faire. L'autre film à gros budget qu'on m'a proposé, c'est Men In Black. Je ne l'ai même pas lu. Si on m'avait proposé Héros malgré lui, je l'aurais fait. Ça aurait été mon film à la Capra. J'en aurais fait un petit film avec John Travolta. Le scénariste, David Peoples, avait écrit un script fantastique. Stephen Frears l'a pris comme un petit boulot, ça se sent. Le film se cogne la tête au plafond de son talent alors que le film veut l'envoyer sur la lune. J'ai déjà vu ça à plusieurs reprises.

Faites-vous encore attention aux budgets de vos films ?
Oui. Jackie Brown n'a coûté que 12 millions de dollars. A ce prix-là, vous ne risquez pas de vous planter. Et vous n'avez pas besoin de faire de compromis. Après Reservoir Dogs, tous les studios se sont dit « Whow, ça, c'est un réalisateur intéressent » Et on voyait bien qu'ils disaient : « Si on arrive à filer à ce type un sujet plus commercial, il fera sauter la baraque » Ils avaient d'ailleurs raison. A un moment, Martin Scorsese avait sérieusement envisagé de faire Dick Tracy. C'était tout à fait dans ses cordes. Si j'utilisais des acteurs plus connus et si je faisais des films d'action, je ne passerai pas pour autant à l'ennemi. Brian De Palma n'a pas trahi la cause quand il a tourné Les Incorruptibles, c'était un mariage divin. Et j'adore Mission Impossible. Pour moi, c'est un film à 100 millions de dollars réalisé avec l'intégrité d'un artiste. Plus je le vois, plus je l'aime. J'ai une copie du film chez moi. Si je devais faire Des agents très spéciaux, je le ferais avec Warner Brothers. Pas pour me retrouver sur un tremplin plus commercial mais parce que c'est ce qu'ils savent faire.

Votre assurance est impressionnante. Pourtant ni Reservoir Dogs ni True Romance – dont vous avez écrit le scénario – n'ont été des blockbusters. Vous n'avez jamais douté ?
Pendant la pré-production de Pulp, True Romance est sorti en salles et n'a pas marché. J'ai eu peur. Je me suis dit qu'il n'y avait peut-être pas de public pour ce que je voulais faire. Mais l'exemple de Jane Campion m'a redonné confiance. Cette année-là, elle a eu son premier succès avec La leçon de piano. Aucun de ses films précédents ne laissait supposer qu'elle toucherait un jour le grand public. Mais en faisant le bon film avec la bonne histoire, elle l'a trouvé. Maintenant, il y a des pronostics insensés qui donnent Jackie Brown, un film plus confidentiel, une étude de caractère sur une femme, à 100 millions de dollars de recette ! Mais bon, je ne suis pas dans ce métier pour deux films. J'y suis pour la vie. 

Tarantino en couverture de Première pour Jackie Brown

Vous voyez des films pendant que vous tournez ?
Pendant Jackie Brown, j'ai visionné une des faces du laserdisc de L'impasse (93, De Palma). Mon chef op et moi, on avait regardé Hickey & Boggs, de Robert Culp (72, scénario de Walter Hill, inédit en France), et Et tout le monde riait, de Peter Bogdanovich (avec Ben Gazzara et Audrey Hepburn). Les deux étaient parfaits pour Jackie Brown. Et tout le monde riait est à mon avis un chef-d'œuvre. Il montre un New York de contes de fées, un New York qui ressemblait au Paris des années 20. A vous donner l'envie d'y vivre. On s'en est un peu servi. On regardait aussi Le récidiviste (78, d'Ulu Grosbard, avec Dustin Hoffman), un des meilleurs polars situé à L.A. Mais je voulais que Jackie Brown fasse plus fiction que ça. Le récidiviste était trop âpre.

Et pour le casting ?
Faire son propre casting est une nécessité. Pour Reservoir Dogs, les producteurs voulaient des acteurs de série B sans même se demander s'ils donneraient quelque chose ensemble. Ils voulaient qu'on utilise ces jeunes premiers de milieu de tableau. On ne voulait pas. Pour Jackie Brown, le plus dur à accepter, ça a été de donner le rôle d'Ordell à Samuel L. Jackson. Ordell, c'était moi ! ça a été si facile d'écrire le rôle. J'ai été dans la peau d'Ordell tout le temps qu'à durer l'écriture. C'était dur de me défaire du personnage, delaisser Samuel jouer le rôle et de ne pas l'emmerder avec ça. Il a été Ordell pendant dix semaines, moi pendant un an.
Ordell, c'est tous les mentors de mon adolescence. Ce que j'aurais pu devenir. En écrivant, tout m'est revenu, le type que j'aurais pu devenir à 17 ans si je n'avais pas eu d'ambitions artistiques. J'aurais travaillé à la poste, je serai devenu vendeur ou un type qui vend de l'or à la pesée. J'aurais enchaîné les embrouilles. J'aurais fait quelque chose qui m'aurait envoyé en taule. Mais j'ai choisi ma voie. Et j'ai eu la chance de pouvoir assumer tout ça à travers mon boulot.

Parlez-nous de De Niro...
C'est un grand acteur. Il est fascinant dans Heat. Et dans Casino. On lui a volé sa nomination aux Oscars pour l'un et l'autre. De Niro est un de ceux qui m'encouragent à faire l'acteur. On va tourner un film ensemble. Les critiques m'ont attaqué après coup pour mes prestations. Ils ne se rendent pas compte à quel point je prends ça au sérieux ! Mais je n'ai que des encouragements de la part des autres acteurs. Alors, qui vais-je écouter ? Les critiques ou De Niro et Nick Cage ?

Nicolas Cage va jouer Superman. Quel superhéros auriez-vous aimé être ?
Choix difficile...Je crois que je serais Luke Cage, le superhéros noir. C'est d'après lui que Nick Cage a choisi son pseudo. Luke Cage était un héros de bandes dessinés de « blaxploitation ». C'est mon personnage favori. Luke Cage s'est fait prendre pour détention d'héroïne et il était en prison. Là-dessus un médecin fait une expérience sur lui. Cage se tire de prison et se retrouve doté de superpouvoirs. Le procédé du médecin lui a donné une peau dure comme de l'acier, une peau pare-balles. Il change de nom et se loue au tout-venant : « Luke Cage, superhéros à louer. » Tout le monde pense qu'il est mort alors qu'il est toujours en cavale. C'est une version superhéros du personnage de Shaft.

Vous avez toujours aimé les choses populaires, grand public. Vous êtes un peu comme un collectionneur.
Je ne crois pas à l'élitisme et je ne pense pas que le public soit cet imbécile en dessous de moi. Parce que je suis le public.

Avez-vous réfléchi à la façon dont vous aimeriez un jour modifier l'industrie du cinéma ?
Bon. J'ai un gros problème avec le fait que des acteurs touchent 20 millions de dollars pour faire un film. Je pense que c'est juste de la rapacité, une rapacité qui finira par tuer le buisness.

Vous l'avez dit à John Travolta, qui touche également 20 millions de dollars par film ?
Je lui ai dit. Il m'a répondu : « C'est le prix du marché » Je comprend ça. Si moi, j'allais sur le marché et que le prix pour un réalisateur soit de 6 millions de dollars, je pourrais peut-être avoir 10 millions de dollar sur un bon projet. Et je commencerai à essayer de faire grimper l'offre. Mais je ne veux pas. Ce n'est pas bien. Mon héros sur ce plan, c'est Clint Eastwood. Je construis mes affaires comme il le fait lui. Quand il travaille pour la Warner, il ne prend pas grand-chose, fait le prix pour le prix convenu, et putain, quand les films font du fric, il est payé ! C'est mon héros.

Vous n'avez jamais la trouille ? Vous êtes toujours aussi sûr de vous ?
Pourquoi devrais-je avoir la trouille ? Vous faites votre boulot et c'est la seule chose qui compte vraiment. Ça a l'air pompeux de le dire, mais j'ai construit toute ma carrière sur le courage. Je fais tout ça pour le jour où je serai vieux et où je ne travaillerai plus. Ce n'est pas pour l'instant présent. Je ne fais pas des films pour aujourd'hui. Je fais des films pour dans quarante ans.

Propos recueillis par Lynn Hirschberg 


PROCHAINEMENT AU CINÉMA

Premiere en continu

Le guide des sorties

Nos top du moment

Actuellement en kiosque

Nos dossiers du moment

Bandes-annonces

The Greatest Showman
Sugarland
Oh Lucy !