From Hell, V pour Vendetta, Watchmen : l'histoire tumultueuse entre Alan Moore et Hollywood

From Hell, V pour Vendetta, Watchmen : l'histoire tumultueuse entre Alan Moore et Hollywood

L’auteur revient cette semaine avec Jérusalem, un roman qui vient d’être traduit en français. 

Acclamé comme l'un des auteurs de comics les plus géniaux de sa génération, Alan Moore a construit depuis ses débuts dans le milieu des années 1970 une œuvre cathédrale de la bande dessinée américaine. Une œuvre populaire au rayonnement planétaire et qui attira très vite, par la richesse des univers qu'elle crée, l'attention des producteurs hollywoodiens. C'est ainsi qu'au cours de la décennie 2000, pas moins de cinq longs-métrages seront adaptés des comics scénarisés par Moore : From Hell (2001), La Ligue des Gentlemen extraordinaires (2003), Constantine (2005), V pour Vendetta (2006) et Watchmen (2009).

Alan Moore, personnage au caractère aussi hors normes que ses créations, n'a jamais caché son rejet et sa méfiance vis-à-vis des adaptations de ses œuvres. À l'occasion de la parution de son roman Jérusalem, aujourd’hui en français (la traduction est signé Claro pour les éditions Inculte), retour sur la longue relation orageuse qui lie Hollywood à l'un des créateurs les plus influents de l'histoire des comics. 

From Hell 
BD en 10 volumes d’Alan Moore et Eddie Campbell publiée entre 1991 et 1996. Film des frères Hughes porté par Johnny DeppHeather Graham et Ian Holm, sorti en 2001.

L'histoire de From Hell : Londres en 1888. Dans les rues sombres du quartier mal famé de Whitechapel, un psychopathe, surnommé Jack l'Eventreur, rôde. C'est avec une étonnante précision que ce terrifiant et mystérieux personnage éventre les prostituées dès la tombée de la nuit. Les raisons qui poussent le tueur à commettre ces odieux crimes restent totalement obscures. La population londonienne, aussi terrorisée que scandalisée, réclame que justice soit rendue. Fred Abberline (Johnny Depp), un agent de Scotland Yard, mène une enquête approfondie sur ces meurtres. Il constate bientôt que l'assassin procède toujours de manière très élaborée, en respectant une mise en scène précise…

Box-office : 74,5 millions de dollars dans le monde, dont 31 aux Etats-Unis, pour 35 millions de budget officiel (sans compter sa promotion).

Adapter les 600 pages très denses de From Hell est un film de deux heures était visiblement trop ambitieux. Si la photo de Peter Deming (Evil Dead 2, Mulholland Drive…) rend bien l’atmosphère sombre du Londres de la fin du XIXe siècle et que les acteurs sont investis, cette version ciné perd de nombreuses réflexions de l’œuvre originale sur les travers de la société anglaise, la violence des hommes, la misogynie, les dysfonctionnements de la presse, de la police ou de la justice… Albert et Allen Hughes, connus jusqu’ici pour leurs mises en scène engagées (Menace II Society ou encore le docu sur la prostitution American Pimp), s’intéressent étrangement plus ici à la reconstitution stylistique de l’époque victorienne qu’au fond de l’œuvre de Moore et les scénaristes Terry Hayes et Rafael Yglesias n’hésitent pas à modifier des pans entiers de l’intrigue, ajoutant par exemple une histoire d’amour entre le héros et une prostituée (Heather Graham) et en changeant complètement la fin. Suite à l'accueil mitigé de cette version, un projet plus fidèle a été annoncé en série télé en 2014, scénarisé par David Arata (Les Fils de l’homme), mais il semble abandonné.

A sa sortie, Alan Moore jugeait au micro de MTV que cette adaptation n’avait pas grand-chose à voir avec son propre travail, mais sans trop de virulence : "Si le film est un chef-ce ne sera pas grâce à mon livre. Et si c’est un désastre, ce ne sera pas à cause de lui non plus. Ce sont deux entités différentes." Il se moquait cependant ouvertement de certains choix de l’équipe, à commencer par l’interprétation de Johnny Depp"Il joue cet enquêteur comme un dandy amateur d’absinthe et d’opium… mais avec cette coupe de cheveux, il se serait fait casser la gueule par ses collègues au sein de la police londonienne en 1888 !" Plus tard, il sera plus agressif envers le film, lors de la sortie d’une autre adaptation, La Ligue des gentlemen extraordinaires.

La Ligue des gentlemen extraordinaires
BD publiées à partir de 1999 (la série est toujours en cours) par Alan Moore et Kevin O’Neill. Film de Stephen Norrington (Blade) avec Sean ConneryPeta Wilson et Stuart Townsend sorti en 2003.

L’histoire de La Ligue des gentlemen extraordinaires : L'aventurier Allan Quatermain (Sean Connery) dirige la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, association de sept super-héros légendaires, comprenant le mystérieux Capitaine Nemo (Naseeruddin Shah), la femme vampire Mina Harker (Peta Wilson), l'invisible Rodney Skinner (Tony Curran), le jeune et intrépide agent secret américain Tom Sawyer (Shane West), l'inaltérable Dorian Gray (Stuart Townsend) et l'inquiétant duo Jekyll / Hyde (Jason Flemyng). Venus des horizons les plus divers, les membres de la Ligue sont de farouches individualistes, des exclus au passé ténébreux et agité, dont les facultés hors normes constituent à la fois un atout et une malédiction.
Réunis dans des circonstances exceptionnelles, ils doivent en peu de temps nouer des rapports de confiance, apprendre à fonctionner en équipe. Après avoir embarqué à bord du Nautilus, ils gagnent Venise, où leur adversaire, le diabolique Fantôme, se prépare à saboter une conférence réunissant les plus grands chefs d'Etat...

Box-office : 179,2 millions de dollars, dont 66,4 aux Etats-Unis, pour 78 millions de budget officiel.

Remplie d'innombrables références littéraires, La Ligue… représente un travail gigantesque en BD, mais son adaptation est la plus mal-aimée de la carrière d’Alan Moore, qui refusera de voir les suivantes. En 2005, il affirmait ainsi à propos de From Hell et de cette autre production de la Fox : "Ce sont des films idiots, sans la moindre qualité, une insulte à tous les réalisateurs qui ont fait du cinéma ce qu’il est, des magiciens qui n’avaient pas besoin d’effets spéciaux et d’images informatiques pour suggérer l’invisible. Je refuse que mon nom serve à cautionner d’une quelconque manière ces entreprises obscènes, où l’on dépense l’équivalent du PNB d’un pays en voie de développement pour permettre à des ados ayant du mal à lire de passer deux heures de leur vie blasée. La majorité de la production est minable, quel que soit le support. Il y a des films merdiques, des disques merdiques, et des BD merdiques. La seule différence, c’est que si je fais une BD merdique, cela ne coûte pas cent millions de dollars."

Malgré de gros problèmes de tournage (tempête qui a détruit un décor, tensions entre la star du film et le réalisateur, retards à répétition…), le studio n’a pas voulu reculer sa sortie, ce qui explique certains effets visuels faits à la va vite, mais dès le départ, le projet semblait mal parti. Si From Hell avait été estampillé R-Rated (déconseillé aux moins de 17 ans non accompagnés d’un adulte), La Ligue… visait un public plus large (PG-13), et l’intrigue s’est retrouvée méchamment édulcorée (moins de violence, plus de sexe ni de drogue, alors que ce sont des éléments phares des BD). Les personnages ne ressemblaient plus vraiment aux originaux (ce n’est plus Mina qui est à la tête du groupe, par exemple, mais Allan, bien plus héroïque que dans la vision de Moore). Et l’ajout de Tom Sawyer pour satisfaire le public américain est mal passé.

C’est aussi le film qui a mis Sean Connery à la retraite, l’ex-James Bond refusant de réapparaître à l’écran après ça (voir le lien juste en dessous). La Ligue... pourrait revenir sous forme de série télé, un projet qui, ironie du sort, a été annoncé au moment du succès de Penny Dreadful, un show britannique de grande qualité au concept très inspiré par...  les Gentlemen extraordinaires. Il semble depuis abandonné, mais on entend régulièrement parler d’un reboot du film, ce coup-ci déconseillé aux mineurs.

La Ligue des Gentlemen extraordinaires : l'histoire du film qui a mis Sean Connery à la retraite

Constantine
BD Hellblazer publiées de 1988 à 2003 à partir du personnage John Constantine, créé par Alan Moore dans Swamp Thing en 1985. Film de Francis Lawrence avec Keanu Reeves, Rachel WeiszTilda Swinton

L’Histoire de Constantine : John Constantine (Keanu Reeves), extralucide anticonformiste, qui a littéralement fait un aller-retour aux enfers, doit aider Katelin Dodson (Rachel Weisz), une femme policier incrédule, à lever le voile sur le suicide mystérieux de sa soeur jumelle. Cette enquête leur fera découvrir l'univers d'anges et de démons qui hantent les sous-sols de Los Angeles d'aujourd'hui.

Box-office : 230 millions de dollars, dont 75,9 aux Etats-Unis, pour 100 millions de budget officiel.

Après la 20th Century Fox, c’est la Warner qui s’est emparée des droits de plusieurs œuvres d’Alan MooreConstantine est un peu à part car le film s’inspire de comics imaginés par d’autres auteurs (Jamie DelanoWarren EllisNeil Gaiman…), mais le personnage est bien né dans une histoire de Moore. Celui-ci a pourtant refusé que son nom apparaisse au générique et a demandé à ce que ses droits soient reversés aux autres créateurs du personnage. En projet depuis la fin des années 1990, Constantine est sorti en pleine hype post-Matrix et le rôle-titre est revenu à Keanu Reeves, après avoir été proposé quelque temps à Nicolas Cage. Premier film de Francis Lawrence, qui tournera ensuite Je suis une légende et des Hunger Games, cette adaptation est un poil moins sombre les comics, mais reprend tout de même le concept du polar noir mélangeant plusieurs préceptes religieux et interrogeant la moralité de son anti-héros. En 2014, Constantine est revenu sur le petit écran sous les traits de Matt Ryan. Le ton de la série devait être plus proche de celui des comics, mais au final, plusieurs traits du personnage ont là aussi été gommés : il ne fume pas, n’est plus bisexuel (une question qui n’était pas non plus traitée dans le film) et est finalement plus proche de la version de Keanu Reeves que de celle des BD. La série a été annulée dès sa première saison, mais le personnage est apparu ensuite dans Arrow.

V pour Vendetta
BD d’Alan Moore et David Lloyd publiées entre 1982 et 1990. Film de James McTeigue avec Natalie PortmanHugo WeavingJohn Hurt

L’histoire de V pour Vendetta : Londres, au 21ème siècle...
Evey Hammond (Natalie Portman) ne veut rien oublier de l'homme qui lui sauva la vie et lui permit de dominer ses peurs les plus lointaines. Mais il fut un temps où elle n'aspirait qu'à l'anonymat pour échapper à une police secrète omnipotente. Comme tous ses concitoyens, trop vite soumis, elle acceptait que son pays ait perdu son âme et se soit donné en masse au tyran Sutler (John Hurt) et à ses partisans.
Une nuit, alors que deux "gardiens de l'ordre" s'apprêtaient à la violer dans une rue déserte, Evey vit surgir son libérateur. Et rien ne fut plus comme avant.
Son apprentissage commença quelques semaines plus tard sous la tutelle du mystérieux "V" (Hugo Weaving).

Box-office : 132 millions de dollars, dont 70,5 aux Etats-Unis, pour 54 millions de budget officiel.

Scénarisé par les Wachowski, qui ont commencé à l'écrire avant de tourner Matrix et ont peaufiné l'histoire en parallèle du tournage de leur trilogie à succès, V pour Vendetta reprend les thèmes principaux de l’énorme BD imaginée par Moore, même si l’époque est changée. Quelques éléments sont une nouvelle fois adoucis, notamment des références au sexe et à l’anarchisme, mais globalement, cette adaptation est plus fidèle à l’esprit de son modèle que ne l’étaient From Hell ou La Ligue… Les scénaristes reprennent notamment les nombreuses références à 1984 et ont la bonne idée de caster John Hurt, qui jouait la victime du régime totalitaire dans une adaptation du livre de George Orwell deux décennies plus tôt, pour qu’il incarne ici au contraire l’oppresseur du film. Le casting est par ailleurs bien choisi : Natalie Portman a défendu le projet avec enthousiasme expliquant qu'elle aimait la relation entre V et Evey, qui lui rappelait celle entre Mathilda et Léon dans Léon, de Luc Besson, et Hugo Weaving a marqué les esprits avec cette figure rebelle et charismatique, qu’il a développée principalement grâce à sa voix. Le masque de V est d’ailleurs devenu par la suite un symbole de rébellion en étant réutilisé par les membres d’Anonymous lors de nombreuses manifestations.

Alan Moore s’est également détaché de cette adaptation, mais il reconnaît l’influence du film sur la société, notamment via la popularité du masque. Il en parle en détail dans une websérie d’Arte diffusée en parallèle de la sortie de son nouveau livre, à découvrir ici en VOST

 

Watchmen
BD d’Alan Moore et Dave Gibbons publiées en 1986 et 1987. Adaptation de Zack Snyder avec Patrick WilsonMalin Akerman et Jeffrey Dean Morgan sortie en 2009.

L’histoire de Watchmen : Aventure à la fois complexe et mystérieuse sur plusieurs niveaux, "Watchmen - Les Gardiens" - se passe dans une Amérique alternative de 1985 où les super-héros font partie du quotidien et où l'Horloge de l'Apocalypse -symbole de la tension entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique- indique en permanence minuit moins cinq. Lorsque l'un de ses anciens collègues est assassiné, Rorschach (Jackie Earle Haley), un justicier masqué un peu à plat mais non moins déterminé, va découvrir un complot qui menace de tuer et de discréditer tous les super-héros du passé et du présent. Alors qu'il reprend contact avec son ancienne légion de justiciers -un groupe hétéroclite de super-héros retraités, seul l'un d'entre-eux possède de véritables pouvoirs- Rorschach entrevoit un complot inquiétant et de grande envergure lié à leur passé commun et qui aura des conséquences catastrophiques pour le futur. Leur mission est de protéger l'humanité... Mais qui veille sur ces gardiens ?

Box-office : 185,2 millions de dollars, dont 107,5 aux Etats-Unis, pour 130 millions de budget officiel.

La dernière adaptation d’une œuvre d’Alan Moore remonte à 2009 et c’est sans doute la plus ambitieuse de toutes. Œuvre interrogeant violement le mythe des super-héros, Watchmen est une série de comics particulièrement dense, qui mélange des réflexions sur de multiples thèmes déjà présents dans les autres histoires de l’auteur, de la violence des hommes au besoin de se créer des modèles à l’importance de la lecture et de l’éducation en passant par une lourde critique de la presse (surtout, ici, de la télévision). Visuellement, l’adaptation de Snyder est bluffante, bourrée d’idées de son générique d’ouvertureà sa fin frappante… qui ne respecte pourtant pas celle des comics. Une nouvelle fois, la morale d’une histoire d’Alan Moore a été largement remaniée à Hollywood. Il existe cependant une version director’s cut de Watchmen, bien plus proche des BD (on y retrouve notamment la BD Les Contes du vaisseau noir, on en sait plus sur les ambiguités de Rorschachet certains détails choc sont plus clairement montrés). Notons que le dessinateur Dave Gibbons a prêté main forte à l’équipe en tant que conseiller et storyboarder du film. En revanche, fidèle à sa promesse faite après La Ligue…, Moore a répété qu’il ne comptait pas le voir.

Zack Snyder défend Watchmen : " C’est mon meilleur film ! "

Comme les précédentes adaptations des œuvres d’Alan MooreWatchmen n’a pas eu assez de succès pour avoir droit à une suite. Sans être un flop non plus, le blockbuster avait coûté cher et n’a pas donné lieu à une saga. Il est cependant question d’un retour à la télévision, dans une série imaginée par Damon Lindelof, le créateur de Lost et de The Leftovers, pour HBO. Un projet qui prouve bien que l’œuvre d’Alan Moore n’a pas fini d’inspirer les producteurs hollywoodiens.

Une série Watchmen sur HBO par Damon Lindelof (The Leftovers, Lost) ?

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