Frédéric Bonnaud : “Il convient désormais de s'autocensurer en permanence”

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Nous avons rencontré le directeur de la Cinémathèque pour faire le point avec lui, deux mois après la rétrospective Polanski qui a créé la polémique.

Dans le nouveau numéro de Première, depuis aujourd’hui en kiosques, un dossier est consacré aux conséquences de l’affaire Weinstein sur la société, le cinéma et les images en général.

Sommaire du numéro de janvier de Première

Dans le cadre de notre enquête, nous avons rencontré Frédéric Bonnaud, le directeur de la Cinémathèque française, qui a été au centre d’une polémique retentissante fin octobre. La programmation d’une rétrospective consacrée à Roman Polanski a provoqué des réactions outrées, notamment de la part d’associations féministes dont les membres ont violemment manifesté devant la Cinémathèque le soir de la cérémonie d’ouverture en présence du réalisateur franco-polonais. Ils protestaient contre les honneurs faits à celui qui avait été condamné aux Etats-Unis en 1977 pour rapports sexuels illégaux avec une mineure et qui vit en France depuis cette date –Polanski avait fui les Etats-Unis où un juge s’apprêtait à remettre en cause l’accord conclu entre les deux parties.

La Cinémathèque française défend sa rétrospective Roman Polanski

Dans les jours qui suivirent, Frédéric Bonnaud, invité en direct sur le site Mediapart, avait redit son désaccord profond avec les manifestants, majoritairement des femmes qu’il avait taxé de “demi-folles”, ce qui lui avait valu des commentaires très sévères de la plupart des observateurs. Un mois après les événements (l’interview s’est déroulée début décembre), nous avons souhaité le rencontrer pour faire le point sur toutes les questions soulevées par cette affaire, elle-même enclenchée par la libération de la parole des femmes suite au scandale Weinstein. Pour des raisons éditoriales, nous n’avons pas pu intégrer l’entretien dans notre dossier qui ne reprend que certains propos. Le voici, quasiment dans son intégralité.

 

Un mois après votre intervention très médiatisée sur le site de Mediapart au sujet de la rétrospective Polanski à la Cinémathèque, êtes-vous toujours un homme en colère ?
Je ne l’ai jamais été et ayant travaillé cinq ans avec Mediapart, je savais où je mettais les pieds et que j'allais devoir défendre vigoureusement la position de la Cinémathèque. J’étais seul face à deux journalistes expérimentés, deux amis mais très éloignés de notre position et dont j'ai découvert avec effarement qu'ils semblaient prêts à croire par principe toutes les accusations proférées contre Roman Polanski, même les plus tardives et les plus loufoques !

Regrettez-vous certaines prises de position ou formulations jugées brutales ?
On part du mauvais pied. L’affaire ne commence pas par mon intervention sur Mediapart mais par la venue de Roman Polanski ici-même pour l’ouverture de sa rétrospective, le 30 octobre dernier, avec la projection en avant-première d'Une histoire vraie, son nouveau film, présenté au dernier Festival de Cannes sans l'ombre d'une contestation. 600 invités et abonnés de la Cinémathèque l’acclament sur scène tandis qu’à l’extérieur, une quarantaine de personnes, femmes et hommes, manifestent et exigent l’annulation de la rétrospective. Dans ce bureau où nous nous trouvons, Polanski nous confie alors, à Costa Gavras et à moi, que jamais il n’aurait pensé être qualifié par quiconque de “criminel contre l’humanité”. L’histoire se souviendra qu’à la fin octobre 2017, le réalisateur du Pianiste, le survivant du Ghetto de Cracovie, dont la mère a été assassinée dans une chambre à gaz à Auschwitz, a été insulté de la sorte dans l’enceinte de la Cinémathèque où l’on avait l’outrecuidance de vouloir passer ses films. Il faut un jour m’expliquer et justifier ça.

Tout cela survient en raison du contexte que nous connaissons tous.
Sous-entendriez-vous qu’on aurait dû annuler la rétrospective en raison de l’affaire Weinstein ?

Ce que je peux dire en tant qu’observateur et en m’en tenant aux faits, c’est que vous avez pris le risque de vous exposer et d’exposer Polanski de manière contreproductive.
Comment ça, on a exposé Polanski ? Il sortait un film deux jours plus tard dans plusieurs centaines de salles !

Les insultes dont il a été l’objet n’auraient-elles pas pu être évitées si vous ne l’aviez pas invité ?
C’est sûr qu’en annulant la rétrospective, on ne l’aurait pas exposé. Il faudrait qu’il reste enfermé chez lui ?

La rétrospective, c’est autre chose. Je parle de la cérémonie d’ouverture.
Non, ce n’est pas autre chose. Il faut venir plus souvent à la Cinémathèque. Dans le cadre d’une rétrospective, il y a toujours une cérémonie d’ouverture de cycle, en présence du cinéaste s’il est vivant, avec l'avant-première de son film qui sort, puisque nous essayons toujours de faire coïncider une rétrospective avec la sortie d'un nouveau film en salles. Mais je ne vois toujours pas au nom de quoi elle aurait dû être annulée…

Parce que le monde a changé depuis le 5 octobre.
On devrait donc annuler des rétrospectives d’artistes qui n’ont rien à voir avec l’affaire Weinstein ? Pour l’exemple ? C’est terrible ce que vous dites. Ma position est la suivante : c’est l’honneur de la Cinémathèque Française, je dis bien l’honneur, dans un moment d’hystérie collective où l’on mélange tout et où tout le monde a peur d'être lynché médiatiquement en cas de position non-conforme, d’avoir tenu bon sur ses principes et ses engagements. Le seul qui aurait pu nous dire, “je ne viens pas” ou “laissez tomber cette rétrospective”, c’est Roman Polanski lui-même. Je l’aurais évidemment écouté. Il ne l’a pas fait, je pense qu'il n'y a même pas songé, donc nous n'avions aucune raison d’annuler. Costa-Gavras et moi ne l'avons pas envisagé une seule seconde. Ou alors il faut considérer que les cinémathèques et les musées devraient suivre aveuglément l’air du temps et qu’aux premières circonstances jugées défavorables, il faille remettre en question des choix de programmation réfléchis, concertés et prévus de longue date. Ce n’est ni notre rôle ni notre vision des choses. Savez-vous qu’on a demandé au Metropolitan Museum de New York, via une pétition, de décrocher une toile de Balthus pour soupçons de pédophilie ? Voici ce qu’a répondu leur porte-parole, Kenneth Weine : “Notre mission est de collecter, d’étudier, de conserver et de présenter des œuvres d’art significatives de toutes les époques et de toutes les cultures”. Je suis entièrement d’accord avec ça. Et ce n’est pas parce que le MET tient bon contre les plus absurdes tentatives de censure qu’il cautionne la pédophilie… En accord avec Polanski, nous avons annulé une seule chose : la signature de son livre. Parce que nous ne pouvions pas garantir sa sécurité.

Pour vous, faire applaudir Roman Polanski sur scène n’était pas problématique ?
Il est même revenu le mercredi pour présenter Chinatown et le samedi pour une masterclass et il a eu une standing ovation à chaque fois, c'est vrai. Il est applaudi depuis quarante ans en France. Il a eu la Palme d’Or sous les vivas en 2002. Qu’est-ce qui a changé depuis ? Rien.

Le 5 octobre 2017.
Qui n’a rien à voir avec Polanski. L'affaire Weinstein éclate, alors exit Polanski ? « Le monde a changé”, c’est un slogan publicitaire. Qu’est-ce qui vous prouve qu’il a changé, hélas ? Un prédateur sexuel particulièrement vorace et répugnant a été démasqué et empêché de nuire. Dans votre bouche, ça devient “le monde a changé”. Ce serait trop beau et trop simple. On confond tout dans cette affaire. Weinstein n’est pas un simple harceleur, c’est un violeur qui a mis en place les conditions favorables à sa prédation sexuelle et à son abus de pouvoir permanent. Des Weinstein, pour ce qu’on en sait, il n’y en a qu’un. Entre lui et Dustin Hoffman, il y a une différence de nature. Faire des amalgames ne sert à rien sinon à clouer des gens célèbres au pilori en les assimilant à des criminels qu’ils ne sont pas. Le viol est un crime d'une extrême gravité, la blague nulle à consonance sexuelle ou la drague tactile, si elle peut être odieuse et traumatisante, n’en est pas un. Ce qui ne signifie évidemment pas qu'il faille supporter ce type de conduites.

L’affaire Weinstein a tout de même généré des réactions en chaîne, libéré la parole des femmes…
Quand j’écoute ces témoignages, je suis écoeuré en tant qu’homme. Je fais partie de la même humanité que les victimes, n’en doutez pas, je n'ai pas besoin d'être une femme pour avoir le cœur qui se serre quand je vois de chères amies écrire #MeToo sur les réseaux sociaux. Mais si je tenais compte de toutes les réactions en chaîne qui se produisent constamment dans une société de l'immédiateté et de la confusion généralisée et savamment entretenue, je ne montrerais pas les films de Clouzot qui a travaillé pour les Allemands pendant la guerre. Ni Chaplin ni Hitchcock. On n’en sortirait plus. Suite à l’affaire Weinstein, il fallait trouver des têtes en France. Roman Polanski, évidemment !

La SRF (Société des Réalisateurs de Films) a déploré la position défensive de la Cinémathèque sur Polanski et Brisseau. En ne voulant pas dialoguer avec ses membres, comme nous vous l’avons proposé, ne contribuez-vous pas à diaboliser votre position ?
Il n’y a jamais eu de proposition de dialogue. Ils sortent un communiqué, longtemps après la bataille, alors qu'on ne les a pas entendus quand Polanski était obligé d'entrer par le parking. C’est tout de même étonnant que la SRF, Société des Réalisateurs de Films, ne réagisse pas instantanément, au moins par corporatisme élémentaire, quand l’un des siens, Roman Polanski, est agressé et insulté devant la Cinémathèque. Et qu'on prétend interdire ses films. Le communiqué de la SRF, sans queue ni tête, n'est que le reflet de ses propres divisions. On nous reproche de tenir mordicus une position claire ; la SRF, de son côté, n’a rien à dire. Je défie quiconque d’arriver à comprendre ce qu’elle préconise.

Il y a malgré tout une lame de fond que vous êtes en train d’intégrer dans votre logiciel. Sur Mediapart, vous disiez que vous présenteriez prochainement 1900, dans une belle copie restaurée, sans la présence de Bertolucci qui est dans le collimateur des féministes.
Plus précisément, je dénonce le fait qu’on m’oblige à l’intégrer dans ma réflexion. Comme du temps du maccarthysme aux Etats-Unis, je me retrouve dans la position de celui qui est poussé à s’autocensurer et à faire extrêmement attention à chacun de ses gestes. L’affaire Polanski m’a montré, en effet, que je risquais de mettre des amis en péril et qu'il convenait désormais de s'autocensurer en permanence. Beau résultat.

C’est aussi ce qui a présidé au report de la rétrospective Brisseau ?
C’est différent. Sur ce point en particulier, Costa-Gavras a jugé qu’on n’allait pas devenir l’abcès de fixation de l’affaire Weinstein alors que nous n'avons jamais invité ni célébré ce monsieur. Dois-je vous rappeler que nous ne connaissons pas cet individu et qu'il n'a jamais mis les pieds à la Cinémathèque ?

Quand aura-t-elle lieu cette rétrospective ?
Au cours de la saison 2018-2019. Ce serait peut-être la parfaite occasion d'organiser – avec la SRF et qui le souhaitera – cette fameuse agora qu'on nous réclame à corps et à cris. Il faudra juste savoir de quoi on parle.

Pensez-vous que les choses se seront tassées d’ici là ?
Je ne sais pas. Là, nous avons pris cette décision, Costa et moi, sous la contrainte et dans un moment de pression maximale, je l’avoue sans problème. S’il y a des gens qui sont fiers d'avoir obtenu ça… Quelle avancée pour le combat féministe d’avoir réussi à faire reculer la Cinémathèque sur une rétrospective Brisseau ! C’est dérisoire. Ça a même quelque chose de scandaleux. Brisseau a commis des choses répréhensibles, il a été jugé, condamné et il a purgé sa peine. Il a réalisé quatre films depuis le jugement, dont certains ont bénéficié de l'avance sur recettes, il a obtenu le Léopard d’Honneur à Locarno, doit-on faire comme si ça n’existait pas ? Qu’on me dise que c’est un horrible individu dont on ne veut même pas voir les films, je pourrais l'entendre, personne n'est obligé de considérer comme moi que Brisseau est un cinéaste passionnant. Mais l’interdire, alors là… La justice est pourtant passée, c'est incontestable.

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de l’avoir sacrifié dans cette affaire ?
Nous ne voulons plus organiser de rétrospective avec un cinéaste qui passe par le parking. On n’est pas Fort Apache. Nous avons reculé parce que nous n'avions aucune chance de montrer ses films dans des circonstances normales, sans protection policière.

Si l’on vous invite autour d’une table pour discuter d’un moratoire autour du cinéma français, viendrez-vous ?
Je n’ai pas besoin d’un moratoire pour considérer que tout abus de pouvoir est répugnant. La loi doit s’appliquer, c’est tout. Ai-je vraiment besoin de dire ça ? Autant il est souhaitable que les gens se comportent correctement, autant l’exportation empressée et enthousiaste du néo-puritanisme américain me semble très discutable. J’ajoute que l’obscénité triomphante et le retour du puritanisme vont toujours ensemble, notre époque le montre bien. Comme l’a dit Sylvie Pialat dans l’Obs, s’attaquer à des “conneries”, c’est beaucoup plus facile que de s’attaquer aux inégalités salariales, aux vrais harceleurs qui opèrent dans le métro ou dans la rue, aux violences conjugales, et aux milliers de viols qui surviennent en France chaque année et qui restent impunis, sans parler des meurtres. Faire des amalgames entre la triste réalité des choses et sa représentation cinématographique, comme on le fait dans cette affaire, est une escroquerie intellectuelle et une mauvaise action politique.


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