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Au bout de vingt ans d'un festival, on fait le bilan ou de la prospective ?Les deux. Rien n'est jamais acquis, surtout en matière de festival : on est encore moins sûrs aujourd'hui de leur pérennité. Je suis plutôt content qu'on soit arrivé à une vingtième édition de Gérardmer. On verra bien si ça continue.Cela fait quelques années que la rumeur de l'arrêt du festival s'amplifie. D’ailleurs, dans la cérémonie d'ouverture, les difficultés de financement sont publiquement évoquées...On a un problème. Le festival est financé en partie - modestement - par la ville. Il s'appuie donc beaucoup sur les subventions locales et régionales. Or ces institutions ont ces temps-ci de gros soucis. C'est l'épée de Damoclès qu'on a sur la gueule. Ce n’est pas « le festival n'est pas bon ou fait de la merde ». Au contraire, personnellement je trouve qu'on a des films forts. On note même le retour des compagnies américaines qui n'étaient plus là depuis longtemps.Pour ces 20 ans, beaucoup ont noté l’absence de personnalités…Parce que la plupart de ces gens là ne prennent pas d'avion de ligne ou sont contents de passer trois quatre jours à Paris avant ou après être venus dans les Vosges. Et tout ça a un coût ; ce sont des sommes considérables qu'on n'a plus les moyens de dépenser. On a la chance d'avoir énormément de bénévoles sur ce festival, qui font un boulot d'enfer, mais ça ne suffit pas.Surtout que Gérardmer doit faire face à d'autres festivals fantastiques…Non seulement le nombre de festivals qui se copient est énorme, mais on en voit apparaître qui paient. Les vainqueurs ou les gens qui viennent. Forcément, ça complique la donne, mais ça n'a rien à voir avec la qualité des films. Vous voulez qu'on parle du PIFF ou je ne sais quoi ?Ben oui… parce que vous avez cette année des films, mais aussi des jurés, en commun.On ne peut plus être dans la situation d'exclusivité, parce que c'est un petit milieu, un microcosme. Mais honnêtement ce n’est pas ça qui m’inquiète pour l'avenir du festival. Le problème c’est une fois encore la question des moyens.En vingt ans le cinéma fantastique a connu une évolution économique : il peine aujourd'hui à trouver sa place en salles, quand il ne sort pas majoritairement directement en vidéo. Est-ce que cela a eu un impact sur Gérardmer ?S'il ne sort plus en salles, c'est aussi parce que le fantastique s'est épanoui dans un trip « cris, châtiment et sang ». Quand on se rappelle des films programmés à Avoriaz, ils sont d'un autre niveau que ceux d'aujourd'hui. Leurs réalisateurs, Spielberg, Besson, Cameron... sont devenus les cinéastes les plus importants du monde. Un exemple : pendant des années j'ai lutté contre le gore. Je déteste ça et je fais souvent un parallèle avec le porno : un film X, c'est « sors ton machin et montre nous tes fesses ». Le gore c'est « sors ton couteau et hurle, cocotte ». Indépendamment des jeunes qui forment un noyau dur, le reste du public ne va pas voir ça. C'est une des raisons qui fait que ce genre a foutu le camp vers la vidéo.C'est paradoxal : il suffit de voir l'ambiance délirante dans la salle lors de la projection de You're next, le film le plus gore de la compétition 2013, pour se rendre compte que le public de ce festival est en demande de ce genre de films...On est d'accord, mais une chose est la réception de ces films en festival, une autre leur distribution en salles. Le distributeur français de You're next était ravi de la séance d'hier, mais il sait très bien que ce n'est pas gagné. Les gros circuits ne sont plus friands de ces films, parce qu'ils savent qu'ils n'auront pas le public senior, et que les jeunes vont tout casser.L’autre mutation en vingt ans c’est celle des médias. Quand j'étais ado, on voyait Michel Blanc annoncer en prime-time chez Patrick Sabatier que Terminator avait remporté le grand prix. C'est impensable aujourd'hui. Le gros de votre presse ce sont désormais les sites et les blogs, qui sont particulièrement exigeants envers la sélection de Gérardmer...Je vais vous répondre par la diagonale : si ce festival n'intéresse plus les télés c’est à cause de la people-mania. C'est un truc aussi nocif que la fièvre aphteuse ou la grippe aviaire. Aujourd'hui la première question des médias dans les conférences d'annonce des festivals c'est « alors, y a qui ? ».  Pour avoir les gros médias, il faut avoir des stars. Et on revient à la case départ : pour les avoir, il faut en avoir les moyens.A partir de là, vu l'importance de la promotion nécessaire à l'existence - voire la survie - d'un festival, est-ce que Gérardmer reste viable ?Vous voulez dire qu'on fait mal notre travail ?Non. Mais qu'Internet, qui fait aujourd'hui le gros de votre presse, est beaucoup plus insaisissable que la presse "traditionnelle"...N'oubliez pas que la plupart des festivals ne sont pas créés pour l'amour du cinématographe. Cannes a été fondé pour remplir une station balnéaire. Avant le festival, Cannes n'était rien, les gens allaient à Nice. Les 9/10e des festivals se sont créés sur cette base. L'incompatibilité entre l'artistique et l'économique est vrai dans tous les domaines. Si les journaux se cassent la gueule c'est parce qu'ils n'ont plus de pub. Mais aussi parce qu'ils ont laissé la presse gratuite s’installer. Internet c'est comme l'énergie atomique : génial et catastrophique. Les blogueurs, c'est gentil, mais ça ne remplacera pas les journaux ou les radios qui donnent envie de voir les films ou lire les livres.Mais le public aussi a changé. Il y a vingt ans, Gérardmer était le seul moyen de voir les films programmés. Aujourd'hui, la multiplication des supports comme le piratage offrent un accès considérable à la production fantastique. Vous avez non seulement une vraie difficulté à proposer des films totalement inédits mais vous devez mettre la barre plus haut...Notre équipe de sélection est bien consciente qu'il faut s'adapter. C'est bien pour ça que l'on fait depuis quelques années, des nuits fantastiques ou qu'on propose des rétrospectives. Personne ou presque, en France, n'avait entendu parler des films de Carlos Enrique Taboada avant qu'on les présente cette année ici.Avant Gérardmer, le festival du cinéma fantastique se tenait à Avoriaz. Est-ce qu'on peut envisager qu'il change à nouveau de ville ?Why not... C'est aussi ce qui s'est passé pour le festival de Cognac qui a déménagé à Beaune. Quand on a commencé, nos interlocuteurs là-bas s'appelaient Mr Hennessy, Martell, Cointreau. Aujourd'hui on a affaire à des robots qui sortent de l'ENA ou d'HEC... Idem à Avoriaz. On n’est pas parti par sautes d'humeur mais parce que ça devenait compliqué. J'ai passé l'âge de me faire emmerder, les gens qui travaillent avec moi aussi. Si Gérardmer doit s'arrêter, on verra si on le fait ailleurs ou si on fait autre chose. Si je vous écoutais, j'irais me jeter tout de suite dans le lac, mais bon, l'eau est trop froide...Recueilli par A.MMama, grand gagnant du festival de GérardmerLes 9 films à voir à Gérardmer