Eric Judor : "Notre métier, c'est filer aux gens des coups de poing humoristiques"

La tour 2 contrôle infernale

La Tour 2 contrôle infernale tente le grand écart entre l'humour "spé" de Platane et la grosse comédie populaire. Rencontre avec un acrobate de la vanne.

Avec La Tour 2 contrôle infernale, on dirait que ton ambition cachée est de rassembler deux publics : celui du premier film, qui t’avait aussi adoré dans H, et celui de Platane, qui est sans doute un peu plus pointu...
Tu as un peu raison, mais tu me stresses à mort. Je me demande si un mélange pareil peut vraiment fonctionner en salles ! (Rire.) J’ai écrit le script avec Nicolas Orzeckowski, le coauteur de Platane, avec le même niveau d’exigence que pour la série. Or, les personnages du film sont bien moins complexes que les antihéros de Platane : ce sont des crétins très premier degré, capables de dire des choses comme « le caca, c’est délicieux ». C’est vrai que ce genre de gags enrobés dans l’écriture surréaliste qu’on vise avec Nicolas, produit quelque chose de schizophrène. J’espère que la mixture fonctionne, car c’est un sacré pari. De toute manière, je ne pouvais pas me contenter de calquer La Tour Montparnasse infernale. Il fallait que je rajoute des herbes fortes, du curry, du piment antillais...

Notre critique de La Tour 2 contrôle infernale

En somme, le fait d’avoir conquis un public exigeant t’a encouragé à aborder cette suite avec des intentions plus arty ?
Ah non, ce n’est pas si calculé. Tu sais, quand on bosse sur Platane, on est persuadés qu’on écrit une série grand public avec des gags imparables, drôlissimes et accessibles à tous. Et puis on se rend compte qu’on est à côté de la plaque : une frange du public nous a suivis, mais ce n’est pas du tout celle qui a été voir en masse La Tour Montparnasse infernale. Peu importe que ce soit pour la télé ou pour La Tour 2, au moment de l’écriture je ne me dis pas : « Cette scène-là, c’est pour Les Cahiers du cinéma, et celle-ci pour les nostalgiques de H. » Ce serait la pire erreur !

Pourquoi certaines scènes ne pourraient-elles pas s’adresser à tel ou tel public ?
Parce que je n’aime pas l’idée de réserver certains gags à ceux qui peuvent les comprendre. Je ne suis pas élitiste. J’ai été dégoûté par l’échec de Platane. Je me suis dit : « Mais ce n’est pas possible, c’est super ce que j’ai fait ! » Oui, parce que je ne suis pas humble, il faut le savoir. Enfin, ça dépend. Après m’être planté, je perds tellement confiance en moi que je me laisse humilier par tout le monde. Mais bon, Les Cahiers du cinéma ont soutenu Platane et j’ai été le premier surpris quand ils m’ont proposé de faire la couverture du magazine pour la deuxième saison. C’était génial pour mon ego. Je me suis raccroché à ça puisque le public, lui, n’a pas vraiment suivi.

Peut-être que Ramzy et toi aviez déjà une identité Cahiers du cinéma depuis le début, sans en avoir conscience...

Ils nous avaient déjà soutenus à l’époque de la première Tour. Et puis, comme notre humour a toujours été inclassable, on a eu quelquefois des bons papiers assez pointus, bien avant Platane. On nous invitait à des conférences à Beaubourg, précisément, parce qu’on planait dans cette forme d’humour abstrait, léger, en apesanteur. La satire sociale ne nous a jamais intéressés.

Les clowns devenus schizo

De fait, vous avez occupé le créneau du burlesque à la Jacques Tati, alors que les comiques français avaient déserté le terrain.
Il y a quand même eu Jean Dujardin, même s’il a pris une autre direction ces dernières années. Je pense que si on est parvenu à toucher un public pointu, c’est aussi parce qu’on essaie de plus en plus de faire rire des gens qui sont eux-mêmes très drôles. Par exemple, dans La Tour 2, on a donné le rôle du méchant à Philippe Katerine : pour l’attirer, il fallait se mettre à la hauteur de son charisme bizarroïde. On avait écrit le rôle avant de le caster, mais on a rajouté des scènes ubuesques pour s’adapter à sa douce dinguerie, comme celle où il ne pige rien à ce que lui raconte son acolyte flamand. On tenait à brasser d’autres genres d’humour, parce qu’après Seuls Two, on s’était rendus compte que nous voir évoluer en vase clos pouvait avoir un côté « relou ». Le film était avant tout un trip formaliste, on visait une mise en scène très graphique, mais qui a pris une dimension un peu autiste. On a alors voulu prendre le contre-pied en laissant interagir plusieurs types de comiques dans La Tour 2.

Eric & Ramzy

Eric & Ramzy dynamitent Première : voir la vidéo

Le maelström humoristique crée aussi un effet de surchauffe qui peut angoisser le public, voire le rendre fou...

Ah mince, à ce point-là ? Je vois ce que tu veux dire, mais c’est normal quand tu filmes un type comme Katerine. Dans la vie, il peut te mettre étrangement mal à l’aise, malgré sa douceur. Je pense qu’il écrit ses chansons de la même manière, en travaillant avec son angoisse. C’est une sorte de Stromae en plus joyeux, il dilue ses idées noires dans les sonorités pop. Quand je traîne avec lui, je garde mes distances, sinon j’ai peur ! (Rire.) Mais c’est quelqu’un que j’admire. Et puis il s’insère parfaitement dans le projet de La Tour 2 : surprendre le public, le déstabiliser.

La Tour Montparnasse infernale atteignait involontairement ce degré de folie. Cette fois, tu le recherches délibérément en tant qu’auteur du film. Tu ne risques pas de perdre en spontanéité ?
C’est vrai qu’on était plus innocents à l’époque. Avec Ramzy on se contentait de faire les clowns bas du front. Aujourd’hui, les clowns sont devenus schizos. Mais la maîtrise acquise ne nous empêche pas de faire un film absurde, au contraire. Le fait d’être passé à la réalisation ne me retient pas de partir en sucette quand je joue avec Ramzy. Luc Besson m’avait dissuadé de réaliser Halal police d’État pour cette raison-là, il disait que mon jeu perdrait en spontanéité. Alors que j’ai plutôt l’impression que cela m’a libéré. Je n’ai plus le regard du prof sur moi, je peux faire le con en toute tranquillité.

Cette manière kamikaze de dérouter le public te vient, sans doute, de tes influences américaines : Larry David et Ricky Gervais, que tu cites souvent, mais aussi le duo absurde Tim & Eric...
Tu connais Tim & Eric ! C’est vrai, mais eux sont vraiment dingues. Leurs sketches tournent carrément au gore, ils vont beaucoup plus loin que nous. Avec Ramzy, on met un orteil dans le non-sens alors qu’eux, ils plongent en faisant le saut de l’ange ! Tu dis que le film ressemble à leurs délires ? Alors les gens vont perdre tous leurs repères. Voilà, je stresse encore, tu as fichu en l’air mon après-midi ! (Rire.) Combien de personnes connaissent Tim & Eric, en France ? Six ? Aux États-Unis, ils doivent être environ vingt-quatre...

Ils sont de plus en plus prisés, d’ailleurs Eric Wareheim a tourné avec toi dans Wrong Cops de Quentin Dupieux.
 La Tour 2 peut faire penser à leur film, Tim and Eric’s Billion Dollar Movie.
Je l’ai raté à Sundance en 2012, on y était aussi avec Quentin pour Wrong. Ces types-là s’adressent carrément aux professionnels du rire, nous, on espère quand même plaire au plus grand nombre. Après, quand tu mets trop d’épices dans ta tambouille, il y a des spectateurs qui en redemandent et d’autres qui filent aux toilettes. On en est conscients, mais on essaie quand même d’emmener les gens aussi loin que possible dans l’absurde. Pas question d’être tiède. À un moment donné, dans l’humour, il faut prendre parti. Sinon, autant concourir pour être dans les personnalités préférées des Français.

Nettoyés de nos péchés

On a l’impression que ta rencontre avec Dupieux marque le moment de ta carrière où tu prends fermement ce parti pris.
Complètement, c’est Quentin qui m’a révélé à moi-même. Avant de le connaître, on prenait ce métier par-dessus la jambe. Puis il nous a montré Nonfilm, l’un des trucs les plus absurdes que j’ai vu. Ça nous a tellement fait rire qu’on a compris le sens de notre métier : filer aux gens des coups de poing humoristiques. Quitte à en laisser sur le bord de la route. Je savais que Steak ne ferait pas rire ma mère, mais tant pis, moi il m’a cassé le ventre.

Il y a donc un avant et un après Steak,
 ton premier film avec Quentin Dupieux ?
Oui, et c’est encore plus vrai pour le public. On venait d’enchaîner trois films à deux millions d’entrées : La Tour, Double Zéro, Les Dalton. Et là boum, on sort Steak qui fait 300 000 entrées. En quelque sorte, on a pris un virage à 90° en bagnole. Les passagers à l’arrière ont été éjectés du véhicule, à part un clampin qui s’est cramponné en hurlant : « Mais qu’est-ce que je fous dans cette bagnole, vous allez trop vite les mecs ! Où est-ce que vous m’emmenez? » Mais ce virage nous a absous de nos péchés. On s’était fourvoyés en allant faire la promo de films que nous n’assumions pas. Les Dalton, par exemple. On voulait le confier à Michel Hazanavicius et en faire un western sale. Et puis le projet nous a échappé, on n’a pas été fiers du résultat et ça nous a rendus malheureux. Steak et Seuls Two nous ont permis de nettoyer tout ce caca qu’on avait sur nous.

Tu as le sentiment d’avoir trahi les passagers qui sont tombés de la voiture ?
Non, c’est nous qui nous étions trahis. On aurait été bien plus injustes en continuant de leur fourguer de la soupe Knorr sur les plateaux télé, en la faisant passer pour du potage gastronomique. En prenant cette direction, on espère leur avoir fait découvrir une nouvelle façon de se marrer. Trop de comiques se contentent de ressasser la même formule comme si le public était con, alors qu’ils pourraient au contraire tirer les gens vers le haut. C’est ce qu’on essaie de faire en allant chercher Philippe Katerine pour La Tour 2 : un grand gloubi-boulga inédit, composé de tout ce qui nous fait marrer. Certains spectateurs estropiés nous en voudront éternellement de les avoir fait gicler de la bagnole. Mais j’ai bon espoir que d’autres reviennent, avec un casque et des béquilles, en nous disant : « Ok les gars, votre virage était un peu sec, mais le ride avait l’air cool, on va s’accrocher et retenter l’expérience. » (Rire.)

La Tour 2 contrôle infernale d'Eric Judor avec Eric Judor, Ramzy Bedia, Philippe Katerine, Marina Fois, demain dans les salles.

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