Cold War : "J’avais besoin d’humour et d’ironie pour montrer l’absurdité de l’histoire"

Cold War : "J’avais besoin d’humour et d’ironie pour montrer l’absurdité de l’histoire"

Le réalisateur Pawel Pawlikowski revient sur son magnifique mélo Noir et Blanc, l’un des premiers chocs cannois.

C’est l’un des coups de cœur du festival. Dans Cold WarPawel Pawlikowski signe en 1h27 une histoire d’amour folle de trente ans sur fond de tragédie européenne. Dans un noir et blanc sublime, un film intense, elliptique, envoutant. Ça méritait bien une rencontre expresse.

Cold War ou trente ans d'amour fou et tragique (critique)

Pawel, Cold War est un film émotionnellement très fort, mais bizarrement le moment le plus terrassant, c’est la dédicace finale à vos parents.
C’était logique pour moi de la mettre là. Mes parents sont morts, mais ils étaient très présents pendant la préparation du film. Ils ont inspirés le couple dont je parle à qui j’ai d’ailleurs prêté leur vrai prénom. C’est un couple qui s’est connu jeune. Ma mère avait 17 ans, mon père dix de plus. Il avait beaucoup d’autorité et d’assurance alors qu’elle était un peu excentrique. Plus jeune, elle s’était échappée de sa maison pour aller danser dans les ballets. Et pendant des années, ils se sont bagarrés, trahis ; ils se sont mariés, ont divorcés, se sont remariés avec d’autres, se sont revus à l’étranger, re-séparés…. Une querelle de plus de 30 ans. Et à la fin sans doute trop fatigués de lutter ils sont devenus un couple génial.

C’est ce que vous avez observé que vous mettez dans le film ?
Mes parents ont été la matrice du film. Leur histoire a longtemps mon maître étalon pour juger des couple je crois. Je devais m’en débarrasser. D’où ce film. Et cette dédicace.

La force de Cold War, c’est d’être hyper intimiste et totalement universel.
Je n’ai pas mis l’histoire de mes parents sur grand écran ! Ce couple fonctionne comme un archétype. Et beaucoup de gens se retrouveront dans cette histoire. Je voulais surtout montrer comment les rapports de force dans un couple changent en fonction du contexte et de la situation. Une histoire d’amour dans un régime totalitaire n’a rien à voir avec une love story en exil. Quand il quitte la Pologne, Wiktor (le héros) qui semblait si fort, si sûr de lui, perd totalement le nord. Il perd de sa superbe. Il ne parle pas bien la langue du pays, il devient fragile, et il se tranforme ; il est même servile par moment… En Pologne Zula était une vedette. Quand elle arrive à Paris c’est une paysanne. Les français sont si snobs, si sophistiqués… C’est un cauchemar pour elle et elle devient méprisante. J’ai précisément observé ça avec mes parents dont la relation changeait en fonction des événements. Le contexte a toujours été le troisième personnage de leur mélodrame

Le film raconte 30 ans d’histoire polonaise sans jamais nous donner de repères, avec beaucoup d’ellipses. C’est très audacieux, vous n’avez jamais eu peur de perdre le spectateur ?
Si. En Pologne, les spectateurs comprenaient tout, mais je savais qu’ailleurs, ce serait plus compliqué. Quand je montre Berlin à la fin des années 50, on peut-être surpris qu’il n’y ait pas de mur ; mais il a été construit en 61. Pour un américain voir Berlin sans mur, ça peut décontenancer. Mais je devais faire confiance à la puissance émotionnelle de l’histoire que je racontais. Et avoir foi dans la magie du cinéma, dans l’histoire souterraine que je raconte. Sans contexte, on peut suivre le film en restant attaché aux personnages. Je n’ai jamais sous-estimé le fait que des spectateurs puissent être perdus par le manque d’informations contextuelles… il fallait juste que je sois plus fort.

Pourquoi avoir choisi le format carré et le N&B ?
J’ai d’abord pensé faire un film en couleur, surtout pour ne pas me répéter après Ida. Mais je ne savais pas quelle couleur utiliser pour représenter la Pologne. Au milieu des années 50, c’était un pays tout gris, il n’y avait pas de contraste, pas de dominante. Si j’avais fait un film sur l’Amérique des fifties, j’aurais utilisé du Technicolor. Pour la Pologne, je me suis vite rendu compte que les teintes du film seraient forcément arbitraires. J’ai décidé de tourner en Noir & Blanc pour être plus honnête. Ca emmène le film vers une certaine abstraction, mais c’est aussi plus « authentique ». Je voulais que mon Noir & Blanc soit comme une couleur, qu’il soit contrasté, dramatique. Le Noir & blanc a une infinie de variété. Il est différent en Pologne, en France ou aux Etats-Unis…

Et le format carré ?
C’est parce que j’aime bien ne pas trop montrer de choses. Ce n’est pas une coquetterie : mes premiers films étaient des documentaires, en 16 mm, donc avec ce ratio. C’est un format qui me va bien.

Evidemment ce Noir&Blanc et ce format évoquent le cinéma muet, et certains plans semblent d’ailleurs faire explicitement référence au slapstick…
Oui, ça amène un peu d’ironie pour déminer le mélo. J’avais besoin d’un peu d’humour, de l’ironie, pour montrer l’absurdité de tout ça. J’aime mélanger les genres, pour que le film ne soit pas monotone.

D'autres interviews des personnalités phares du 71e festival de Cannes sont à lire ici :

Cannes 2018 : Rencontre avec le réalisateur du bouleversant Girl

Mads Mikkelsen : "Pour Arctic, j'en ai vraiment bavé jusqu'à en perdre plusieurs kilos"

Costa Gavras : "On vient à Cannes pour gagner, pas pour participer. Faut pas se mentir"


PROCHAINEMENT AU CINÉMA

Premiere en continu

Le guide des sorties

Nos top du moment

Actuellement en kiosque

Nos dossiers du moment

Bandes-annonces

Gueule d'ange
Volontaire
7 Minuti

PREMIÈRE ACTUS