Rencontre avec le réalisateur de Plaire, aimer et courir vite, ainsi que ses comédiens Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamp.

120 battements par minute, les fantômes des 90s, Louis Garrel et Truffaut…. Le réalisateur de Plaire, aimer et courir vite entouré de ses deux acteurs Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamp, se confie sur son histoire d’amour sur fond de SIDA qui, plus de 10 ans après Les Chansons d’amour, marque son grand retour en compétition.

Par Gaël Golhen

Christophe, on a l’impression que ce film marque un retour à l’introspection.
Christophe Honoré : Je ne sais pas… Quand on écrit un scénario on essaie d’être au plus proche de ses émotions. Je me méfie des émotions trop fabriquées, qui ne m’appartiendraient pas. Dans ce film, j’ai essayé d’être fidèle à ma mémoire, de rendre compte des années 90, du langage amoureux si particulier de ces années là. Et c’est comme ça que j’ai construit cette fiction. Mais à partir du moment où vos tournez avec des comédiens, le romanesque s’engouffre. Même si vous avez été très intimes, ce sont eux qui s’emparent des personnages et es emmènent ailleurs

Après quelques détours expérimentaux, très formaliste, Plaire, aimer et courir vite ressemble aussi à un retour au romanesque.
Christophe Honoré : Mes deux films précédents étaient des fables d’après des écrivains très différents. J’essayais de proposer une lecture particulière de ces deux œuvres là. D’où le côté formaliste dont vous voulez parler… Mais je n’ai pas l’impression d’avoir quitté le terrain de jeu. Il s’appuie principalement sur des personnages et sur une manière particulière de raconter une histoire d’amour - les deux héros sont souvent séparés. Ce qui me plaisait dans l’éloignement, c’est que mes deux protagonistes soient constamment assaillis d’autres histoires d’amour, d’histoires de cul. Je ne voulais pas d’un coup de foudre, je ne voulais pas que le film soit centré sur un couple, mais qu’il soit raconté par plein d’autres personnages. Bref, pour répondre à la question, c’est un mélange entre du romanesque et des défis de mise en scène nouveau.

Pierre, Vincent, Christophe vous avait donné des indications précises pour jouer ces personnages ?
Pierre Deladonchamp : Je n’ai pas eu l’impression d’être assailli par les références, non. Et heureusement. Je m’en suis remis entièrement à Christophe en fait. Je connaissais mon texte, mais je ne savais pas de quoi la journée allait être faite. Et je me suis surpris moi même pendant le tournage autant que Christophe me surprenait. C’était toujours très inventif, très plaisant.

Vincent Lacoste : Moi, je suis né l’année où se passe le film. Je ne connais du coup pas grand chose de cette époque-là à part mon berceau. Mais Christophe m’a donné un livre à lire, Les Lignes de Beauté – c’est très chouette, surtout le début (rires). Deux films aussi, Happy Together et My Own Private Idaho. Et des parfums qu’on devait porter sur le tournage. Un Cacharel pour moi…

Christophe Honoré : Tu aurais du garder secret cette histoire de parfum… je vais être obligé de me justifier maintenant.

Pierre Deladonchamp : Mais non, c’est super, c’est romanesque.

C’est peu commun cette « préparation olfactive ».
Christophe Honoré :
c’est moins une préparation olfactive qu’une mise en condition sensuelle. C’est compliqué la direction d’acteurs. Il s’y joue la question du pouvoir. Souvent, le metteur en scène prend le pouvoir sur ses acteurs. Moi je ne fonctionne pas comme ça – ou alors je suis plus vicieux que ça. J’aime bien que les acteurs aient le pouvoir à un moment sur le film. Ces histoires de parfum ce sont deux parfums que j’ai porté à des âges différents de ma vie. Et je me disais que ces parfums allaient provoquer des mémoires accidentelles. En m’approchant d’eux je me disais que ça allait me rappeler des moments de ma vie et que je serai fidèle à ces impressions, à ces émotions. Mon rôle c’était d’amener Pierre et Vincent sur mon terrain et de les laisser faire ce qu’ils voulaient. De les laisser libre

Louis Garrel devait jouer votre rôle est-ce que ça a…
Pierre Deladonchamp :
…Qui ça ?

Christophe Honoré : Très bonne vanne, Pierre !

Pierre Deladonchamp : Arrête ! (en nous regardant) Faudra la couper hein….

Est-ce que ça a impacté le film ?
Christophe Honoré :
Beaucoup de cinéastes écrivent en pensant à des comédiens. Parfois on les connaît bien et on pense qu’ils vont nous suivre, parfois on les connaît moins bien et ils vous disent non dès la lecture du scénario. Quand ça arrive, c’est toujours déstabilisant pour un metteur en scène, parce qu’il faut réinventer le film. Mais ça peut être une chance aussi. Vu la relation que j’avais avec Louis, ça m’a blessé, un peu. Mais quand Pierre est arrivé, il a apporté son optimisme et sa ferveur m’a entraîné. Il est devenu le moteur du film de manière vraiment inattendue. Au tournage, c’est toujours bien que le scénario se brûle, se consume ; ça permet de ne pas rester collé à ce qu’on a en tête mais de réinventer une autre histoire. Là ce fut le cas. On n’a pas eu d’autre choix que d’être au présent du tournage.

Pierre Deladonchamp : J’ai fait cette blague tout à l’heure parce qu’il y avait le fantôme de Louis au début du tournage. Jusqu’à ce que je décide de m’en débarrasser. Je suis arrivé comme un chien dans un jeu de quille. Quand j’ai su que Christophe faisait ce film avec Louis et Vincent, j’étais envieux.

Louis Garrel n’est pas le seul spectre du film… Il y en a beaucoup d’autres dont les figures de votre panthéon littéraire et filmique. Et notamment Truffaut. Quelle relation avez-vous avec lui ?
Christophe Honoré :
Mon rapport à Truffaut devient de plus en plus important au fil du temps. Il fait partie des cinéastes français qui m’ont toujours inspiré mais avec l’âge, arrivant au dixième film, la manière dont il a organisé sa carrière me paraît exemplaire. Ses films se répondent, il ne lâche jamais l’affaire, il est très têtu sur son désir de cinéma – qui est très particulier, très fort - et en même temps ses films respirent librement dans des domaines complètement différents. Il n’a jamais craint le récit à la première personne. Il a même fait fructifié ça dans le romanesque et dans la fiction. C’est un cinéaste capital qui m’épaule beaucoup. Quant aux écrivains, il y a Guibert, Koltes et surtout Lagarce que je connaissais très très peu. Dans les années 90, ses écrits n’étaient pas publiés. Son journal qui a infusé de nombreuses séquences du film.

Impossible ici, à Cannes, de ne pas penser à 120 Battements par minute.
Christophe Honoré :
J’ai démarré l’écriture du film sans être au courant du projet de Robin Campillo. J’ai vu son film après le montage. Je pense que le SIDA est trop absent des écrans de cinéma. Il manque énormément de films par rapport à l’importance de cette maladie sur les gens de ma génération. C’est une maladie étonnamment absente des histoires… Du coup, ces deux films ont l’air de se ressembler de loin, mais le projet cinématographique comme l’histoire sont très opposés. Mais pour être honnête, ça m’énerve un peu qu’on cherche à rapprocher ces deux films simplement parce qu’il y a des homosexuels. On ne dit pas à Assayas « ah vous avez pas de chance, Desplechin a encore fait une histoire hétérosexuelle comme vous ». On en est encore là ? Ces raccourcis liés à l’identité sexuelle des personnages ? Sérieusement !

C’est plus que ça. Les films semblent dialoguer autour du SIDA, des années 90.
Christophe Honoré :
Mais pourriez le relier à Mektoub My Love ! qui se passe dans les années 90. C’est pas très étonnant qu’une nouvelle génération de cinéastes aient envie de filmer leurs années de jeunesse. Nos films ne sont pas rivaux. Et heureusement que Thierry Frémaux n’a pas eu ce raisonnement là parce que sinon, il nous aurait dit : « j’adore le film, mais je vais pas le prendre parce qu’ils se ressemblent trop »

C’est vrai, pourtant leur sélection cannoise donne une certaine résonnance au film. Par exemple quand le personnage de Pierre explique qu’il ne faut pas que son amant aille à un meeting d’Act-Up, on pense forcément à 120 BPM…
Christophe Honoré :
Je n’ai pas censuré cette phrase, ni la réponse du personnage de Podalydes qui le contre. C’est ça qui est intéressant. Il ne faut pas croire après coup qu’il y avait une solidarité dans la lutte contre le SIDA. Act-up était très véhément contre Guibert ou Collard à qui ils reprochaient de jouer les romantiques, d’incarner des mauvaises figures du SIDA. Mais je dis ça tout en étant très clair : j’ai toujours refusé de faire des films pour parler à la place des autres, d’une collectivité ou d’un groupe. Je fais des films très personnels et parler au nom des autres, moi, je trouve ça dangereux. Ca ne correspond pas vraiment à mon cinéma.

Cannes jour 3 : Plaire, aimer et courir vite, A genoux les gars, rencontre avec Ryan Coogler…

Pour suivre les temps forts du festival, jusqu’au 19 mai, rendez-vous dans notre dossier spécial Cannes 2018, ainsi que dans les kiosques.

Au sommaire du dernier numéro de Première : Penélope Cruz, 2001