Bong Joon-ho
Diaphana

Rencontré avant le festival de Cannes et sa Palme d'or Bong Joon-ho évoque ici sa carrière et ses thématiques. Découvrez l'entretien intégral dans le prochain magazine Première.

Il s’était trouvé si vite, qu’il a passé quinze ans à se chercher. Barking Dog (2000) et Memories of Murder (2003), les deux premiers films de Bong Joon-ho, avaient pratiquement fait le tour d’un certain cinéma sud-coréen naissant : un ton satirique, hanté, étrangement décalé, comme stupéfait devant la nature humaine, sa part de ridicule (d’absurde), sa part de mystère (irrésolu), sa part de violence (ultra), sa perpétuelle interrogation. Où aller après ça, sachant qu’à peu près tout le monde en Corée essayait de refaire Memories of Muder, encore et encore ? Depuis, la bulle Bong n’a fait que grossir, film après film, jusqu’à la démesure internationale de Snowpiercer et Okja, en même temps que leur qualité se dégonflait quelque peu. Alors, il est revenu, peut-être parce que c’était ça ou se perdre, même s’il s’en défend dans l’interview qui suit, réfutant toute gestion de carrière. Retour en Corée, retour à son acteur fétiche Song Kang-ho (leur quatrième film ensemble), retour à ses personnages perpétuellement dépassés par leurs propres actes, retour à une lecture politique mais burlesque de la société et de l’être humain. Pour finalement venir récupérer sur scène une palme d'or. Mesdames et messieurs : Director Bong Joon-ho 

A votre avis, à quoi s’attend le spectateur qui paie son billet pour aller voir un film de Bong Joon-ho ?

Je ne sais pas à quoi il peut s’attendre, mais je crois pouvoir dire qu’il aura presque à coup sûr autre chose… J’essaie que chaque film amène un truc nouveau, étrange, tordu même, dans le bon sens du terme. Il y a l’envie de trouver à chaque fois un ton ou un registre qui ne soit pas complètement familiers, l’espoir de réussir quelque chose de rare, mais qui touche du doigt une part d’humanité. Mes films sont faits par un Homme, ils parlent de l’Homme, l’Homme est au cœur de l’expérience.

Tous, pourtant si différents, ont en commun de fonctionner comme des fables.

En vous entendant le dire, je les ai vus tous défiler dans ma tête, et je me suis mis à opiner du chef… Alors j’imagine que ça doit être vrai. Même si ce n’a jamais été une démarche intentionnelle, c’est vrai qu’ils ont cet aspect ou cette structure-là – les deux derniers encore plus que les autres peut-être. Pour Okja et son gros cochon, on pourrait presque dire que c’était le genre du film. Mais c’est encore vrai ce coup-ci. Après, cet aspect n’empêche pas chacun de mes films d’être aussi très physique et ancré dans un univers réaliste.

On a le sentiment qu’un metteur en scène contemporain ne peut éviter de se demander quel cinéaste il est, ou quel cinéaste il pourrait être. C’est votre cas ?

Ça dépend de quelle manière vous envisagez la question. Si c’est sur le plan industriel, comment conduire sa carrière, franchement, ça ne m’intéresse pas le moins du monde. Je reste drivé par mes envies, à l’écoute de mes impulsions créatrices, des histoires qui me viennent, me prennent, m’emportent à un instant donné. Je peux enchaîner trois films aussi différents que The Host (2006), Mother (2009) et Snowpiercer (2013) sans pour autant les mettre en perspective, sans chercher à comprendre ce qui m’a attiré dans l’un ou dans l’autre. Même chose pour Parasite. A aucun moment je ne me suis dit que c’était le « right move » après Okja… C’est juste un film que j’ai envie de faire depuis des années, inspiré par un fait divers qui m’avait frappé. Je ne prends pas de hauteur ou de distance pour essayer de mettre du sens dans tout ça et voir « l’œuvre » qui se dessine. J’ai fait sept longs-métrages. Encore trois et je passerai la barre des deux chiffres. Là, peut-être que je me poserai un peu pour réfléchir à tout ça. Mais pas tout de suite.

Vous êtes un cinéaste star en Corée, très commercial et très reconnu à la fois. Vous faites des millions d’entrées et vous êtes invités à Cannes C’est un luxe incroyable, qui n’existe quasiment pas ou plus en Europe. Même aux États-Unis, quelqu’un comme David Fincher a dû attendre une demi-douzaine de films pour avoir un minimum de reconnaissance « officielle ».

Oui, j’ai conscience que c’est une chance fantastique. J’ai commencé en 2000. Des gens comme Park Chan-wook (Old Boy) et Kim Jae-won (J’ai rencontré le Diable) étaient déjà là depuis peu – ils sont un tout petit peu plus vieux que moi. Et oui, notre génération a bénéficié d’une situation unique, une ouverture incroyable. On a pu s’imposer en faisant exactement les films que l’on voulait. On nous donnait des moyens formidables et une liberté quasi absolue. Depuis, les studios se sont mieux structurés, leur capacité de contrôle et d’influence sur ce qu’ils financent est devenue plus sophistiquée. De ce fait, la génération suivante les a nettement plus sur le dos que nous… Et s’ils refusent de jouer le jeu, les vannes se ferment et ils doivent se débrouiller dans un contexte de petits films indé. Pour eux, tout est plus dur. Nous, nous avons été les enfants gâtés du cinéma coréen.