KinoVista

Le directeur de la photo du beau film-rock Leto de Kirill Serebrennikov, en compétition pour la Palme d'or, nous explique son travail et c'est passionnant.

Présenté en sélection officielle pour la Palme d'or, Leto ("été" en russe) raconte la scène rock de Leningrad au débit des années 80. C'est un beau film (la critique est ici) mais son réalisateur, Kirill Serebrennikov (Le Disciple), n'a pas pu se rendre à Cannes, car il est visé par une enquête de détournements de fonds (même si certains soupçonnent que son engagement politique anti-Poutine y est pour quelque chose). Mais son chef opérateur Vladislav Opelyants était là : celui qui a signé la très belle photo en noir et blanc d'un film-trip aérien et rock, rythmé par des reprises d'Iggy Pop ou Lou Reed -et des classiques du rock léningradien qui allait rythmer la Perestroïka- nous parle surtout de cinéma. Leto sortira le 5 décembre prochain en France.

Cannes 2018 : Leto, beau biopic rock dans l'URSS des années 80

Leto est tourné en noir et blanc. Pourquoi ?
Kirill et moi, on n'était pas d'accord sur l'emploi du noir et blanc. Tous les directeurs de la photographie rêvent de tourner en noir et blanc. Quand Kirill a vu tout le travail sur les décors, toute la production design si belle et colorée, il a eu des regrets et il a voulu tourner le film en couleurs... J'ai insisté et on a tourné finalement en noir et blanc. En numérique, mais il y avait un équilibre délicat à trouver : ne pas faire un film trop propre ni trop amateur, pour reproduire l'ambiance de l'URSS de la période. On ne pouvait pas rendre ça avec une super-image Kodak.

Pourquoi le noir et blanc est-il un rêve de chef op ?
Ma théorie personnelle, c'est que parfois la couleur te distrait du principal : les personnages. Du ton du film. Tourner en noir et blanc c'est enlever le superflu. Kirill a tout de même inclus des moments en couleur, tournés en 16mm. On a essayé avec des caméras modernes mais le résultat était de trop bonne qualité. Alors on a utilisé la vieille caméra de mon père, une Eclair française des années 60... Et on a eu le résultat qu'on voulait.

C'était la caméra de votre enfance ?
Oui, j'ai grandi avec elle. Mon chef était chef opérateur à la télévision soviétique. Il m'emmenait sur ses tournages.

Quelle était la scène la plus dure à tourner ?
Celle du train, où les personnages se battent en chantant Psycho Killer des Talking Heads en se battant... Kirill avait découpé la scène en un seul plan-séquence, avec des mouvements d'appareil dans tous les sens. Il fallait que je mette en place un éclairage qui puisse fonctionner à 360°. Kirill aime les plans-séquences.

Tourner un plan-séquence, c'est un cauchemar de chef op ou c'est le truc le plus cool du métier ?
Vous rigolez ? J'adore ça ! C'est vraiment génial à mettre en place. Non, le cauchemar, c'est quand tu prépares un long plan-séquence bien complexe et qu'au montage ils coupent des petits bouts dedans, tchac, tchac.

Avez-vous une expérience dans la musique ?
J'ai tourné beaucoup, beaucoup de clips... Mais je n'ai tourné que deux concerts, pour des musiciens de rock russe. Ca ne m'a pas beaucoup aidé pour Leto. Quand tu filmes un vrai concert, le but, c'est de filmer le groupe, le chanteur. Dans Leto on cadre beaucoup les coulisses et le public. C'est une autre dynamique spatiale.

Vous avez révisé Control d'Anton Corbijn (NDLR : récit en noir et blanc de la mort de Ian Curtis, leader de Joy Division, à Manchester dans les années 80) avant de tourner ?
Ahah, on n'en a jamais parlé... Pour la simple et bonne raison qu'on connaissait tous les deux l'existence de ce film et que Leto allait y être comparé. Vous voyez, ça n'a pas raté.

On pense aussi à Il est difficile d'être un dieu, d'Andrei Guerman, un conte en noir et blanc avec de longues prises...
Oui, on l'a vu et on l'adore, mais Leto c'est tout autre chose. Ecoutez, il y a sept notes de musique dans la vie et tu composes tes oeuvres avec ces sept notes, qui peuvent se répondre de film en film. L'art, c'est soit du plagiat soit de l'évolution.

La musique de Leto, c'est celle que vous écoutiez dans votre jeunesse ?
Bien sûr, j'étais fan de Zoopark et de Kino, comme tout le monde. C'est ce qui m'a fait tomber raide dingue du projet. Replonger dans la musique de l'époque... Mais avant de parler de musique, le film parle surtout de la quête de liberté intérieure des personnages.

Ca parle quand même beaucoup de musique.
Oui, bien sûr. Mais en-dehors de la Russie vous ne comprenez pas que le rock représente bien plus que du son. Pas d'avenir, pas d'argent pour se payer une bière... Ils rêvaient du Pays des merveilles comme Alice. David Bowie représentait cet ailleurs, cet idéal de liberté. Bowie est mon idole personnelle. (il chante) Ashes to Ashes, lalala... Le problème avec les Occidentaux c'est qu'ils ne comprennent pas à quel point on était privés de culture. On devait dessiner des posters de nos idoles à la main. On se prêtait des vinyles, on écoutait le même disque toute une semaine. On traduisait les paroles des chansons dans des cahiers. Le film montre tout cela.

Vous avez aussi travaillé avec Nikita Mikhalkov, sur les suites de Soleil trompeur et 12...
Oui, Mikhalkov a été mon premier maître : il m'a enseigné comment créer une atmosphère naturaliste. Un monde qui fasse vrai. Mais Mikhalkov et Serebrennikov sont deux personnes complètement, totalement différentes ; leur méthode et leur rigueur sont identiques.

Entre le réalisme et le fantastique, que préférez-vous ?
La belle image, par-dessus tout.

Quel est votre plan préféré du film ?
Lorsque l'un des héros saute dans un écran qui projette un film en 16 mm où l'on voit une plage, et qu'il se retrouve sur la plage, et que le film passe en couleurs, mais en couleurs pastel et douces. Il y a beaucoup de symbolisme dans le film.

Andrei Zviaguintsev fait partie du jury cannois. Comment trouvez-vous son travail ?
C'est vraiment l'un des meilleurs en Russie aujourd'hui. Je suis très, très proche de Mikhail Krichman, son directeur de la photographie. Je serais hyper content de bosser pour lui, mais je ne sais pas si ça se fera... Après, en Russie, les chefs op sont très souvent copains, mais pas les réalisateurs entre eux. (rires)

Il y a aussi Donbass, de Sergei Loznitsa, en compétition à Un certain regard. Le point commun entre Serebrennikov, Zviaguintsev et Loznitsa est leur utilisation du grand plan-séquence comme unité de base. Pourquoi cette obsession à votre avis ?
Je pense que c'est la flemme de faire du montage à la fin. (rires) Non, plus sérieusement, c'est une bonne métaphore du pays. La Russie est un pays tellement immense que quand tu conduis tu as l'impression de voir toujurs le même endroit. La Russie est un long plan-séquence.

A lire aussi sur Première