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Rencontre avec la réalisatrice de Capharnaüm, en compétition pour la Palme d'or à Cannes 2018.

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Vous avez préparé un discours pour ce soir ?
Ah ah, non. Enfin, je ne sais pas… C’est bizarre, parce qu’à force de voir les tweets et les critiques on commence à y croire. Enfin, non, pas vraiment. Mais c’est énorme ce qu’il se passe ! Je ne suis pas non plus naïve… Ça se passe toujours bien pour les films à Cannes. Ce qu’on a vécu jeudi, la standing ovation, la réception, tout cela n’est pas propre à Capharnaüm. Et je sais comment ça se passe dans un jury. Donc je ne me mets pas trop de pression. On verra.

Et si ça arrive ?
Ce serait une récompense formidable ! Pas pour moi, mais pour le cinéma libanais. C’est un cinéma débutant. On ne peut pas parler d’industrie du cinéma au Liban. On n’a pas d’histoire et c’est un cinéma balbutiant, qui fait ses premiers pas. Comme moi d’ailleurs. Ce n’est que mon troisième film. Etre là en compétition officielle, face à d’immenses cinéastes, c’est une reconnaissance énorme. Pour moi comme pour mes acteurs.

C’est la grande force du film. D’où viennent-ils ?
De la rue. Isé par exemple, n’avait pas de papiers il y a encore quelques jours. C’est un réfugié syrien qui a connu des choses très proches de ce qu’il traverse dans le film. La différence c’est que ses parents l’aiment… Mais oui, il vient de la rue.

C’est sans doute la principale qualité du film, sa force documentaire.
J’ai fait beaucoup de recherches avant de faire ce film. Je voulais toucher la réalité de la vie de ces enfants. Ce que j’ai vu est effrayant. Cauchemardesque. Par exemple j’ai été dans une prison pour mineurs et l’assistante sociale me racontait qu’un père était venu dans la prison en demandant "lequel de mes enfants est chez vous ?". Vous vous rendez compte ? Il ne savait pas quel enfant était en prison !

C’était ça que vous vouliez dénoncer ? La réification de l’enfance ?
Oui, la négligence dans laquelle ils survivent. Certains gamins sont littéralement livrés à eux-mêmes. Pour moi, un enfant, c’est sacré. C’est un être merveilleux, au potentiel incroyable. On doit le prendre par la main, pour l’accompagner vers le lendemain et lui redonner confiance en son pas. C’est un cadeau de la nature. On ne peut pas laisser la vie prendre en main son destin… Il faut s’en occuper.

Il n’y a pas que les enfants dans le film, il y a aussi les migrants.
Oui, ça c’est une autre absurdité folle de notre société. Au Liban, on peut finir en prison simplement parce qu’on n’a pas de papiers ! Quelle folie ! Comment peut-on accepter qu’un être humain n’ait plus aucune valeur s’il n’a pas un papier qui prouve qu’il existe ?

J’imagine que pour tous vos acteurs, monter les marches, être sur la Croisette, c’était une revanche ?
Oui, c’est exactement cela. Une revanche sur la vie. Zain Al Rafeeaa (le jeune héros du film) vécu une vie pire que celle de son personnage.

Comment avez-vous trouvé cette histoire d’un petit garçon qui porte plainte contre ses parents pour l’avoir mis au monde ?
C’est venu au fur et à mesure des recherches. Je voulais m’attaquer à beaucoup de sujets. L’esclavagisme moderne, l’enfance maltraitée, les réfugiés syriens, la pauvreté dans les villes, tout ça… Au début, on avait juste le titre. C’est amusant d’ailleurs la manière dont est né le titre : on avait noté sur un tableau tous les thèmes dont je voulais parler et un jour en les regardant je me suis dit : "mais c’est un capharnaüm", et c’est comme ça qu’est né le titre. Avant même d’écrire une phrase de scénario. Je sentais que je ne pouvais pas aborder ces sujets sans les connaître à fond. Je ne voulais pas avoir un point de vue exotique, distant. J’ai donc fait beaucoup de recherches, j’ai rencontré des enfants, dans les prisons, dans la rue. Et à chaque fois que je leur parlais, ils me faisaient la même réflexion : "pourquoi est-ce que je suis sur Terre ? Pourquoi mes parents m’ont donné la vie s’ils ne sont pas capable de prendre de mes nouvelles en prison ou de me faire un bisous le soir avant de dormir, de savoir si j’ai faim, ou si j’ai froid ?". Certains enfants ne vivent que pour un baiser de leur mère. Je voulais porter leurs voix ! Le plus loin possible. Et c’est comme ça, des ces réflexions que j’entendais constamment qu’est né l’idée de ce gamin qui intente un procès à ses parents. C’est évidemment un symbole, parce que dans la vraie vie, pour porter plainte, un enfant doit être accompagné d’un tuteur… la plupart du temps un de ses parents.

Quels films vous ont accompagnés dans la préparation de Capharnaüm ?
Il n’y avait pas de film précis, mais j’ai beaucoup pensé aux films qui fouillent la vérité, qui brouillent la frontière entre réalité et fiction. Le cinéma-vérité que je trouve surtout dans le cinéma iranien – comme chez Kiarostami ou Farhadi, dans Une séparation surtout – m’impressionne beaucoup. J’ai envie d’aller encore plus loin dans ce style : être à l’affut du réel et trouver la vérité des personnages que je filme.

En compétition au 71ème Festival de Cannes, Capharnaüm n'a pas encore de date de sortie. Notre critique est ici.

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