Boyer-Hahn-Marechal/ABACA

Avec Une affaire de famille, le réalisateur japonais est à Cannes en compétition pour la Palme d'or.

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Qu’est-ce qui vous a poussé, après le thriller The Third Murder, à revenir à votre cinéma habituel, vos petits films en chambre qui radiographient des familles japonaises ?
The Third Murder était un défi que j’avais envie de relever. C’est vrai que je sortais de ma zone de confort… je cherchais à repousser certaines limites de mon cinéma, varier mon registre. Je pourrais utiliser une métaphore musicale : j’avais l’habitude de chanter des balades et tout à coup, je chantais un morceau plus rythmé, plus rock. J’ai eu le besoin de revenir à mon tempo habituel. D’où Une affaire de famille.

On voit effectivement des liens très fort avec Nobody Knows ou Tel père tel fils, notamment.
Le rapport est évident parce que Une affaire de famille comme Nobody Knows s’attachent à un groupe de "criminels" - pour le dire vite et reprendre une terminologie que je trouve un peu normative. Ce sont des personnages en marge de la société. Dans les deux films, il s’agit également de familles et quand on s’introduit dans ces cellules familiales, quand on accède à leur quotidien, notre regard change. Sur eux et sur nous. Car Nobody Knows et Une affaire de famille, en prenant le point de vue interne de ces "familles", regardent aussi la société selon un angle inédit. Si on doit voir un lien entre les films, ce serait celui-là. Ce regard inversé qui nous permet de nous mirer en prenant une autre focale.

Mais votre discours sur la société dans Une affaire de famille me paraît plus amer qu’à l’époque de Nobody Knows. Comme si vous étiez en colère. C’est vous qui avez changé ou c’est la société ?
A titre personnel, je ressens un certain malaise par rapport aux évolutions récentes de la société. Et j’avais envie que ce malaise -pas "colère", le mot est trop fort- apparaisse dans mon film. Je pense que les enfants de Nobody Knows vivaient leur situation de manière inconsciente, alors que dans Une affaire de famille, c’est sans doute plus conscient – à travers le personnage de la mère qui dans la scène de police verbalise tout. Le passage par la parole, l’expression de la situation rend sans doute le film plus direct. Ce qui vous fait ressentir la colère plus crûment peut-être.

D’où vient le sujet du film ?
Une phrase que j’ai dans la tête depuis longtemps. "Seul le crime nous a réunis". Au Japon, les fraudes à l’assurance-retraite sont sévèrement punis. Je me suis vraiment demandé pourquoi on s’énerve et on réprimande si durement des crimes aussi petits… Ça, c’était la première idée. L’autre c’était cette rengaine que j’entends régulièrement depuis quelques années : les liens familiaux sont importants. C’est vrai, mais je me suis demandé de quoi on nous parlait quand on disait cela. Je voulais observer une famille liée par des délits.

La grande force de votre cinéma, c’est le jeu des acteurs. Cette manière particulière de capter vos interprètes dans des plans d’ensemble. Pour reprendre votre métaphore musicale, on a parfois l’impression que ce ne sont pas des solistes, mais bien des symphonistes.
Regardez cette petite fille qui court (il montre son actrice qui galope dans la salle)… Je ne me lasse pas de la regarder. Il suffit de les laisser nager dans le plan, de les laisser évoluer et être en mouvement pour que ça fonctionne. Je refuse d’emprisonner leur spontanéité. Le plus important c’est que chacun puisse se dire que ce n’est pas la peine de jouer, qu’il faut simplement être. L’enjeu c’est laisser à mes comédiens l’espace dont ils ont besoin pour évoluer comme ils l’entendent. Par exemple, au cours du tournage, j’ai eu quelques difficultés avec ma petite actrice. L’histoire devenait de plus en plus sombre et à un moment elle a refusé de continuer de tourner. Si je l’avais obligé en lui disant que c’était son travail, j’aurais tout perdu. Il a fallu que je lui redonne envie de tourner, de revenir dans le projet. C’est long, c’est compliqué, mais c’est à ce prix que l’on peut avancer…

Présenté en compétition au 71ème Festival de Cannes, Une affaire de famille n'a pas encore de date de sortie.

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