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Portrait tragicomique d’une trentenaire à la ramasse, Victoria confirme le talent de Justine Triet après La Bataille de Solferino.

Bombardée chef de file de la jeune scène indépendante française avec La Bataille de Solferino, présenté en 2013 à l’ACID, Justine Triet incarne un cinéma d’auteur décomplexé, à l’aise avec son héritage post-Nouvelle Vague, qui explore de nouvelles pistes, comme ici, en mélangeant le portrait de femme truffaldien avec les codes de la romcom américaine. Soit Victoria, archétype de la trentenaire dynamique, une célibattante qui élève seule (ou plutôt avec des babysitters) deux fillettes discrètes et qui, à travers son métier exposé d’avocate, affirme une féminité « virile » toute en autorité et en indépendance -affective, sexuelle, professionnelle. Sauf que. Sauf que, derrière le vernis de cette vie bien ordonnée, perce une personnalité en morceaux, entamée par les coups d’un soir, les cuites à répétition et un sentiment de solitude tenace. Quand survient une péripétie inattendue (elle est amenée à défendre son meilleur ami, accusé de violences par sa compagne), Victoria voit ses petits arrangements personnels lui exploser en pleine figure.

L’atout Efira

« Je suis assez inquiet pour mon avenir » dit Vincent Lacoste avec un sérieux papal lors de la scène de mariage inaugurale qui voit le garçon timide qu’il interprète demander un stage gratuit à Efira -dont elle fera son homme à tout faire à domicile, voire davantage. Difficile de ne pas penser à Jean-Pierre Léaud (chez Truffaut) face à ce personnage de type un peu burlesque et inconscient, au timbre particulier et au romantisme naïf. Il amène cet humour désenchanté qui donne sa couleur au film, à la fois d’une folle drôlerie (voir l’audition du chien, considéré comme un « témoin » à charge contre Melvil Poupaud) et d’un pessimisme forcené dont la noirceur est, par contrastes, renforcée par le rouge vif de l’enceinte où se déroule le procès final.

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Film sur l’émancipation et le désir féminin, aussi bien que sur l’inquiétude générée par le monde moderne (son culte du résultat et de la personnalité), Victoria perd parfois en lisibilité ce qu’il gagne en efficacité et manque de cette énergie qui faisait le prix de La Bataille de Solferino. Le potentiel de Triet est néanmoins incontestable. Il s’exprime surtout à travers sa direction d’acteurs dont Virginie Efira est la principale bénéficiaire: naturellement drôle, l’actrice belge joue à la perfection la mélancolie joyeuse et la fragilité rentrée. C'est pour ainsi dire une révélation. CN