Call Me By Your Name : Plaisir des sens [Critique]

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Le fétichiste Luca Guadagnino transforme un script de James Ivory en une éblouissante odyssée du désir.

Call Me By Your Name est le dernier volet d’une trilogie consacrée au surgissement et à la révélation du désir. C’est Luca Guadagnino lui-même qui le dit. Il y eut d’abord Amore, qui racontait l’adultère d’une desperate housewife ; un film radical imposant immédiatement ce cinéaste capable de sonder les mystères de la libido, de révéler les passions qui vous prennent par surprise et recomposent, en une caresse, votre personnalité tout entière. Puis ce fut A Bigger Splash, remake de La Piscine. Vu les préoccupations de Guadagnino, le film de Jacques Deray contenait tous les ingrédients pour une nouvelle étude du désir en milieu privilégié – en maillot de bain et en plus queer. Malgré un casting sexy et bronzé à point, Splash prenait l’eau. Il confirmait cependant Guadagnino en expert de sexe moite et d’été collant. Call Me By Your Name travaille les mêmes motifs mais autrement, pour un résultat cette fois-ci magistral. Adapté du roman d’André Aciman (sorti en 2007), le film se déroule en Lombardie, dans une villa ancienne, durant l’été 1983. Le jeune Elio y passe ses vacances, entouré de ses amis dont Marzia, avec qui il flirte, et de ses parents, des intellos artisans de son excellente éducation. Lorsque débarque Oliver, un Américain beau comme un dieu grec, étudiant de son père, la bulle idyllique de l’ado va éclater : Oliver devient alors l’objet entêtant de son premier amour.

Sophistication
Chez Guadagnino, le désir naît ainsi, à la faveur de l’apparition d’un inconnu dans un système clos et rodé (un cuisinier dans Amore, un ex et sa fille dans A Bigger Splash) et qui bouleverse les cartes et les rôles établis. Se frotter nu contre ce corps étranger est, chez l’Italien, toujours synonyme de péril. Dans Call Me By Your Name, le risque est d’autant plus galvanisant que, contrairement aux deux précédents volets où le danger était lié à la mort ou à la trahison entre adultes, il est, ici, parfaitement naturel. Elio, campé par la révélation Thimothée Chalamet (Homeland, Lady Bird), grandira en cédant à son attirance, parce qu’il ne peut en être autrement quand on a 17 ans. Incapable d’échapper à la toute-puissance du cycle de la vie, c’est dans ce tourbillon délicieusement inconnu qu’il est entraîné, presque malgré lui. Sa résistance, sa crispation, sa contrariété face à sa propre attraction constituent le flux et le reflux d’une narration en sourdine mais bel et bien brûlante, comme assujettie à la torpeur de l’été. Face à lui, vecteur et cible de son éveil charnel, on (re)découvre l’immense Armie Hammer. Son magnétisme est décuplé par le choc culturel, par ses manières brutales d’Américain pur jus qui tranchent avec la sophistication feutrée « à l’européenne » distinguant le petit monde chic, familier et sécurisant d’Elio.

Partie de campagne 
Call Me By Your Name est au fond le récit du terrassement amoureux progressivement consenti par Elio. De l’ouverture de ses vannes, colmatées à l’aplomb touchant dû à sa jeunesse, desquelles vont couler progressivement des gouttes gorgées de liquide séminal. Scénarisé par James Ivory, le film avance en suivant son odyssée du paradis perdu de l’enfance au paradis charnel des grands, teinté de douleur et de déchirures sensuelles. Le récit se déploie d’un éden à un autre au rythme de la lente prise de conscience d’Elio, dont le corps se soulève sous l’impulsion d’une force plus vigoureuse que lui, pour se lover contre celui d’Oliver. Fidèle à son lyrisme, à son imagerie onctueuse amplifiée par les eighties et les envolées musicales de Sufjan Stevens, Guadagnino guette son héros qui frémit d’un massage de pied, d’un goût, d’une odeur. L’érotisme fou tient au couple Elio-Oliver, à l’alchimie certaine, mais aussi à cette physiologie du désir incarnée par une nature (moiteur, baignades, végétation palpitante de sève) dont Elio est la plus vive des pousses. On pense alors au trouble de la jeune fille de Renoir en pleine Partie de campagne : « Sous chaque brin d’herbe, il y a des tas de petites choses, qui bougent, qui vivent, si naturelles. (…) Est-ce que tu sentais une espèce de tendresse pour l’herbe, pour l’eau, pour les arbres... Une espèce de désir vague, n’est-ce-pas ? Ça prend ici, ça monte, ça vous donne presque envie de pleurer. Dis Maman, tu as senti ça quand tu étais jeune ? »


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