Batman V Superman : L'Aube de la justice, brouillon et bizarrement anti-spectaculaire

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Notre avis sur Batman V Superman : L'Aube de la justice de Zack Snyder.

Attention, de légers spoilers à prévoir dans cette critique de Batman V Superman : L'Aube de la justice, après dissipation des brumes matinales.

L'Aube de la justice est bizarre. Aussi bizarre que le V qui sépare Batman et Superman dans son titre, abréviation inhabituelle pour qui est habitué depuis ses premières muflées à Street Fighter II à lire VS. Résultat, V, quelque part, n'est ni versus ni with, ni contre ni avec, et peut fournir dès le titre un point de départ pas plus bête qu'un autre sur l'impression que laisse le film. Etrange. Bizarre. Le film entend accomplir un fantasme de cinéma, le dark knight contre l'homme d'acier, un truc qui a même foutu au tapis George Miller en son temps sous la pression conjuguée d'un manque de temps de préproduction et la menace d'une grève de scénaristes. Zack Snyder, auréolé du succès de Man of Steel, a eu trois ans pour faire la suite et ne manquait pas de moyens pour transfigurer le Superman ressuscité de DC/Warner en une franchise capable de rivaliser avec Disney/Marvel. On connaît la chanson mais il ne fallait pas oublier de faire un film avant.

Ce n'est pas une question de manque de temps : Batman V Superman : L'Aube de la justice dure 2h31. Et les deux premières heures sont extrêmement brouillonnes. Les scènes se chevauchent et se bousculent sans prendre le temps nécessaire de s'imposer, broyées dans les mâchoires d'un script inutilement compliqué. On perd souvent pied par manque de structure. La beauté de Watchmen -le meilleur film de Snyder- résidait dans son étirement extrême du temps, par l'usage immodéré du ralenti et par son découpage d'une clarté remarquable. Façon, selon Zack, de respecter la BD d'origine autant visuellement que spirituellement. BVS fait l'inverse. Ici la caméra est en permanence instable, la photo désaturée de Larry Fong (pourtant chef op de Watchmen) vide de leur substance des scènes aussi cut qu'une lame de kryptonite et s'achèvent souvent par des écrans noirs plombés d'un BRAAAAM zimmerien. Curieux. Etrange.

Surtout, le nombre de scènes qui se révèlent être en fait des visions ou des rêves (notamment une sorte de vision du futur tirée par les cheveux qu'on ne spoilera pas ici mais sur laquelle on reviendra longuement, soyez-en sûrs) achève de ramasser les cent vingt premières minutes en un trip politico-religieux inutilement compliqué. Et surtout redondant. Le discours judéo-chrétien de Man of Steel était relativement subtil (on insiste sur le relativement) mais BvS vous le martèle. Cogne. Répète jusqu'à la mort des séries de symboles et de références religieuses aussi évidentes qu'attendues. Comme s'il était incapable de s'arracher à la toute-puissance de sa gravité autoproclamée, un peu façon The Dark Knight Rises de Nolan. Lorsque Snyder décide de faire du money shot dans le film, ça dilate la pupille -dommage que ces plans magnifiques de Superman entouré de Mexicains en plein Día de los muertos ou sauvant de la destruction une fusée au décollage nous aient été spoilées par tant de bandes-annonces.

L'enjeu principal du film était de toutes façons d'introduire de nouveaux persos, et ça marche assez bien. Le tant redouté Affleck fait plutôt du bon boulot à la fois sous la cape de Batman et dans le costard Gucci de Bruce Wayne. Le dark knight, vigilante en activité depuis vingt ans, est la terreur des criminels qu'il marque au fer rouge du signe de la chauve-souris, ce qui équivaut à un arrêt de mort dans les prisons de Gotham. A part ce léger penchant pour le SM, "The Bat" (comme dit Alfred version Jeremy Irons) version 2016 est un vrai chevalier noir, épais et charismatique, doué d'une grande force physique taillée à force de tirer des pneus de tracteur dans sa batcave, et qui n'hésite pas à employer l'artillerie lourde tout en jouant au VIP alcoolo dans la vraie vie comme il se doit. Mais dans le film lui-même, il a en fin de compte peu de temps à l'écran pour déployer ses ailes et fait regretter que le film ne soit pas entier à sa sombre gloire après une scène d'intro bien tapée qui affronte de face le souvenir du 11-septembre. Le film se disperse trop entre ses story arcs ambitieux qu'il ne raccorde qu'imparfaitement. Faire le procès de Superman en tant que demi-dieu terrifiant (ou crucifier de nouveau le Messie pour ceux qui n'ont pas suivi) ? Superbe idée, vite expédiée. Bâtir un nouveau dark knight ? Déjà fait avant que le film ne commence. Interroger le super-héros dans la cité ? Faire le portrait de Lex Luthor comme un Mark Zuckerberg en mode super-méchant de comics ? Ca marche à moitié par manque de place. Eisenberg, en mode acting taré, fait un excellent job mais qui roule à vide par manque de direction. On va juste dire que son Lex Luthor est complètement taré et que cette folie irrigue le jeu de Jesse. A contrario, la présence d'une "scène post-générique" incluse au beau milieu du film (vous comprendrez en voyant le film) risque de laisser plus d'un spectateur perplexe en ne servant bien maladroitement qu'à planter le décor pour les suites du DC Comics Cinematic Universe.

Le déséquilibre de la première partie de BvS est peut-être à chercher du côté de la présence au script de Chris Terrio (Argo de et avec Ben Affleck), caution intello de BvS censée équilibrer les penchants bourrins plus ou moins inspirés du scénariste David S. Goyer (Blade, les Batman de Nolan, Man of Steel). La greffe entre les deux a peut-être mal pris. On oublie que c'est Snyder derrière la caméra et ce que Zack aime, c'est faire tout péter : ça donne donc la dernière demi-heure de L'Aube de la justice, où le Snyder de Man of Steel se réveille enfin et livre une bonne grosse scène de baston réjouissante où s'illustre la Wonder Woman par Gal Gadot -crédible, costaude, charismatique, incroyablement et entièrement cinématographique qui se paye en quelques secondes les meilleurs plans d'un film décidément bien anti-spectaculaire. Ici, le fight final Batman contre Superman, ce ne sont pas deux visions du monde antinomiques (ou deux politiques, ou deux couleurs, ou deux cinémas) qui s'affrontent, mais plutôt deux demi-dieux qui font trembler le sol et le ciel à coups de tatanes en CGI. BvS s'en souvient dans ses trente dernières minutes. C'est à la fois beaucoup et peu. Etrange, bizarre. Forcément décevant, au fond. Dans le grand catalogue mythologique que le film égrène sans cohérence, il en oublie une : l'hubris, mot qu'on a piqué chez les Grecs pour désigner la folie de la démesure de ceux qui veulent se faire aussi grand que les Dieux. Chez les Grecs comme au cinéma, ça finit forcément mal.

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