Annecy 2017 : De Cronos à Chasseurs de Trolls, Guillermo Del Toro retrace sa carrière

Guillermo Del Toro

Parrain du Mifa Campus du Festival d’animation d’Annecy, Guillermo Del Toro est revenu sur une grande partie de sa filmographie pour Première. Au menu : des monstres (beaucoup), de l’animation et des souvenirs d’enfance.

Annecy 2017 - Guillermo Del Toro : "C’était imprudent et impulsif de tenter Hellboy 3"

Cronos (1993)

Cronos

Un premier film où Guillermo Del Toro déploie l'essentiel de son imaginaire cinéma : des mécanismes, du fantastique, un enfant et Ron Perlman.
Je vivais avec ma grand-mère quand j’étais petit. Et avec tout le respect et l’amour que j’ai pour elle, c’était un vampire émotionnel. Avec Cronos, je voulais raconter l’histoire d’un enfant qui s’occupe d’un de ses grands-parents, même si cette personne est un vampire ! Le dispositif accroché sur le torse vient aussi de l’enfance : je ne sais pas si c’était le cas dans d’autres pays, mais au Mexique, dans les années 60, les femmes portaient des scarabées vivants, attachés à une chaîne, et elles les mettaient sur leur ventre. Ça m’a beaucoup marqué parce que ma mère en avait un et je me souviens que c’était effrayant de voir le scarabée tenter de remonter sur son corps. Truffaut disait que toute la carrière d’un réalisateur est dans son premier film. C’est vrai. Regardez Blood Simple des frères Coen, tout est déjà là. Pour un premier long-métrage, on veut tout mettre au cas où il n’y en aurait pas d’autre !

L’Échine du diable (2001)

L'Échine du diable

Sa vraie naissance de cinéaste ? Après le tournage compliqué de Mimic, son premier film américain réalisé sous la tutelle des Weinstein, Del Toro veut prouver qu'il est capable de tourner un grand film. Le résultat est à la hauteur de l'ambition avec ce film de fantôme dans un orphelinat espagnol.
Je vois tous les défaut de Cronos ; et Mimic était un putain de désastre. Il y a du bon dedans, mais ce qui est mauvais est vraiment une catastrophe. C'est pour ça que je considère L’Échine du diable comme mon premier vrai film. À part mon prochain, The Shape of Water, c’est celui que je préfère. Je l’aime, j’en suis fier et je le trouve très beau. C’était beaucoup plus compliqué que Le Labyrinthe de Pan à réaliser parce qu’il y a moins d’éléments visuels, il est moins démonstratif, plus zen. J’ai eu du mal à créer l’atmosphère que je voulais. La sortie a été compliquée : j'ai eu de bonnes critiques, mais le film est sorti juste après le 11-Septembre, à une période où personne ne voulait voir un film d’horreur avec des enfants et des fantômes ! Il est du coup resté un peu secret.

Blade 2 (2002)

Blade 2

Sa première adaptation de comics est aussi sa première suite. Il invente son style à l’américaine et propulse le chasseur de vampires vers des sommets de noirceurs et de graphisme zarbe depuis inégalés. Une revanche.
Pour moi Blade 2 est l’équivalent d’une soirée entre potes avec une bonne pizza et un pack de bières ! C'est ma première bonne expérience à Hollywood. J’étais plus intéressé par les vampires que par le personnage de Blade, et j’avais cette idée de vampires encore jamais vue que je tenais vraiment à utiliser. À l’origine, les vampires de David ressemblaient à la créature de The Thing de John Carpenter : ils avaient une bouche dans la main et sur le ventre… Je lui ai dit que le budget n’était pas suffisant (rire). J'ai alors dessiné cette bouche qui s’ouvre. C'était un concept que j'avais imaginé pour Je Suis Une Légende, un film que je n’ai finalement pas réalisé. J’avais tellement peur que les boîtes d’effets spéciaux me piquent ce design que je ne leur ai jamais laissé un seul dessin, je le refaisais à chaque fois ! Est-ce que ça m'effrayait de réaliser la suite d'un film que je n'avais pas réalisé ? Bien sur que non ! Je savais que j’allais partir vers quelque chose de totalement différent du premier Blade ; comme Alien, le retour a une sensibilité différente d’Alien. Je voulais que ce soit un film plus punk, plus violent, plus fou. Avec ce film, je disais : « Regardez, je suis autant capable de faire un faire un bon film à l’européenne qu’à l’américaine ».

Hellboy (2004)

Hellboy

Un monstre né dans les flammes de l’enfer, qui tente de se faire accepter du monde mais aussi de ses camarades aussi weirdos que lui…
Je lisais le comic book de Mike Mignola pendant que je tournais Mimic. Et c’est grâce à ça que j’ai tenu le coup, parce que je me disais qu’un jour je pourrais en faire un film. Je me suis tout de suite dit que Ron Perlman serait parfait pour le rôle, il avait cette « gravité sensible » qui collait parfaitement au personnage. Quelques années plus tard, j’ai appelé Mike avec qui j’avais bossé sur Blade 2, et je lui ai dit : « Si Blade 2 rapporte de l’argent, on fait Hellboy ». Le lendemain de la sortie, c'était greenlighté ! C'est un film qui parle du fait que j’ai du mal à croire que ce qui nous oppose dans la vie est réel. Si vous partagez le même toit que la personne que vous détestez le plus, vous finirez par l’aimer. On est tous dans le même bateau, on est tous pareil. Selon moi, tout ce qui nous divise est fabriqué pour nous rendre plus facilement gouvernables. On est juste trop occupé à dire « tu es le monstre » pour s’en rendre compte. Les monstres sont précisément le symbole de la tolérance. Et tous mes films évoquent l’humanité des monstres et la monstruosité de l’humanité. Surtout Hellboy.

Le Labyrinthe de Pan (2006)

Le Labyrinthe de Pan

Le deuxième « grand » film de Guillermo Del Toro après L’Échine du diable, avec qui Pan dialogue en permanence. Un conte aux visuels terrassants (le monstre avec les yeux dans les mains) et une oeuvre fantastique séminale.
Quand le 11-Septembre est arrivé, j’ai pleuré de peur pour la première fois dans ma vie d’adulte. Même quand mon père a été kidnappé, je n’ai pas pleuré. Mais là, j’ai senti que tout était à l’envers, j’avais l’impression qu’on avait retiré le sol de sous nos pieds. L’ordre, le système… D'un coup, tout a changé. Et c’est à ce moment-là que j’ai ressenti le besoin de faire un film qui parle de ces émotions. Le Labyrinthe de Pan est un miroir de L’Échine du Diable. Si un jour vous regardez les deux films en même temps, vous verrez que les deux commencent par de la narration, un enfant arrivant en voiture à un nouvel endroit… Ils parlent tout les deux d’un monde secret qu’on explore pour la première fois, il y a une créature… Et j’ai donné un rôle dans Pan au gamin de L’Échine du diable. Ces deux films étaient liés par leurs thèmes : l’innocence et la guerre. Je savais qu’ils allaient se répondre, c’était ça qui m’intéressait. Certains pensent que toute l’histoire se déroule dans la tête de la gamine, mais pour moi c’est vraiment arrivé, parce que l’arbre fleurit à la fin. Le faune lui avait dit que l’arbre était sec à cause de la grenouille. Elle tue la grenouille et la fleur pousse.

Dragons (2010)

Dragons

Un exemple parmi tant d’autres du travail de Guillermo Del Toro dans les coulisses de Dreamworks Animation. Qu’il soit embauché comme consultant ou producteur, le cinéaste ajoute toujours une pincée de gravité dans des films imaginés pour les kids.
Jeffrey (Katzenberg, l'ancien patron de Dreamworks animation) m’a dit un jour que depuis que je travaille avec Dreamworks, le taux de mortalité a explosé de 300 % (rire) ! La mort du père dans Dragons, c’est moi ! J’ai aussi tué la mère de Po dans Kung Fu Panda 2 et le Marchand de Sable dans Les Cinq Légendes ! J’adore bosser avec eux, c’est très rafraîchissant d’arriver sur le projet de quelqu’un d’autre et de tenter de comprendre ce qui ne fonctionne pas, ou du moins d’améliorer légèrement les choses. Et je crois profondément que les enfants sont capables de voir des choses dures à l’écran. Ce travail de consultant/producteur est parti de ma rencontre avec Jeffrey. On a immédiatement eu une connexion incroyablement forte. Je l’aime et je l’admire en tant qu’ami et que force de la nature. Je suis un bourreau de travail, mais Jeffrey me fait passer pour un Mexicain qui fait la sieste sous un arbre ! C’est un type qui peut aussi bien inspirer que terrifier. Dans les deux cas, c’est un leader.

Pacific Rim (2013)

Pacific Rim

Des monstres et des robots géants qui se foutent sur la gueule. Oui, mais avec un budget de 190 millions de dollars. Un pur anime en live action. Du jamais vu.
Je viens de rencontrer Go Nagai à Annecy, et j’ai pu lui dire à quel point il compte pour moi et comme je suis heureux d’avoir fait mon Goldorak avec Pacific Rim. Ce film est largement inspiré par son oeuvre, les films et animes avec des kaijus, Patlabor et tellement d’autres… Mais ce n’est pas que la somme de ses influences. Quand j’étais enfant, je me moquais de la théorisation et de l’explication de texte post-moderne : je voulais simplement que des robots défoncent des monstres (rire). Si vous cherchez à lire le film de façon plus compliquée, c’est certainement possible, je pourrais vous raconter une très belle histoire. Mais parfois, ça ne sert à rien d'intellectualiser. Ça m’énerve de voir un film aussi chouette que Les Gardiens de la galaxie se faire détruire par la critique. J’aurais adoré voir ça à 10 ou 11 ans. Christopher Nolan a fait d’excellents Batman, mais je ne veux pas non plus que tous les films de super-héros ressemblent à ça ! Le public idéal pour Pacific Rim a 8 ou 10 ans, point. D’ailleurs je considère que j’ai fait deux films pour les gamins dans ma carrière : Hellboy et Pacific Rim.
Pacific Rim a très bien marché, malgré tout ce qu’on a pu en dire. Mais c’est une longue histoire, et il y a une raison très politique derrière tout ça… Ce dont les médias ont le plus parlé est le box-office américain. Et ce pour des raisons très concrètes… Je n’en dirai pas plus, l’inceste reste en famille ! Mais à ma connaissance, c’est l’un des rares cas où on a publiquement discuté du tracking, soit la réussite ou l’échec de la campagne marketing. Et ça a été fait d’une façon très spécifique… Quelque chose s’est passé en périphérie du film. Quand on travaille avec la mafia, ce genre de choses arrive ! Ça fait partie du métier.

Chasseurs de Trolls (2016)

Chasseurs de Trolls

La première série animée du réalisateur, diffusée sur Netflix. Un projet qui a connu une longue gestation et remonte à l’enfance de Del Toro. L’histoire d’un ado qui découvre une amulette magique qui lui donne des pouvoirs incroyables, et surtout l’obligation de protéger un monde sous-terrain peuplé de trolls.
J’ai Chasseurs de Trolls dans la tête depuis mon enfance, quand j’explorais les égouts de ma ville natale avec une lampe torche. On traversait la ville durant des semaines et des semaines… Je me disais que des trolls et des ogres vivaient là-dessous (sourire). J’ai commencé l’animation quand j’avais 8 ans avec une Super 8. J’avais fait un court-métrage animé. Terriblement nul ! Au départ, j’avais pitché Chasseurs de Trolls en série télé pour FOX, et ils ont refusé. Ensuite on a tenté d’en faire un film ; en vain. Pendant quatre ans. J’étais arrivé à un script de 125 pages... Impossible dans l’animation ! Et puis Jeffrey Katzenberg nous a invité à un petit-déjeuner au Beverly Hills Hotel et il a dit : « Vous allez m’en vouloir, mais est-ce que vous ne voudriez pas en faire une série ? » Quatre ans après, ils nous dit ça ! Je me suis effectivement énervé et je lui ai donné mes conditions. Des trucs délirants, il a dit oui à tout ! Et finalement je n’ai jamais eu besoin de ce que je lui avais demandé (rire). J’aime tellement travailler dans l’animation. Certes, il y a beaucoup de contraintes et ça prend énormément de temps, mais vous embarquez les gens dans un imaginaire incomparable. On prépare la saison 2 de Chasseurs de Trolls, dans deux semaines on aura fini treize épisodes. Pendant la production, on binge-watch les animatiques (NDLR : enregistrements du storyboard synchronisés sur les dialogues), comme les gamins le feront quand les épisodes seront disponibles sur Netflix. Ça nous aide beaucoup, parce qu’on peut corriger des détails spécifiquement en pensant à la façon dont les gens vont consommer les épisodes. 

Vidéo Nicolas Bellet 

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