Andy Serkis Mowgli interview
Netflix/Abaca

Rencontre avec le roi de la performance capture, à l’occasion de la diffusion de son adaptation du Livre de la Jungle.

En mai dernier, la bande-annonce de Mowgli, d’Andy Serkis, avait surpris le public par son traitement sombre. Oubliez la version de Disney, cette adaptation se veut plus fidèle à l’œuvre de Rudyard Kipling, publiée en 1894, plongeant le petit d’homme au cœur d’un monde dangereux, où il doit survivre entouré d’animaux sauvages, animés à partir du jeu de Christian Bale (Bagheera), Cate Blanchett (Kaa), Benedict Cumberbatch (Shere Khan) et de Serkis lui-même en Baloo. Le réalisateur nous racontait alors comment cette adaptation était en fait son premier film : il y travaille depuis 2013 et aurait dû le sortir environ trois ans plus tard, mais la concurrence de la version de Jon Favreau (2016) a retardé le projet, finalement proposé après son drame intimiste Breathe (2017), et qui est passé de la Warner Bros à Netflix, cet été. Alors que Mowgli arrive aujourd’hui sur la plateforme, c’est l’occasion de refaire le point avec son créateur.

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Mowgli a-t-il évolué depuis qu’il a changé de distributeur ?
Non, c’est exactement la même version. Netflix a voulu acheter le film en juillet, quand ils l’ont vu fini. Ils l’ont aimé et n’ont rien modifié, c’est mon montage. C’est une version sombre, plus proche de l’œuvre de Rudyard Kipling. Le film est déconseillé aux moins de 12 ans sur le site, mais pour moi, il peut être vu à partir de 8-9 ans. A condition d’en parler avec ses parents, évidemment. Je ne dirais pas qu’on s’est inspirés de films d’horreur, mais c’est vrai qu’il y a des scènes puissantes, qui peuvent faire peur aux plus jeunes. D’un autre côté, les enfants aiment se faire peur, ressentir une certaine noirceur... Je dirais que Mowgli peut être vu en famille, mais pas trop jeune. Ce n’est pas gore, il n’y a pas de sang, mais ça brasse des thèmes forts.

Visuellement, c’est une adaptation très ambitieuse. N’êtes-vous pas déçu que le film ne soit finalement pas visible au cinéma ?
Je sais que Mowgli sortira dans quelques salles. Quand Netflix a acquis le film, la question s’est évidemment posée. En plus, il existe en 3D et c’est une super version, donc on a rapidement décidé d’organiser des projections en relief en plus de la diffusion sur la plateforme.
Après, sur le fond, je suis sûr que ce sera aussi très bien à découvrir sur Netflix, car je l’ai vraiment pensé comme un drame. On s’est surtout concentré sur les émotions des personnages. 70% du film se compose de gros plans sur les visages, et ça fonctionne bien. A ce niveau-là, c’est aussi efficace sur un petit qu’un grand écran.

Votre film s’éloigne fortement de la version live de Disney sur le fond, mais aussi sur la forme : les animaux de Jon Favreau étaient entièrement animés en numérique, alors que grâce à la performance capture, vous placez le jeu des acteurs au cœur du processus.
C’est vrai. L’idée, sur le fond, c’était de suivre le parcours de ce jeune garçon qui découvre peu à peu son identité au contact des autres, des animaux comme des hommes. C’est un outsider, et on a construit tout notre film autour du jeune comédien Rohan Chand, et de ses émotions. On a tourné des scènes extérieures en Afrique du Sud (celles du village indien, ndlr) et pour la jungle, on a construit plein de choses en studio, on ne voulait pas que notre acteur évolue sur un fond vert et que tout soit créé par ordinateur. Il y a une grande part de numérique, évidemment, mais il y avait aussi de vrais arbres, par exemple, pour que ça lui semble réel. Je ne voulais pas engager un acteur seulement pour le doublage et créer un tigre photo-réaliste. On a fait le choix de designer les animaux et d’avoir des acteurs sur le plateau, qui dialoguaient, qui jouaient avec Rohan. Un exemple concret avec Benedict Cumberbatch : on a vraiment créé Shere Khan à son image, dans le sens où on avait des photos de l’acteur, des clichés de vrais tigres, et on a mélangé ça jusqu’à obtenir le look qui nous plaisait pour le personnage. Au cours de ce processus, on reconnaissait parfois les traits de Benedict, et d’autres fois on voyait plus le tigre.

L’évolution de la performance capture racontée par Andy Serkis

C’est ce qui crée ce design particulier : les créatures ne ressemblent pas à 100% à des loups, tigres ou panthères, car l’apparence des animaux se mélange avec expressions humaines.
C’est exactement ce qu’on voulait. On a aussi basé les animaux sur des dessins, sur les illustrations initiales de l’œuvre de Kipling. C’était au XIXe siècle, avant que la photographie ne soit généralisée. Les animaux sauvages étaient parfois fantasmés, ne correspondaient pas totalement à la réalité. Ce contexte historique nous ramenait au livre. Baloo, par exemple, c’est vraiment celui du bouquin. Ce n’est pas le héros sympa qui mange du miel et chante qu’il faut profiter du jour présent, c’est un vieux sage comme dans l’œuvre de Kipling : il est à la fois un professeur et un policier aux yeux de Mowgli, c’est sa figure d’autorité. Il lui apprend à survivre, il lui entre dans le crâne qu’ils sont dans un endroit rempli de dangers. Il est assez dur. Il a de l’affection pour Mowgli, mais il ne la montre pas, ou alors malgré lui. Il pense que c’est en étant dur qu’on survit. A travers ce personnage, Rudyard Kipling a été l’un des premiers à parler des soldats de l’Empire britannique. Il leur a donné une voix, et c’était important d’utiliser cela en créant notre Baloo.

Cela colle aussi à l’histoire, qui ne cesse d’interroger la frontière entre humanité et bestialité.
Absolument. Les animaux représentent l’humanité, c’est au cœur du sujet, et cela transparaît bien grâce à cette technique. Ce sont des personnages métaphoriques, des allégories. Shere Khan, c’est le chaos, la destruction. Kaa représente une figure solitaire, qui a survécu dans la jungle en ne comptant que sur elle-même. Les singes, ils sont en bas de la société. Dans le livre, ils n’ont pas de règles, et ils ne respectent certainement pas celles des loups ! Eux pensent leur meute comme une démocratie, mais en même temps cela leur impose de suivre des enseignements très stricts. Sans loi, les singes représentent un grand danger. Ils ne réfléchissent pas, ils agissent directement. Puis on découvre la loi des hommes, et on se rend compte qu’il n’y a pas vraiment de différence. Il y a du bon et du mauvais dans les deux.

Au cœur de ce monde cruel, un personnage ressort par son innocence : Bhoot, le louveteau ami de Mowgli qui est doublé par votre fils, Louis Ashbourne Serkis.
C’était génial de pouvoir travailler avec lui. Quand on a tourné Mowgli, il était tout jeune, on a fait des tests, il débordait d’énergie et d’innocence. Cela se ressent dans son interprétation, c’est un personnage très doux, ouvert d’esprit. Aujourd’hui, il est ado, il rigolerait en m’entendant dire ça, mais c’était super de le voir s’investir autant à jouer ce personnage qu’il aimait beaucoup et qui ressort effectivement du lot.

Après Mowgli, vous refaites équipe avec Netflix. Vous pouvez nous en dire plus ?
Je prépare l’adaptation de La Ferme des animaux, de George Orwell. Encore une fois, les animaux seront animés en performance capture, et comme pour Mowgli, ce seront des allégories, on ne cherchera pas à coller absolument à la réalité. Le casting prend forme, mais on annoncera tout le monde d’un coup quand ce sera plus avancé. Pour l’instant, on travaille sur les designs, on essaye des choses… ça prend forme.

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Bande-annonce de Mowgli, qui arrive aujourd’hui sur Netflix :

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