Abominable
DreamWorks

Rencontre avec la réalisatrice Jill Culton.

Après avoir mis le feu à Annecy l'année dernière en présentant les premières images de Dragons 3, DreamWorks était de retour hier avec quelques séquences du psychédélique Trolls 2, et surtout 25 minutes inédites d'Abominable. Un nouveau long-métrage réalisé en coproduction avec le studio chinois Pearl, prévu pour le 23 octobre prochain en France. Le film de Jill Culton et Todd Wilderman racontera l'histoire d'Everest - un yéti exilé capable de contrôler la nature - et de son voyage fantastique de 3 000 km à travers la Chine en compagnie de trois adolescents : Yi, Jin et Peng.

« Abominable a quasiment à 100 % été fait par des femmes », assurait sur scène Culton face à un public chauffé à blanc, avant de raconter comment son immense chien lui a inspiré la relation entre le yéti et la jeune Yi. Une scène en particulier (entraperçue dans la bande-annonce) a marqué les esprits : on y voit les héros du film naviguer en bateau sur un champ transformé en mer déchaînée grâce aux pouvoirs d'Everest. La parfaite fusion entre maestria technique et poésie pure.

Le lendemain, la réalisatrice (qui a notamment travaillé sur Toy Story, Monstres et Cie, Shrek ou Les Rebelles de la forêt) nous attendait dans une chambre du palace local pour parler d'Abominable et de sa longue carrière dans l'industrie.

Vous avez lancé le projet Abominable autour de 2013, puis vous l'avez quitté et avez été remplacée par deux réalisateurs... avant de revenir peu de temps après. Que s'est-il passé ?
Je travaillais dessus depuis trois ans et demi et tout se passait très bien. Et puis, comme c'est le cas pour plein de studios, DreamWorks est passé par beaucoup de bouleversements : les patrons ont changé, on a vécu une revente (au conglomérat américain Comcast, en 2016, ndlr)... Durant ce processus, je suis donc partie pendant un moment. Je n'étais pas sûre qu'ils allaient finalement faire ce film. Ils ont continué de le développer dans leur coin, avec d'autres réalisateurs, qui avaient d'autres idées que les miennes. Puis un nouveau boss a débarqué. Il a fait le tour des projets en cours, a vu ce qu'était Abominable au moment où j'étais partie et a dit : "On va faire ce film" (Rires). Abominable a connu plusieurs versions, mais ce n'est pas si rare dans l'industrie.

Ce qui l'est plus, c'est que le réalisateur d'origine revienne après avoir été remercié.
Oui, effectivement !

Le film avait beaucoup changé durant votre absence ?
Pas mal. Mais j'ai pu revenir à mon histoire d'origine. C'est d'ailleurs la seule raison pour laquelle j'ai accepté de reprendre les rênes. C'était un projet passion, une évidence. Si vous restez suffisamment longtemps à Hollywood, vous allez forcément travailler sur un film qui ne se fera pas. Généralement pour des raisons obscures et très souvent politiques. Et quand ça arrive, on se sent bloqué, on ne sait pas où mettre toutes ces idées. Il y a un sentiment d'inachevé. Sur celui-ci, j'ai pu reprendre où je m'étais arrêté, c'est une chance folle.

Racontez-nous comment est venue l'idée de départ.
Quand je suis arrivée chez DreamWorks, ils étaient en partenariat avec Pearl. Il y avait quelques films à différents niveaux de développement. Ils voulaient un long-métrage sur le yéti, qui allait s'appeler Everest à ce moment-là. Je suis sortie de cette réunion en réfléchissant ces différents projets et celui-ci n'arrêtait pas de me revenir. J'ai commencé à imaginer un film sur la relation entre un yéti et une jeune femme qui ne serait pas du tout girly. Plutôt un garçon manqué, comme je l'étais. Et comme j'ai beaucoup d'amour pour les films avec peu de dialogues, l'idée d'une relation non-verbale entre eux m'attirait énormément. J'ai grandi avec E.T. et L'Etalon noir, des personnages qui ne communiquaient pas, ou presque, avec des mots. Je savais qu'à un moment, quelqu'un de chez DreamWorks allait me demander de faire parler le yéti, mais j'ai défendu mon bout de gras !

Qu'avez-vous appris durant vos années chez Pixar ?
Tout ce qui concerne l'importance des personnages, de l'histoire et du scénario. J'ai commencé sur Toy Story avec un groupe d'amis avec j'avais fait CalArts (California Institute of the Arts, ndlr). A l'époque, Pixar était un tout petit studio. Un de mes potes, Pete Docter y travaillait déjà. Il m'a appelée : "On va faire un film, tu veux venir ?" J'ai déménagé directement à San Francisco pour devenir animatrice chez Pixar. C'était tellement petit... L'entreprise a grandi plus rapidement que je ne l'imaginais. Mais on pouvait bouger entre les services, j'ai bossé dans le scénario, le développement visuel, le design... On a développé l'histoire de Monstres et Cie à six, pendant une année. Ce que j'aimais beaucoup, c'est que personne n'a peur de montrer des émotions à l'écran là-bas. Plusieurs studios pour lesquels j'ai travaillé ensuite semblaient avoir peur de l'émotion, comme si c'était quelque chose de mal.

Pare qu'ils s'imaginent qu'une certaine partie du public ne s'y retrouverait pas ?
Ces films sont très compliqués à faire parce qu'ils doivent plaire à tout le monde : hommes, femmes, jeunes, vieux... Tout le monde. C'est une galère. Il y a cette peur de ne pas toucher pas les "pères" ou les garçons. Sauf que s'il n'y pas un peu d'enjeu émotionnel, à quoi bon ? Quand je travaille sur un film pendant des années, je veux qu'il ait un impact sur les gens, qu'un message passe. Certains appellent les films d'animation des "baby sitter movies", les gens se disent que ça ne sert qu'à coller leurs gamins devant pour avoir la paix. Mais non ! On peut faire autre chose, on peut faire mieux que ça !

Vous avez évidemment collaboré avec John Lasseter. En dehors de tout ce qui lui est reproché dans son comportement avec les femmes, que vous a-t-il transmis ?
J'ai beaucoup appris avec lui. John était une force narrative incomparable là-bas. Il a eu une grande importance pour moi au début. Mais au-delà de ça, je ne veux faire aucun commentaire (Rires).

Le thème du yéti semble beaucoup intéresser le milieu de l'animation. Quand vous avez découvert l'existence de Yéti et Compagnie et de Monsieur Link, quel a été votre sentiment ?
J'étais terrifiée (Rires). Je ne sais pas comment une idée se retrouve dans l'air du temps, ça a quelque chose de magique. J'ai commencé à travailler sur Abominable il y a sept ans, bien avant Yéti et Compagnie ou Monsieur Link. Je leur souhaite bonne chance, au final tout le monde veut être le film de yéti dont on se souviendra dans quelques années !