Aaron Sorkin : "Un biopic, c'est au mieux une version romancée d'une page Wikipédia"

Steve Jobs par Aaron Sorkin

Rencontre avec le scénariste de génie auteur de Steve Jobs, l'anti-biopic par excellence.

Aaron, ça vous va si on décrit Steve Jobs comme la « suite » de The Social Network ?
C’est vous le journaliste, vous écrivez ce que vous voulez ! Personnellement, je ne trouve pas que Zuckerberg et Jobs ont tant de choses en commun. Ce sont deux hommes avec une fêlure en eux, certes. Mais c’est le cas de beaucoup de personnages de cinéma, vous ne trouvez pas ? Je n’ai pas de check-list des célébrités de la Silicon Valley dont j’aimerais raconter la vie. Il se trouve simplement que j’ai reçu un coup de fil du producteur Scott Rudin, avec qui j’avais connu deux expériences extraordinaires, The Social Network et Le Stratège. Il venait d’acheter les droits de la biographie de Steve Jobs par Walter Isaacson et je ne me voyais pas lui dire non. Alors j’ai commencé à m’intéresser
au sujet, sans connaître grand-chose à la technologie. J’ai toujours écrit sur Mac, j’ai un iPhone dans ma poche, mais ça ne me passionne pas plus que ça. J’ai commencé à rencontrer des proches de Steve. Et très vite, j’ai su ce que je ne voulais pas écrire : un biopic.

Vie et mort d’un grand homme...
Oui, une cradle to the grave story. Parce que ça ne mène jamais très loin. Le mieux qu’on peut espérer obtenir, c’est la version romancée d’une page Wikipédia. J’ai décidé de me tenir éloigné de toutes les conventions du genre et de me concentrer sur ce que j’aime : les espaces clos, le temps resserré, les comptes à rebours, les coulisses... J’ai construit le film autour de ces trois scènes en temps réel. Les rencontres que fait Steve avec les gens de son entourage sont imaginaires, mais le contenu de leurs conversations, lui, est vrai.

Il y a un peu plus d’un an, Fincher nous expliquait qu’il avait fini par se retirer du projet parce qu’il avait peur que Sony soit incapable de marketer le film correctement...

David avait deux sujets d’inquiétude : le budget et
 le marketing. Sur The Social Network, il n’avait pas le dernier mot à propos du marketing, mais toutes les idées qu’on a fini par utiliser étaient les siennes. La bande-annonce, l’affiche,
 la tagline... Tout. Il est génial 
sur ces questions. Mais cette fois-ci, il voulait vraiment pouvoir tout contrôler. Parce que ces choses-là peuvent vite déraper. Prenez un film, n’importe 
lequel : il y a au moins dix façons différentes de le promouvoir. Là, par exemple, je viens de finir un script consacré à la femme qui 
a régné sur le monde du poker pendant des décennies. Je vois d’ici l’idée d’affiche atroce qui pourrait germer dans l’esprit d’un publicitaire un peu faignant : notre actrice trônant derrière une table de poker, dans une pose sexy, et lançant des cartes en l’air avec un grand sourire.
 Ce n’est pas réellement l’image que j’ai envie que les gens aient en tête, l’histoire que je raconte est un peu plus profonde... Bref. David avait de bonnes raisons de quitter le navire, des raisons que je respecte à 100 %. Je l’adore, je l’admire, il sera toujours le premier réalisateur à qui je proposerai mes scripts. Ceci dit, je remercie tous les jours ma bonne étoile d’avoir mis Danny Boyle sur ma route. Il n’aurait pas pu faire un meilleur film.

Danny Boyle : "Steve Jobs c'est la suite de The Social Network"

J’ai le sentiment qu’au cinéma vous décrivez les hommes tels qu’ils sont, et dans vos séries tels qu’ils devraient être. J’ai tout bon ?
Peut-être pas tels qu’ils devraient être, je dirais plutôt tels qu’ils aimeraient être. Je reconnais que j’adore ça : l’idéalisme, le romantisme, donner la chair de poule au spectateur... Et c’est vrai aussi que c’est ce que je cherche à faire, systématiquement, quand j’écris pour la télé. Au cinéma, mes scripts pour Des hommes d’honneur ou Le Stratège appartiennent aussi à ce registre... (Il réfléchit.) Mais The Social Network et Steve Jobs sont assez différents. Un peu plus sombres, antihéroïques. Par conséquent, moins faciles à écrire pour moi.

Comment trouvez-vous votre place pendant la fabrication
du film ? Êtes-vous présent aux répétitions, par exemple ? Dans le making of de The Social Network, on vous voyait longuement disséquer le script avec Fincher et les acteurs...
Oui, ça s’est passé de la même façon cette fois-ci. C’est comme au théâtre. On s’assoit avec les acteurs, Danny et moi, on parcourt le texte ensemble. Ils s’interrompent quand ils ont besoin d’un éclaircissement. Et si quelque chose ne fonctionne pas comme prévu, alors je
 fonce réécrire la scène. Puis 
la lecture reprend. Et, au bout d’un moment, je m’efface. C’est nécessaire. Je me fais tout petit dans un coin de la pièce, ou je vais me promener, travailler à l’hôtel sur un autre scénario... Danny a un film à construire. Et les acteurs doivent pouvoir s’approprier le texte sans avoir l’auteur qui regarde par-dessus leur épaule. J’ai passé deux ans sur le script, je peux bien leur accorder deux heures de tranquillité.

Danny Boyle considère 
Steve Jobs comme le deuxième volet d’une trilogie initiée 
par The Social Network...
Oui, il m’a dit ça. D'ailleurs, 
s’il veut écrire le troisième volet, qu’il ne se gêne surtout pas !

Steve Jobs de Danny Boyle, écrit par Aaron Sorkin, avec Michael Fassbender, Kate Winslet, Jeff Daniels et Seth Rogen, sort en salles le 3 février 2016.

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