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Elle a mis le feu à la programmation du Festival d’Avignon en 2010 avec La Casa de la fuerza ("La Maison de la force"), spectacle fleuve de 5 heures qui avait laissé les spectateurs du Cloître des Carmes exsangues de fatigue et d’émotion, secoués et bouleversés par le geste artistique de la metteur en scène espagnole, que ce soit dans l’adhésion ou le rejet de ce théâtre radical, nourri à la rage, éructant de souffrances, exhibant les chairs sans complaisance et jusqu’à la maltraitance pour mieux crier à l’injustice du monde, s’insurger contre toute forme d’oppression, en particulier la domination masculine. « Dans "La Maison de la force", le défi est de me survivre à moi-même. Pas de médiation, pas de personnage. Rien que la pornographie de l'âme » dixit l’artiste. Tout est là. Angelica Liddell se malmène en scène, se pousse dans ses retranchements physiques et nous entraîne avec elle dans un théâtre où il n’y a pas de filet, pas de bouée de sauvetage, pas de mensonge qui aide à supporter l’existence. Le même été, elle incarnait dans une performance plus resserrée un roi tyrannique fortement inspiré du monstre shakespearien Richard III. C’était El Ano de Ricardo ("L’Année de Richard") et Angelica Liddell s’y confirmait actrice surprenante, déformant son corps et sa voix pour nous livrer en pâture cet être infâme et odieux, incarnation du mal politique, despote au physique aussi hideux que son âme. Ce n’est pas de se mettre en danger qui effraie la comédienne, au contraire. Ce sont les faux semblants du quotidien, l’état de mensonge généralisé, l’acceptation des normes, la mollesse et l’ennui qui lui font horreur, la révoltent et déchaînent sa logorrhée verbale inépuisable. Car en plus d’être comédienne et metteur en scène, Angelica Liddell écrit et sa langue a la puissance des grands textes, de ceux qui vous terrassent, vous sortent de vous-même et dans le même temps vous y plongent tête la première sans issue possible. Il n’y a pas d’échappatoire dans ce théâtre de la cruauté dirigé par une écorchée vive de la plus belle espèce, petite sœur de Sarah Kane et de Rodrigo Garcia, héritière d’Artaud  et de tous ceux qui pensent leur plaies sur un plateau pour en faire un acte artistique à portée universelle.Dans Todo el cielo sobre la tierra qui se joue actuellement entre les murs de l’Odéon-Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne à Paris (après être passé par le Festival d’Avignon en juillet dernier), Angelica Liddell embrasse différents degrés d’histoires (collective, personnelle, imaginaire) qu’elle tresse en un autoportrait scénique intrépide et impudique s’offrant sans fard en anti-héroïne misanthrope et désespérée, terriblement lucide et vivante, définitivement inadaptée. Elle y crie son ardent besoin d’amour et sa haine des idées reçues, sa peur panique de l’abandon et son dégoût de la maternité. Elle y mixe sans tabous, sans souci du "qu’en dira-t-on", sa vie, la tuerie d’Utoya, le discours psychanalytique sur le conte de Peter Pan, les vers d’un poème de William Wordsworth, la chanson "The House of the rising sun" d’Animals dont l’intro instrumentale revient comme un leitmotiv lancinant, un couple de danseurs de valse chinois recrutés dans les rues de Shangaï et un orchestre live à même le plateau… une matière dense faite de multiples références qui s’incarne dans une scénographie magnifique et qu’elle parvient en alchimiste renversante à rassembler dans une pièce protéiforme et bouleversante.Angelica Liddell fait résonner sur le plateau un cri intérieur, le sien, le nôtre, jette en pâture sa souffrance et la transcende dans une performance qui ne triche jamais, déploie crescendo sa puissance et ose tout être : trash, sexuelle, violente, tendre, drôle, mélancolique, naïve, agressive, crue, onirique… Micro à la main, le corps littéralement habité, exultante, palpitante, parcourue de soubresauts flamenco, Angelica déverse son verbe à nu, déchire le rideau invisible du théâtre, abat au fur et à mesure le quatrième mur pour mieux nous approcher, nous atteindre, nous enfreindre, nous étreindre. Son adresse directe devient incantation. Sa fougue et sa verve échappent à tout misérabilisme. Il n’y a pas de larmes dans Todo el cielo... mais la sueur de son engagement. Angelica Liddell nous agresse et nous berce dans le même temps. Elle fait de son exhibition un art, de son mal de vivre la source vive de son inspiration, et nous livre un des plus beaux spectacles jamais imaginés sur la perte des idéaux, la nostalgie de la jeunesse perdue, le désir et l’impossibilité d’aimer, la misère de nos âmes déliquescentes. On s’incline pour la remercier.Par Marie Plantin