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Lea Seydoux a fait la couv d’à peu près tous les magazines de la rentrée, y compris le nôtre.  Le film lui a valu de partager une Palme d’or avec son réalisateur (exploit inédit pour un comédien) au dernier Festival de Cannes et lui offre aujourd’hui un méga mégaphone. Et Léa Seydoux semble avoir des comptes à régler. « C’était horrible », « c’était très humiliant », « dans un sens vous êtes piégé » ; tourner de nouveau avec lui ? « Jamais ». Adèle Exarchopoulos était à peine plus modérée avant de changer de discours récemment. Toujours est-il que la polémique fut gonflée par une reprise médiatique ad nauseam dont le résultat est qu’aujourd’hui, plus personne n’a envie d’entendre parler du film, y compris Kechiche qui déclare cette semaine dans Télérama : « je n’irais pas voir le film du cinéaste sadique et tyrannique dont on fait le portrait aujourd’hui ». C’est surtout Seydoux qui a la faveur des medias. On comprend bien pourquoi : c'est une star, le seul « nom » du film, et elle fait naturellement vendre plus de papier qu’une jeune inconnue aux lèvres pulpeuses (Adèle Exarchopoulos) ou qu’un cinéaste "officiel" enfermé dans sa posture d'outsider perpétuel. Du coup ses propos ont été repris partout. Pourtant le film de Kechiche, adaptation de la BD de Julie Maroh Le Bleu est une couleur chaude, a été retitré La Vie d’Adèle parce que son film raconte d’abord l’histoire d’Adèle, pas celle d’Adèle et Emma (le personnage qu’incarne Léa Seydoux). Certes cette dernière est bluffante en lesbienne virile et porte à incandescence deux scènes vraiment dingues. Mais c’est la jeune Exarchopoulos qui emporte le tout et inonde chaque plan de sa présence.  Kéchiche, le cinéaste qui n'aime pas les stars « Si  a vraiment vécu ce qu’elle raconte, pourquoi être venue à Cannes pleurer, remercier, monter les marches, passer des journées à essayer robes et bijoux ? Quel métier fait-elle, actrice ou artiste de gala ? » s’interroge Kechiche dans Télérama, laissant transparaître au passage le peu d’estime qu’il porte au cérémonial du tapis rouge. « Selon moi, être acteur demande l’investissement de toute une existence, l’engagement de tout son être avec des conséquences qui peuvent être parfois douloureuses. C’est un don de soi terrible ». Selon lui les règles du jeu sont claires. Mais c'est sans doute parce que jusqu’à La Vie d’Adèle, le cinéaste avait toujours choisi des actrices en devenir, des filles qui avaient tout à prouver et qu’il pouvait façonner. Hafsia Herzi, Sara Forestier, Yahima Torres ont, toutes, plus ou moins admis l’intransigeance de Kechiche, ses obsessions et ses manies, mais la reconnaissance l’a toujours emporté. Cette fois l'actrice lui échappe. « Léa Seydoux fait partie d’un système qui ne veut pas de moi car je dérange » résumait-il un peu facilement au correspondant de Canal+ à Los Angeles. Cinéaste radical et absolutiste, Kechiche est passé à la réalisation car il voulait trouver une autre manière de faire du cinéma. Quand il contre-attaque, il s’en prend donc plus largement au star système dans lequel son cinéma n’aurait pas sa place.  Le jetlag de la promo La polémique enflera encore pendant la promo américaine du film. Le circuit promotionnel complètement différent, que le distributeur Wild Bunch maîtrise forcément plus difficilement, rend la maitrise du discours encore plus complexe (là-bas La Vie d’Adèle est vu comme un « film de lesbiennes » limite porno et interdit aux moins de 17 ans). La promo marathon (et éreintante), la distance, le rapport complexe avec la presse US ont dû jouer dans la cristallisation du conflit entre l’actrice et le cinéaste. Seydoux a attaqué fort via le site le Daily Beast (« le tournage était horrible »« Abdel ne savait pas lui-même ce qu’il voulait »), Kechiche a contre-attaqué plus fort encore (« Léa n’était pas capable de rentrer dans le rôle, j’ai rallongé le tournage pour elle »), le tout pendant qu'ils faisaient la tournée des festivals. Et au moment où le distributeur lançait les débuts de sa promo compliquée. Compliquée car à la recherche d’un compromis pour un film qui n’en fait pas : l’affiche et la bande-annonce de La Vie d’Adèle évoquent une comédie sentimentale girly et naturaliste ; jamais le drame abrasif et physique, jamais la force érotique et la violence des tourments que capte Kechiche. Et maintenant ?rLéa Seydoux est en train de passer à autre chose, aidée par une actualité riche : Elle a tourné Grand CentralLa Belle et la Bête et The Grand Budapest Hotel depuis que La Vie d’Adèle a été mis en boite. Le film de Christophe Gans sera l'un des événements de l'hiver en France et celui de Wes Anderson suscitera sans doute un fort intérêt des media US.Kéchiche, lui, joue la victime dans Télérama (« le film a été trop sali », « je me suis senti humilié, déshonoré ») et dans les Inrocks Adèle Exarchopoulos tente de clore le débat en ne voulant désormais se souvenir que du positif (« La Vie d'Adèle a été une école magnifique. Abdel m'a tirée vers le haut... tout le reste, c'est des conneries »). Reste à savoir si le film ne subira pas trop en salles les effets de cette polémique...  La Vie d'Adèle ne devrait pas sortir selon KechicheRetour sur les polémiques