Kevin MacDonald : (Gros bâillement)... Pardon... Je suis crevé. Première : Ah bon ? Je ne suis pourtant que le deuxième journaliste de ton après-midi... et on n’a même pas commencé.C’est juste que j’enchaîne des interviews sur Bob depuis un mois. Hier j’étais en Jamaïque, avant-hier à New York pour la Première,  aujourd’hui Paris pour la presse... Pour parler de Bob, de ses chansons. Ca tombe bien, je ne vais pas te parler de sa musique. Je n’aime pas le reggaePardon ?  Je n’aime pas ça. Trop répétitif, trop fumeux pour moi. Mais... tu n’as pas aimé MarleySi, j’ai adoré. J’ai trouvé que c’était un doc formidable parce qu’il y a des idées de cinéma renversantes à chaque plan et que tu réussis justement à m’intéresser à un sujet qui a priori ne m’intéresse pas...C’est amusant que tu me dises ça, parce que je n’ai jamais été un énorme fan de Bob. Quand j’avais 12-13 ans, j’écoutais sa musique, comme tout le monde... ...presque tout le monde...Oui, pardon, presque tout le monde (rires). Au fond, l’homme m’a toujours plus intéressé que sa musique. Pour moi c’était d’abord une icône, comme le Che ou Jésus Christ. Et c’est ça que je voulais sonder dans ce documentaire. L’idée c’était donc d’abord de dépasser la fascination ? Exactement. Retrouver la chair et le sang d’un type qui a fini par n’être plus qu’une image sur des T-Shirts ou des posters. La distance que j’avais m’a, je crois, permis de poser des questions basiques (qu’est-ce qu’il mangeait ? avec qui il couchait ? combien de joints il fumait ?) presque naïves qui n’avaient pas forcément été posées... C’est la raison pour laquelle Marley est ton film le plus simple ? Le plus simple, je ne sais pas. Le plus classique certainement.  C’est ce que je voulais dire. Tu commences avec la naissance de Bob et tu termines sur sa mort. Le récit se déroule de manière chronologique et...Et la plupart du temps, ce sont des gens qui parlent à l’écran avec des bouts d’archives... Il fallait être clair. Parce que le contexte et sa vie sont tellement denses, tellement “fumeuses”, que je ne voulais pas rajouter de confusion avec du style ou des arcs narratifs compliqués. Je me devais d’être pédagogique et ne jamais céder à l’extravagance du chanteur ou de son pays. C’est vraiment fou ? Je veux dire Bob, la Jamaïque ? A l’origine, le film devait être réalisé par Martin Scorsese. Il a lâché l’affaire sans avoir travaillé dessus, mais Jonathan Demme qui a repris le projet a effectué un gros boulot d’enquête – je crois qu’il avait même réalisé la moitié de son documentaire. En regardant ses rushes, j’ai compris qu’il avait exploré trop de pistes et qu’il s’était noyé en voulant tout raconter : les rastas, la Jamaïque, la politique, la musique, les femmes…. Du coup, j’ai décidé d’être simple, direct. Le seul moyen de ne pas sombrer à mon tour, c’était de réaliser une oral history ; d’éviter à tout prix de m’embourber dans l’ésotérisme rasta ou la légende de Bob.  C’est pour ça que tu te mets en scène dans le film ? Pour ça, et aussi parce que j’ai compris très vite que ce docu ne pouvait fonctionner que sous la forme d’une quête. Quand j’ai commencé mon travail d’approche, je rencontrais des gens qui me disaient : “tu devrais parler à untel”. Et le untel en question me renvoyait vers une autre personne qui me conseillait de rencontrer un troisième type... Ca n’en finissait pas. Le film s’est donc monté de manière très improvisée, très organique. Et je voulais que ça se voie à l’écran. D’autant que, plus j’avançais, plus je découvrais les différentes facettes de Bob... Apparaître à l’écran me permettait au fond d’embarquer le spectateur dans le même voyage ; qu’il découvre Bob en même temps que moi. On a l’impression du coup que tu incarnes la rigidité européenne dans un monde surréalisteC’est ça ! Je vais même préciser : l’univers me faisait penser à Garcia Marquez...  Au fond tu es un peu le Nicholas Garrigan de Bob (Nicholas Garrigan est le jeune médecin occidental témoin de la folie d’Idi Amin Dada dans Le Dernier roi d'Ecosse NDLR) (rires) C’est un peu ça... le témoin, la distance, qui vient d’un autre monde, d’un autre univers. Je n’y avais pas pensé comme ça, mais le parallèle est amusant.   En parlant du Dernier roi d'Ecosse, toi qui a mis en boite Idi Amin Dada, quelle fut ta réaction en te retrouvant face à la fille d’Omar Bongo ? C’est sans doute ce que j’ai vécu de plus dingue pendant ce film. J’y suis allé avec des sentiments contradictoires... Je voulais comprendre comment Bob avait pu s’éprendre de la fille d’un dictateur... Tu imagines bien que j’ai des sentiments plus que mitigés envers les roitelets africains. Et quand on m’a dit que Pascaline Bongo vivait dans une suite d’un grand hôtel parisien, j’ai tout de suite imaginé les pires clichés. Finalement, ce fut sans doute l’une des plus belles interviews réalisées pour le film. Pascaline est une femme d’une douceur et d’une gentillesse folles. Je suis littéralement tombé sous son charme et je comprends un peu mieux ce qu’a dû vivre Bob... Et pour répondre à ta question, à la fin de notre rencontre, Pascaline m’a invité en Afrique en me proposant de rencontrer son père pour - pourquoi pas - réaliser un film sur lui.  Quelle ironie...Je ne te le fais pas dire...  Au début je disais que ton film était très stimulant sur le plan du cinémaComme Bob était un sujet énorme, il fallait que je trouve une idée forte de cinéma. Ca ne passait pas par la structure pour les raisons que je t’ai données avant, mais par la photo et par un dispositif de mise en scène particulier. Pour le look, je voulais qu’on ressente la chaleur, l’humidité de la Jamaïque, que le spectateur comprenne de manière viscérale d’où sortait Bob. D’où ces vues aériennes, ces tons rouges, brulés et bariolés qui donnent une bonne idée de cette terre.  Et le dispositif ? Est-ce que tu peux nous parler de la séquence où Peter arley, le cousin blanc de Bob écoute Cornerstone Encore une fois je voulais qu’on découvre Bob comme on ne l’avait jamais vu. Je voulais qu’on comprenne ce que cet homme représentait pour ses proches. En donnant à sa famille les clés de cette chanson où il évoque sa mixité raciale et le racisme dont il a souffert, j’espérais découvrir sur leur visage de nouvelles émotions, capter en live des sentiments et des souvenirs... Au fond, c’était mon ambition : retrouver le visage de Bob derrière celui de ses proches. Tu n’as jamais pensé à réaliser un biopic ?Ca n’était pas dans le deal initial. Mais j’y ai pensé... avant d’écarter la possibilité très vite. Sur un sujet comme ça, au fond c’est compliqué. Regarde Ali de Michael Mann : Mann est un génie ; Will Smith est un immense acteur. Mais ils n’ont pas réussi à capturer le vrai Mohamed Ali. Quand je regarde le film, je vois constamment Will Smith en train d’incarner Mohamed Ali. Et ça aurait été pareil pour Bob. Il est tellement connu, sa présence est tellement forte, qu’aucun acteur n’aurait pu vraiment capter son essence.  Tu dis ça après avoir tourné un biopic de Amin Dada : dans le genre personnalité dévorante, il se pose là pourtant... C’est différent : Last King Of Scotland n’est pas un film sur Dada. C’est un film sur la fascination qu’il exerce et, comme tu le disais tout à l’heure, le point de vue du film est celui de Garrigan. Mais je n’ai rien contre les biopics. Avec des personnalités moins médiatiques, je pense que c’est un genre passionnant. D’ailleurs, là, j’essaie de monter un film sur Peter Tosh et je me demande si je ne vais pas en faire un biopic. A ce propos, je voulais te poser une question : tu sais comment récupérer la version solo de No Woman no Cry de Peter Tosh ? Sa version est d’une beauté folle et elle m’obsède un peu.... Désolé, c’est un collectionneur privé qui m’a donné ça, elle n’a jamais été commercialisée... il faudra que t’attendes la sortie du DVD pour pouvoir la réécouter ! Mais je croyais que tu n’aimais pas le Reggae ?Propos recueillis par Gaël GolhenMarley, un documentaire à voir en salles dès le 13 juin.