DR

La cinéaste nous parle de sa très belle adaptation de Réparer les vivants.

On pleure beaucoup devant Réparer les vivants, qui est pourtant fondamentalement feel-good. A la fois mélo, chronique documentaire, film médical, thriller, le troisième film de la réalisatrice d’Un poison violent et Suzanne est surtout un beau geste de cinéma. Rencontre.

Le film s’ouvre sur une séquence de surf incroyable.
Oui, c’était une scène à forts enjeux. Le film parle de la vie et de la mort, et l’eau a une symbolique très forte. Je voulais faire pressentir ce qui va arriver à Simon aussi, comme s’il avait une prévisualisation de sa mort. Esthétiquement, il fallait filmer le surf sans basculer dans un truc purement esthétisant : c’est facilement joli le surf, et je ne voulais pas qu’on soit seulement en train de regarder des belles images. L’idée n’était pas de capter des performances, mais le rapport à l’élément et au danger inhérent à ce sport.

C’est quand même très beau. Techniquement, comment l’avez-vous filmée ?
Il fallait une caméra embarquée dans l’eau. J’ai fait appel à un cadreur-surfeur spécialisé. On a fabriqué des caissons étanches et travaillé avec deux caméras. La Red classique et la Phantom qui enregistre à 1000 images par seconde. Le surf va tellement vite ! Une « sensation » ne dure que 3-4 secondes. Pour l’appréhender, il faut ralentir l’image, étendre le temps. J’ai tout enregistré entre 100 et 1000 images par seconde et c’est au montage que je trouvais la vitesse qui me convenait. La séquence démarre à 24 images/seconde et ça décélère progressivement, ça se déréalise aussi, jusqu’au plan du tube, le plus ralenti de tous, qui a été tourné à 1000 images/seconde. Cinq jours de tournage et six mois de montage, pour une minute à l’écran.

DR

Il y a plusieurs mouvements dans le film, marqué par différentes ruptures esthétiques.
Tout le début est influencé par le teen movie. A partir de l’accident, la violence du réel, on bascule dans le réalisme de l’hôpital et l’objectivité de ce à quoi les parents vont être confrontés. Quand la vie reprend avec le personnage d’Anne Dorval, on est dans le mélo et j’essaie d’assumer à fond l’histoire sentimentale de cette femme. Ensuite le film devient quasiment un film d’action, animé par un sentiment d’urgence, suspendu entre la vie et la mort.

Comment vous gérez le mélo et le degré d’émotion ?
Je tourne quatre ou cinq versions différentes des scènes en allant plus ou moins loin dans l’émotion, et je choisis au montage en fonction de ce que le film peut supporter. C’était très important pour les séquences d’Emmanuelle Seigner, qui a joué tous les registres. Au final, j’ai gardé quelque chose d’assez retenu. Il y a tellement de charge émotionnelle que si j’avais été trop loin, ça aurait été insupportable. Et puis je suis toujours plus touchée par les gens qui se retiennent de pleurer.

A côté du mélodrame, il y a l’hyper réalisme des scènes opératoires. Pourquoi vouloir absolument filmer ça ?
Le bloc opératoire est pour moi un lieu de cinéma très fort, dans lequel il ne va pourtant pas beaucoup. C’est The Knick (la série de Steven Soderbergh) qui m’a donné envie de filmer de la chirurgie. J’ai passé beaucoup de temps en immersion à l’hôpital pour écrire le scénario, j’ai assisté à une greffe, j’ai essayé de voir ce que ça me faisait. Et j’avais beau avoir suivi toutes les étapes, observé tout le processus scientifique hyper concret, parfois trivial, ce qui m’a le plus frappée c’est la magie hallucinante du moment où le cœur se remet à battre. Je crois que plus on est précis dans son rapport au réel, plus le réel est mystérieux. Il y a quelque chose qui nous échappe totalement et pour sentir ce qui nous échappe, il faut avoir filmé tout le reste. C’est comme pour le cœur, pour avoir accès à toute sa symbolique, il faut l’avoir filmé comme un organe, une pièce de boucher que tu peux extraire, peser, mesurer, conserver dans une glacière, recoudre, etc.

DR

On pense beaucoup à Dolan sur ce film : pour ses actrices (Anne Dorval et Monia Chokri), et pour cette manière de filmer des stars dans un contexte quotidien.
Je ne me suis pas posé la question de la notoriété des acteurs, connus ou pas connus, professionnels ou pas, je m’en fous, je vais vers des gens qui m’attirent. Physiquement déjà. J’ai besoin de visages et de corps que j’ai envie de filmer. Et puis, ce qui est beau c’est d’aller chercher des gens qui incarnent plein de trucs et de les mettre au service d’autre chose que d’eux-mêmes. Dolan fait ça extrêmement bien, effectivement, et dans mon film c’est un gros enjeu. Je prenais tous ces acteurs, mais il allait falloir les oublier pour les mettre au service de l’histoire. Aucun n’a le rôle principal. Mais ils ont compris ça dès le scénario ; l’enjeu n’était pas les personnages. C’était l’histoire.

On pleure beaucoup, pourtant Réparer les vivants est un vrai feel-good movie. Vous y pensez en faisant le film ?
C’est une question qui hante tous mes films : comment je laisse le spectateur à la fin. Je mets en scène des trajectoires d’émancipation, de libération. Pour moi le cinéma, c’est une manière de se sentir vivant sans se mettre en danger. Il doit fonctionner comme une catharsis ; lâcher ses émotions pour mieux les mettre à distance. Ça me fascine de voir les gens passer leur vie à transformer la douleur en quelque chose de positif. J’ai envie de faire des films qui rendent hommage à ça, même si ça peut paraître niais. Ça a à voir avec une quête humaniste aussi. J’aime les réalisateurs comme Renoir pour leur amour de l’humanité.

C’est particulièrement vrai dans la manière dont vous mettez en scène le don d’organe : un geste humaniste.
En France, si tu ne dis pas explicitement non au don d’organe, ton corps, après ta mort, appartient à la société. C’est un principe de solidarité extraordinaire.  Et j’ai l’impression qu’on a besoin de cet esprit-là. La mort n’a jamais été aussi présente dans la société, avec les attentats et la violence dans laquelle on a basculé, et en même temps on est dans le déni total. J’espère que le film peut aussi trouver sa place dans ce contexte.

Vous parlez de prendre en charge des émotions fortes. Vous envisageriez d’explorer des registres plus légers ?
Bien sûr. Mais je ne sais pas si j’en serais capable. J’adore la comédie, je suis fan de Blake Edwards, des frères Farelly, de Jude Apatow. Je rêverais de savoir faire ça. Mais pour moi les bonnes comédies sont des drames, toujours. Savoir parler avec légèreté de trucs graves, j’adore ça, et j’aimerais bien que ça fasse partie de mon parcours.

Notre critique de Réparer les vivants

Réparer les vivants de Katell Quillévéré avec Emmanuelle Seigner, Kool Shen, Anne Dorval, Tahar Rahim... sort en salles le 1er novembre. Bande-annonce :