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Le réalisateur évoque l’acteur légendaire, mort en septembre dernier.

Délicieux portrait, à la fois loufoque et funèbre, d’un vieil homme au soir de sa vie, Lucky s’apprécie surtout comme un hommage à son acteur principal, Harry Dean Stanton, gueule de lézard fripée et dégaine de croquemitaine country, croisé dans plus de cent films (Alien, Paris, Texas, Sailor et Lula…), et mort en septembre dernier à l’âge de 91 ans. L’homme derrière la caméra, John Carroll Lynch, est un débutant mais pas un inconnu : lui aussi est un second rôle adoré du cinéma US, vu dans Fargo (il y jouait le mari de Frances McDormand), Zodiac (il était Arthur Leigh Allen, suspecté d’être le serial-killer traqué par Jake Gyllenhaal) ou la série American Horror Story (Twisty the Clown). On l’a croisé lors de son récent passage à Paris pour célébrer en sa compagnie la mémoire de Harry Dean Stanton.

Première : L’idée à l’origine de Lucky, c’est d’offrir un vrai beau premier rôle à Harry Dean Stanton, le champion des seconds rôles ?
John Carroll Lynch :
Oui, en grande partie. Le film est clairement une célébration. Harry tenait bien sûr le premier rôle de Paris, Texas, il avait eu d’autres opportunités d’être tête d’affiche depuis, mais il les avait toutes déclinées, ça ne l’intéressait pas plus que ça. Il était à un moment de son existence où il n’avait plus envie, ni besoin, de travailler trop dur. Et il ne ressentait pas spécialement le besoin d’être célébré non plus d’ailleurs. Lucky n’est pas un projet guidé par la vanité... Mais il y a quelque chose dans ce script qui lui a donné envie de le faire. Lucky raconte que regarder la mort en face peut vous aider à vivre dans la joie. Harry aimait cette idée.

Vous êtes-vous même comédien, un stakhanoviste des seconds rôles, ce qu’on appelle un character actor. Et de loin, on a l’impression que les character actors forment une espèce de confrérie secrète. Une confrérie dont Harry Dean Stanton était le roi…
Hé, hé, oui, c’est un peu ça ! On est comme une bande, qu’on retrouve d’un film à l’autre… Margo Martindale, CCH Pounder, Barry Shabaka Henley, J.K. Simmons, J.T. Walsh, mon ami Mark Rolston… Qu’ont-ils en commun ? A mon avis, la capacité de rendre réel, aux yeux du spectateur, le monde dans lequel ils évoluent. Un excellent exemple, c’est la scène de Harry Dean dans Avengers. Au milieu de ce déchainement d’événements surnaturels, il y a soudain ce moment très puissant, où un agent de sécurité accepte de la façon la plus naturelle du monde la dualité de Bruce Banner et le remotive pour partir au combat. Le monde dans lequel vivent les héros semble soudain réel aux spectateurs. C’est pareil dans Alien, quand Harry tombe nez à nez avec le xénomorphe. Ou dans Une Histoire vraie : il n’est présent que 5 minutes à l’écran, mais il apporte une résonnance émotionnelle extraordinaire au film. Toute la quête de Richard Farnsworth, qu’on a suivie pendant 90 minutes, s’incarne soudain sur le visage de cet homme assis sur un porche. Et il prononce à peine trois mots !

Et dans votre carrière à vous, quels sont les moments où vous avez réussi à faire ça ?
C’est difficile d’être juge et partie, mais dans un film comme Volcano, aussi over the top et surréaliste que ça puisse être, je crois que j’avais réussi à apporter un moment émotionnel et humain plutôt crédible. Fargo est un autre bon exemple : la relation entre Marge et Norm (le couple joué par Frances McDormand et John Carroll Lynch) est la fondation du film, sa source de chaleur. Ce couple donne de l’espoir – ce qui est toujours appréciable dans un film des Coen.

C’est pour quels rôles, quels films, qu’on vous reconnaît dans la rue ?
Oh, ça dépend. Fargo, définitivement. Gothika aussi, étonnamment. On me parle aussi de Twisty le Clown de American Horror Story, ou Mac McDonald dans Le Fondateur, parce que c’est ce que les gens regardent en streaming ces jours-ci. Zodiac aussi, bien sûr. Et le Drew Carrey Show, où je jouais un travesti. Récemment, une jeune actrice trans m’a dit à quel point ça avait été important pour elle. On ne sait jamais ce qui va toucher les spectateurs. Là, grâce à Lucky, je mesure à quel point Harry Dean Stanton faisait partie de la vie des gens.

Vous savez pourquoi il a refusé autant de premiers rôles ?
Oh, il y a tout un tas de raisons. Il se voyait avant tout comme un musicien et il aimait avoir du temps à consacrer à sa musique. Et l’argent avait fini par ne plus être un problème pour lui. Mais il n’a jamais cessé de tourner, en fait. A une époque, il disait oui à tout. Parce qu’il aimait être sur un plateau. C’est le cas de beaucoup d’acteurs. Je me dis souvent que si je refusais plus de choses, peut-être que j’aurais des rôles plus consistants. Mais j’aime travailler. Raconter des histoires.

Notre critique de Lucky

Comment David Lynch – avec lequel, rappelons-le, vous n’avez aucun lien de parenté – s’est-il retrouvé au casting de Lucky ?
Ça, c’est une idée de Harry. Une idée géniale, mais aussi très compliquée à mettre en œuvre, car David était très pris par la postproduction de Twin Peaks. On a jonglé avec les emplois du temps et on a réussi. A l’arrivée, même si ça n’était pas intentionnel, il y a des similitudes, des échos, entre Twin Peaks et Lucky, dans la manière dont on regarde Harry Dean Stanton. J’ai demandé à Lynch ce qu’il avait appris du tournage de Twin Peaks et il m’a dit : “Passe le plus de temps possible avec tes amis.” Parce que lui en a vu beaucoup partir récemment (plusieurs acteurs de Twin Peaks, de Catherine Coulson à Miguel Ferrer, sont morts depuis le tournage de la série – ndrl).

C’est quoi, votre premier souvenir d’Harry Dean Stanton au cinéma ?
Luke la main froide, à la télé, quand j’étais gosse. Quand il chante Just A Closer Walk With Thee, c’est un moment extraordinaire, apaisé, hors du temps. Encore une fois : la création d’une réalité dans laquelle évolue le héros joué par Paul Newman. Mais le moment fondateur, ça a été l’année de mes 20 ans. J’étais déjà acteur, en tournée avec une troupe de théâtre, on jouait du Shakespeare, et j’ai vu Harry Dean coup sur coup dans Paris, Texas et Repo Man. Deux rôles aux antipodes. Dans Paris, Texas, il était déchirant, fêlé, dans ce peep-show filmé comme un confessionnal. Et dans Repo Man, il jouait ce type détestable qu’on ne pouvait pas s’empêcher d’adorer. J’ai été envoûté.

Dix rôles inoubliables de Harry Dean Stanton

Sur l’affiche américaine du film, il y a écrit : “Harry Dean Stanton is Lucky”. Vous pensez qu’il a été chanceux dans sa vie ?
Oh, comme tout le monde, il a eu des malheurs, des deuils, le cœur brisé. Mais il s’est toujours relevé. Après avoir servi dans la Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, il a décidé de devenir acteur, et on peut dire qu’il a plutôt réussi… Il a travaillé avec les plus grands. Il jouait la musique qu’il aimait. Il s’était offert le droit de faire ce qui lui chantait.

Et vous, vous êtes “lucky” ?
Adolescent, j’ai voulu devenir acteur, et je fais ce métier sans discontinuer depuis. J’ai travaillé avec de grands cinéastes. Je suis marié avec une femme extraordinaire, j’ai des enfants et des petits-enfants. J’ai fait des erreurs monumentales mais, grâce à Dieu, elles ne m’ont pas trop porté préjudice. J’ai survécu au cancer. Puis j’ai voulu devenir réalisateur et Harry Dean Stanton a accepté d’être la star de mon premier film. Donc, oui, je crois qu’on peut dire que je suis plutôt verni.

Lucky, actuellement en salles.