Rencontre entre Sean Penn et Isabelle Huppert, deux présidents de jury d'exception

14/05/2009 - 14h07
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Sean Penn a dirigé le jury du festival de Cannes l’an passé, Isabelle Huppert s’apprête à présider celui de 2009. grâce à première, ce passage de témoin a eu lieu le 27 février dernier et a pris la forme d’une conversation inédite sur les grandeurs et les servitudes d’une fonction aussi brève qu’essentielle, avec une règle absolue : ne jamais briser la loi du silence...

Par Véronique Le Bris

Vous êtes-vous déjà rencontrés ?
Sean Penn : Nous nous sommes croisés brièvement. Deux fois.
Isabelle Huppert : Oui, sur la Croisette, à Cannes, il y a quelques années. Êtes-vous souvent allé à Cannes avant d’être président du jury ?
Sean : Je me souviens de la première fois, j’avais 22 ou 23 ans. J’avais rencontré, dans un bar de Los Angeles, Harry Dean Stanton, qui partait le lendemain pour le festival. Je n’étais jamais allé en Europe de ma vie mais j’avais un passeport. Je lui ai dit : « Est-ce que je pourrais dormir sur le canapé de ta chambre d’hôtel ? » C’était l’année de Paris, Texas, je crois...
Isabelle : J’étais membre du jury cette année-là, sous la présidence de Dirk Bogarde. C’était en 1984.
Sean : C’est ça. Je me suis vraiment amusé, personne ne me connaissait, je pouvais marcher dans la rue et aller voir tous les films que je voulais, incognito. Ensuite, avec Robert De Niro, nous avons un peu voyagé en Europe.
Isabelle : Moi, je suis venue à Cannes pour la première fois en 1975, pour y recevoir les prix Bistingo et Suzanne-Bianchetti. Et l’année suivante, mon premier film en compétition était Aloïse de Liliane de Kermadec, l’histoire d’une peintre schizophrène du mouvement d’Art brut.
Sean : Vous qui avez déjà été jurée, comment envisagez-vous votre rôle de présidente ?
Isabelle : Je crois que les choses peuvent se dérouler très différemment de ce que j’imagine. Je crois que tout se définit au contact des uns, des autres. Je me connais, c’est comme pour mes rôles. J’y pense, et le moment venu, tout se met en place. J’y ferai passer mes convictions, bien sûr, mais, comme pour mes rôles, j’improviserai le moment venu.
Sean : J’ai eu la chance d’avoir une sélection de très bons films, j’espère que ce sera votre cas. J’espère aussi que vous aurez un grand jury. Le mien a remis deux prix à l’unanimité : la Palme d’or à Entre les murs et le Prix d’Interprétation à Benicio Del Toro pour Che. Mais vous allez souvent au cinéma, non ?
Isabelle : Oui, aussi souvent que possible, mais pas autant que j’aimerais. J’ai des goûts très éclectiques. Je peux tout voir.
Sean : Ça reste malgré tout un exercice différent de celui de présider un jury. Moi qui adore discuter de ce que je viens de voir, là, c’était impossible. Même quand ma femme est venue et a commencé à me poser des questions, je savais que je ne devais pas esquisser le moindre sourire à propos d’un des films en compétition. Il aurait suffi qu’elle fasse la même chose en parlant à une de ses amies pour qu’un pronostic sur le palmarès soit lancé ! Ça n’a pas été le cas pour tous les membres de mon jury. Mais moi, je me suis imposé de ne rien laisser paraître !
Isabelle : Garder tous mes sentiments pour moi va sans doute être la chose la plus difficile. Ne rien laisser paraître. Ni contentement. Ni désintérêt. Blank face.

Connaissiez-vous les membres de votre jury avant le festival ?

Sean : Je connaissais bien Alfonso Cuarón, un peu moins quatre d’entre eux et pas du tout les cinq autres. Mais je m’étais renseigné sur leur travail. Je savais donc où je mettais les pieds.
Isabelle : Vous vous réunissiez régulièrement ?
Sean : Je ne voulais pas que l’on commence, dès le début, à trop parler des films. J’avais peur que des ondes négatives envahissent nos premières discussions. Nous étions tous là pour célébrer un événement, pas pour insister sur ce que nous n’aimions pas. Je pensais que plus nous allions discuter des points positifs des films, plus nous allions être productifs. Il faut quand même se parler régulièrement : on accumule les projections, on a besoin de se rafraîchir les idées. Or, je tenais à ce que le premier film de la sélection garde autant d’impact que le dernier film vu. Finalement, nous ne nous sommes pas du tout rencontrés pendant les quatre premiers jours du festival. Ensuite, nous nous sommes concertés tous les deux ou trois jours, puis tous les jours à la fin.
Isabelle : C’est un bon rythme. Un démarrage en douceur puis une accélération...
Sean : Il faut que les membres du jury échangent suffisamment entre eux, mais tout en prenant le temps de digérer ce qu’ils ont ressenti seuls. En tant que président, mieux vaut avoir une idée de ce que pensent les autres jurés. Ainsi, le jour de la délibération, la discussion est plus claire.
Comment avez-vous géré votre jury ?
Sean : Le plus démocratiquement possible. Quand on respecte un groupe, il vous respecte à son tour. Avez-vous prévu, Isabelle, de donner une ligne directrice, ou des critères spécifiques
pour juger les films ?
Isabelle : Moi non, mais je sais que vous l’avez fait.
Sean : Seulement pour la Palme d’or.
Isabelle : Moi, je ne veux pas aller sur ce terrain-là, même si je comprends votre approche. Un jury est par définition subjectif, et les jurys doivent se succéder avec des appréhensions différentes, c’est ce qui fait le prix de ce système. J’ai aussi l’impression que la Palme, et, dans une moindre mesure, les autres prix, reste celle du président, même s’il n’est pas seul
à en décider. Entre les murs sera toujours relié à vous, Sean Penn.
Isabelle : Mais la Palme d’or peut aussi être un coup de projecteur porté sur un film.
Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’on dénigre les autres.
Isabelle : Quand vous avez dit que cette Palme d’or devait être politique, que vouliez-vous dire ?
Sean : Je ne pense pas avoir employé le mot « politique ». Et sûrement pas dans le sens littéral. Pour moi, être une bonne mère est déjà politique. Si un film élève le débat, s’il s’inscrit dans l’air du temps, alors il est politique.
Isabelle : Sans doute. Le mot « politique » était en effet à prendre dans son acception la plus large. Votre déclaration avait du sens pour moi dans la mesure où elle venait d’un Américain et non d’un Européen. Le mot « politique », vu d’Europe, paraît réducteur appliqué comme seul critère à un film. L’industrie de votre cinéma est plus orientée vers le loisir, l’entertainment pur et dur. Ici, nous sommes plus proches du concept de culture, on parle facilement de films d’auteur. J’ai compris pourquoi vous aviez dit cela. C’est une voix moins audible à Hollywood qu’ici.
Sean : En fait, bien plus que les discussions avec le jury, ce sont les critiques et les articles parus sur les films de la compétition qu’il faut éviter de lire.
Isabelle : C’est difficile quand vous avez tous les journaux dans votre salle de bains chaque matin.
Sean : C’est une règle très stricte que j’ai imposée à mon jury. Et si un membre était avec nous en ce moment, il ne serait même pas autorisé à en rire...
Isabelle : Ça doit être amusant de se croire roi d’un jour et d’ériger ses propres règles, en faisant semblant de croire que vos sujets vont faire semblant de s’y soumettre.
Sean : Si j’ai un conseil à vous donner, mais peut-être le connaissez-vous puisque vous avez déjà été membre du jury, c’est de ne pas oublier de prendre un bon livre le dernier jour.
Isabelle : Ah ! Quand on est coincés dans cette maison, isolés pour délibérer ? Mais alors, pas n’importe quel livre. À l’heure du jugement, un bon livre de philosophie, par exemple, qui vous amène à la sérénité.
Sean : Moi, j’avais fait venir des masseuses pour que les membres du jury se fassent masser à tour de rôle. La délibération est une drôle de journée, on est complètement coupés du monde, sans portable ni aucun contact avec l’extérieur !
Isabelle : C’est le Loft tout d’un coup ! Enfermés dans une tour magique, c’est drôle et excitant, on dirait un jeu, avec des enjeux de taille, certes, mais un jeu.
Sean : J’ai été surpris d’apprendre que vous seriez présidente du jury pour la première fois. Pourquoi ne l’avez-vous jamais été auparavant ?
Isabelle : Je vais très souvent à Cannes avec un film en compétition ! Et quand je n’y vais pas, je tourne...
Sean : J’ai dîné avec Thierry Frémaux hier soir, il semblait déjà tout excité par les films qu’il avait commencé à regarder...
Isabelle : Espérons qu’il en sera de même pour nous !
Est-ce un honneur, une fierté de présider ce jury ?
Isabelle : Oui, c’est tout ça, bien sûr. Mais c’est avant tout un plaisir annoncé ; je me réjouis beaucoup de cette perspective.
Sean : Moi, j’y ai vraiment pris plaisir. Mon groupe était sympathique. Juste avant de venir, je m’étais promis d’être très sérieux, de me coucher tôt le soir pour être en forme. Dans la plupart des autres festivals, je cramais toute mon énergie la nuit. Je voyais donc peu de films. Là, j’avais prévenu mon jury...
Isabelle : (Riant.) Ah ! Comme pour les critiques. Vous leur disiez : « Couchez-vous tôt ! » Tiens, moi aussi je vais leur dire : « Tout le monde couché à 8 heures ! »
Sean : En fait, les bons films nous tiennent éveillés. Le jury n’a demandé à revoir que trois films. Je n’ai pas imposé que nous voyions les films tous ensemble. Au contraire, je tenais à ce que chacun les regarde au top de sa forme. Mais j’avais chargé quelqu’un de les surveiller pendant les projections...
isabelle : Pour ne pas qu’ils s’endorment ? Mais c’est pire que de diriger une crèche d’enfants, d’être président du jury ?
Sean : Parfaitement. Et sans doute parce que je suis moi-même un réalisateur parfois sélectionné en festivals, je tenais à ce que le film projeté soit vu dans son intégralité, et que chaque membre du jury le regarde avec l’esprit clair, sans s’assoupir. Pour moi, un jury n’a qu’une responsabilité majeure : regarder le film en entier. C’est même la seule chose à propos de laquelle j’ai été extrêmement strict. Tout a un impact, et les éléments influent différemment sur chacun d’entre nous. La perception est différente suivant qu’on voit un film avec du public ou seul dans une pièce. On ne le reçoit pas non plus de la même manière à la projection du soir ou à celle du matin. À chacun de construire sa propre bulle.
Isabelle : Vous avez vu des films le matin et d’autres le soir ? Je sais que certains présidents ont imposé à leur jury d’assister à la séance de 8 h 30 !
Sean : Ce n’est pas nécessaire. C’est même, selon moi, le meilleur moyen de dissiper votre pouvoir de président que d’imposer à tout le monde de fonctionner comme vous. On est plus respecté en n’imposant pas ses choix !
Isabelle : Alors je serai respectée. Mais ce sera pour mieux arriver à mes fins !
Avez-vous des regrets concernant votre présidence ?
Sean : Un seul, et c’est d’ailleurs un autre sujet que j’aimerais aborder avec vous. Quand un film sans distributeur est éreinté à Cannes par Variety, The Hollywood Reporter ou de mauvaises critiques, sa carrière, avant même d’avoir commencé, est déjà détruite.
Isabelle : C’est arrivé l’an dernier ?
Sean : Oui, avec Che. Comme vous ne pourrez vous exprimer sur aucun film, c’est par votre présence aux soirées où vous serez invitée que, en tant que présidente, vous aurez vraiment un rôle à jouer. Votre venue donnera une chance supplémentaire de « créer du buzz » autour du film, et cela d’autant plus s’il n’a pas de distributeur. Mais ce qui est cool, en même temps, c’est que votre
présence suffit puisque vous n’êtes pas autorisé à parler des films avant la délibération. Savez-vous déjà qui sera dans votre jury ?
Isabelle : J’en connais déjà deux. J’espère que nous serons plutôt un groupe d’amis
et que nous saurons franchir vite la rigidité des barrières de la langue et du protocole de l’événement. Êtes-vous resté en contact avec les membres de votre jury ?
Sean : Oui, et avec tous. Pensez-vous venir à Cannes accompagnée de votre famille ?
Isabelle : Sûrement de Lorenzo, mon fils de 21 ans qui adore le cinéma. Sans doute ma fille Lolita qui est actrice nous rejoindra-t-elle. Mais le petit dernier, Angelo, qui n’a que 11 ans, sera à
l’école. Il viendra le week-end. Savez-vous que les jeunes ici vous adorent ?
Sean : Ici plus qu’aux États-Unis !
Isabelle : Que préparez-vous en ce moment ?
Sean : Je suis en train d’acquérir les droits de deux livres pour deux films différents. Et, entre-temps, je vais faire un peu l’acteur. Aux côtés de Naomi Watts dans un film adapté de l’histoire de ces deux agents de la CIA dont la Maison-Blanche a révélé l’identité, le mari ayant remis un rapport sévère révélant l’implication du gouvernement Bush dans un trafic d’armes entre le Niger et l’Irak. Et vous ?
Isabelle : Je commence à tourner un film français en Belgique, puis je reviendrai au théâtre, au Brésil et à New York, dans une pièce mise en scène par Bob Wilson et déjà jouée à Paris.
Sean : Combien de langues parlez-vous ?
Isabelle : L’anglais, que je voudrais mieux maîtriser, le français, l’italien. Et le russe, que j’ai étudié à l’école. Je ne le parle pas couramment mais suffisamment pour jouer. D’ailleurs, j’ai déjà fait
un film en russe.
Sean : Parler français et anglais vous simplifiera la tâche. C’est parfait pour présider le jury. Mais sachez que certains jurés ne parleront presque pas ces
langues. Et que vous aurez alors quasiment un autre membre du jury : le traducteur.
Isabelle : Oui, d’ailleurs, d’ici là, j’ai l’intention d’apprendre le chinois, au cas où... Quant au traducteur, il faut donc le choisir avec attention pour qu’il ne se transforme pas en espion.
Sean : Il faut en tenir compte... Aucun être humain ne peut être présent dans la pièce le jour de la délibération sans faire passer ses sentiments sur les films. C’est humain et inévitable.
Finalement, comment vous préparez-vous à cette présidence ?

Isabelle : Je m’y prépare en y pensant et je sais aussi que Cannes nous donnera des nouvelles du monde. Espérons qu’elles ne seront pas trop mauvaises mais aussi pleines d’espoir. Le monde est fragile en ce moment, et le cinéma et Cannes en particulier ne sont ni sourds ni aveugles. On ne pourra pas passer sous silence la crise et le désarroi ambiant.
Sean : Vous avez déjà présidé un jury ?
Isabelle : J’ai été présidente des European Film Awards en 2002, l’année où nous avons consacré Krzysztof Kieslowski pour Tu ne tueras point, le dixième film du Décalogue.
Sean : J’ai présidé le jury du Festival du film de Paris. Un jour, dans le lobby d’un hôtel, j’ai croisé Pedro Almodóvar. Il est venu vers moi et m’a dit : « Sean Penn, vous imaginiez-vous un
jour président de quelque chose ? »
Isabelle : Cannes est un petit royaume imaginaire mais qui a en charge le plus puissant des pays, le pays des rêves, pour un temps très court. Allez-vous voir des films européens à San Francisco ?
Sean : Ces quinze dernières années, la plupart des films que j’ai vus étaient des films pour enfants. J’essaie désormais d’aller voir les films qui passent près de chez moi, surtout les français. Honnêtement, je ne vais pas très souvent au cinéma, et c’est pourquoi j’ai adoré mon expérience à Cannes, vraiment apprécié la facilité avec laquelle on pouvait y voir les films. C’était un peu comme visiter un musée, avec la sensation d’être libre de voir ce que je voulais. L’autre clé, c’est le jury. Les gens ne s’aiment pas forcément, mais ils se respectent. Un autre conseil... J’ai dit à Gilles Jacob qu’on perdait trop de temps dans la voiture entre le Carlton, où nous sommes logés, et le Palais à cause des embouteillages, que l’idéal serait d’aller aux projections en bateau. Le pire étant la séance du soir où il faut être habillé. J’enfilais l’un de mes deux costumes en vitesse avec l’impression d’être une machine, de jouer dans Un jour sans fin... puis je sautais dans la voiture. Les deux fois où j’ai réussi à aller au Palais en bateau, ce fut vraiment plus confortable. Mais, Thierry Frémaux va me tuer de vous avoir dit cela.
Isabelle : Vous me donnez une idée : je vais demander un hélicoptère !
Sean : En fait, vous connaissez beaucoup mieux le festival que moi ! J’espère que tout se passera bien...

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