Melancholia : interview
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Melancholia : l'interview de Kirsten Dunst
Comment Lars von Trier vous a-t-il contactée ?
Un jour, j’ai reçu le scénario de Melancholia et un e-mail qui disait : « Lars von Trier veut que tu sois dans son film, il veut te rencontrer. » J’étais surexcitée. Comme un océan nous séparait et qu’il ne voyage pas, on a fait connaissance virtuellement sur Skype. Lui était anxieux à l’idée de parler à travers un écran, et moi, j’avais la nervosité de la fan qui va s’adresser à l’un de ses réalisateurs préférés... À la fin de la conversation, il m’a juste dit : « OK. » J’ai raccroché et j’ai exulté. De tels scénarios, on n’en voit pas passer beaucoup dans une carrière. Je savais que j’allais participer à quelque chose de très spécial et travailler avec des gens que je vénère, à commencer par Charlotte Rampling. Elle a toujours été l’une de mes actrices modèles.
Qu’est-ce que ça donne, un chat sur Skype avec Lars von Trier ?
C’est étrange... En fait, il est resté très pragmatique, on n’a rien approfondi. Il m’a donné des dates, des lieux de tournage. Il m’a aussi expliqué ses choix de casting. Je me souviens lui avoir longuement parlé de Portier de nuit et avoué à quel point j’adulais les deux Charlotte (Rampling et Gainsbourg). Et là, j’allais jouer la fille de l’une et la sœur de l’autre !
Vous ne l’avez jamais rencontré en chair et en os avant le tournage ?
Si, une seule fois. On a dîné ensemble au Danemark. J’étais flippée, je craignais qu’il ne veuille finalement plus me donner le rôle, alors qu’il était tout aussi inquiet et timide que moi ! Le truc avec Lars, c’est qu’il est extrêmement vulnérable et donne envie qu’on s’occupe de lui. Il aime être pouponné par les femmes, c’est pour ça qu’il y en a autant dans son équipe. Or, quand on ne connaît pas bien quelqu’un, cet instinct de protection ne vient pas tout de suite. C’est la raison pour laquelle je n’étais pas très à l’aise avec lui au début. Mais on est devenus amis pendant le tournage.
Que connaissiez-vous de ses précédents films ? J’avais vu Breaking the Waves, Dancer in the Dark et Antichrist. Pour moi, Lars est le seul cinéaste homme capable d’imaginer de tels rôles féminins. En général, quand les réalisateurs de sexe masculin écrivent sur eux-mêmes, ils choisissent un héros pour les incarner. Lars est le seul à se projeter en femme. Et, croyez-moi, c’est une chance inouïe de jouer Lars von Trier !
Il traîne derrière lui une réputation de directeur d’acteurs très manipulateur. Craigniez-vous de travailler avec le grand méchant Lars ?
(Rire.) Je m’étais renseignée auprès de mon amie Bryce Dallas Howard, qui avait travaillé sous sa direction (dans “Manderlay”). Je savais qu’elle n’allait pas me raconter
de salades et elle m’avait affirmé avoir vécu une expérience géniale. Bryce adore Lars alors que c’est quelqu’un d’ultrasensible, je pouvais donc lui faire confiance... Il ne peut pas soutirer de telles performances à des actrices sans être lui-même vulnérable. Je ne me suis jamais sentie manipulée. À la fin de la journée, il obtenait ce qu’il voulait, c’est sûr, mais ce n’est pas pour autant un Machiavel qui tire sournoisement les ficelles.
À l’origine, le rôle de Justine devait être tenu par Penélope Cruz.
Il n’y a pas d’actrice plus différente de vous, y compris physiquement... Je sais ! Lorsque Penélope a abandonné le projet (pour tourner dans “Pirates des Caraibes – La Fontaine de Jouvence”), Lars a discuté avec deux de ses amis en qui il a entièrement confiance, Susanne Bier et Paul Thomas Anderson, qui m’ont recommandée. Physiquement, c’est vrai qu’elle est plus crédible que moi en sœur de Charlotte Gainsbourg. Mais, comme Charlotte est quelqu’un de doux et de timide, ça n’a pas été très compliqué pour moi de me sentir proche d’elle. Et puis, je trouve très intéressant de jouer sur le contraste physique entre nous : elle, en apparence ténébreuse, et moi, lumineuse, alors que c’est tout le contraire dans le film. Je suis blonde aux yeux bleus, mais c’est moi qui attire les forces obscures.
Est-ce que Justine est une sorte d’antéchrist, finalement ?
C’est la vision romantique qu’on peut avoir du film. Chacun a son interprétation, apparemment ! Je suis prosaïque, je vois plus Justine comme un membre de ma famille que comme une sorcière !
Pour les personnages des deux sœurs, Lars dit s’être inspiré de la pièce de Jean Genet, Les Bonnes. Il vous en a parlé ?
Jamais ! Il m’a juste demandé de regarder Persona, de Bergman, que je n’avais jamais vu, pour la relation étroite entre les deux rôles féminins, et Indiscrétions, de George Cukor, que je connaissais déjà, pour la représentation du mariage et la féminité de Katharine Hepburn. Dans le scénario de Melancholia, toutes les références au personnage d’Ophélie et au romantisme allemand, notamment à travers la musique de Wagner, m’ont beaucoup aidée. Pour moi, Justine est l’essence même du romantisme. J’ai aussi longuement étudié les peintures de Bruegel. Je m’en suis imprégnée avant le tournage et, dès que j’ai atterri en Suède, j’ai tout balancé par le hublot. J’en étais nourrie, c’était en moi.
Avez-vous renoué avec vos origines suédoises sur le tournage ?
Ma grand-mère est suédoise, j’adore les poissons fumés, mais j’ai quand même grandi dans une ferme du Minnesota... Mon père étant allemand, je me sens plus proche de mes racines germaniques. J’ai même un passeport européen ! Mon rêve, ce serait de tourner avec Michael Haneke dans ma langue paternelle, que je parle un peu. J’accepterais n’importe quel rôle dans un de ses films.
Lars a déclaré que le fait que vous ayez vous- même traversé une dépression l’a beaucoup aidé. Lui avez-vous vraiment montré des photos de vous au fond du gouffre ?
Lors de notre première rencontre, Lars a beaucoup évoqué l’apparence que l’on a quand on est déprimé, ce « look » de la dépression. Il se trouve que, sur mon ordinateur, j’avais des images prises par un ami pendant un road-trip à Big Sur, quand j’étais au plus mal, et je les lui ai montrées. La dépression n’est pas une pose : c’est organique, on ne peut pas tricher. Derrière les yeux, tout est mort. La vie vous a en quelque sorte quitté. Lars est bien placé pour le savoir, et ça l’a effectivement inspiré de me voir dans cet état-là sur ces clichés.
Avez-vous fait des recherches médicales sur la dépression ?
La seule chose qui m’a été utile, c’est lorsqu’un thérapeute m’a appris que les gens traversant une dépression s’assagissent, se renforcent quand quelque chose d’atroce arrive ou est sur le point d’arriver. Ils deviennent indestructibles comme des superhéros et n’ont plus peur de rien puisqu’ils estiment n’avoir rien à perdre. Ce sont alors eux qui réconfortent les autres. Les rapports de force entre les faibles et les forts s’inversent naturellement parce que leurs peurs ne sont pas du tout les mêmes. C’est ce que montre le film. À la fin, Justine affronte la réalité et protège son neveu, alors que sa sœur, qui panique, en est incapable.
Ce qui est impressionnant dans le film, c’est de voir à quel point votre visage peut être beau, apaisé dans une scène, et laid, déformé par la dépression dans une autre.
Je fais partie de ces gens qui n’arrivent pas très bien à cacher leurs sentiments. Si je me mets dans un état émotionnel dépressif, ça se voit immédiatement sur mon visage. Et la dépression, c’est moche. J’ai un peu de mal à parler de ça aujourd’hui car, même si Melancholia a été un film grave et difficile à faire, je me suis éclatée sur le tournage, où j’ai beaucoup ri. Kiefer Sutherland, entre autres, y est pour quelque chose !
Lars a dit que le tournage avait été une promenade de santé pour vous comparé à ce qu’il a l’habitude de faire subir aux actrices. Auriez-vous pu aller aussi loin que Charlotte Gainsbourg dans Antichrist ?
J’ai eu beaucoup de mal à regarder Antichrist. Si j’ai pu aller jusqu’au bout, c’est probablement parce que je l’ai vu de jour – ça aide. Charlotte est très courageuse, bien plus que moi. Je ne suis pas sûre que j’aurais pu faire pareil et je ne pense pas qu’Antichrist aurait été un bon film si le rôle avait été confié à une actrice trop connue, surexposée médiatiquement à cause d’une énorme franchise comme Spider-Man. Ce film est trop dérangeant, trop provoc, bizarre à vous rendre malade. Les signaux auraient été brouillés. Mais je comprends tout à fait qu’il soit possible de tourner des scènes aussi extrêmes avec Lars. On se sent en sécurité avec lui.
Est-ce pour cela que vous avez accepté de tourner cette sublime scène de nu au clair de lune ?
Oui. Lars m’a même montré comment le plan serait cadré pour savoir si j’étais d’accord. On tournait au bord d’un ruisseau, dans un endroit difficile d’accès, donc il y avait très peu de monde autour de moi. Cette scène se justifiait totalement puisqu’elle représente Justine en connexion directe avec la planète Melancholia. J’aurais vraiment été idiote de m’y opposer.
Justine perdue dans ce château avec sa robe de mariée, errant dans ce jardin immense... On dirait une néo-Marie-Antoinette.
Je n’y avais pas pensé, mais vous avez raison ! Pourtant, je crois que Lars n’a pas vu le film de Sofia (Coppola). Il en regarde très peu. Le seul qu’il connaisse avec moi, c’est Spider- Man ! D’ailleurs, je le soupçonne d’être fan puisqu’il a déjà travaillé avec trois acteurs de la franchise : Bryce (Dallas Howard), Willem (Dafoe) et moi !
A-t-il évoqué l’aspect « fin du monde » avec vous ?
Non. La fin du monde est une métaphore pour lui. Encore qu’il jubilait plutôt à l’idée « d’appuyer sur le bouton ». Du genre : « OK, on va tout faire péter, allons exploser le monde ! »
Vous l’imaginez comment, vous, la fin du monde ?
C’est dur de répondre. Tant de catastrophes ont secoué le monde récemment que je ne me vois pas choisir entre le tremblement de terre et le tsunami.
Avec le recul, comment expliquez-vous ce qui s’est passé pendant la conférence de presse à Cannes ?
Il suffit de regarder la vidéo pour voir qu’on assiste au trébuchement d’un homme qui se prend les pieds dans le tapis. Je sais ce que c’est de se retrouver dans cette salle à Cannes. On s’adresse soudainement au monde entier, tout est retransmis en direct, y compris ces silences parfois gênants... On est soumis à une pression folle. Lars était de plus en plus nerveux, sa voix tremblait et, en plus, il confondait certains mots car il ne maîtrise pas bien l’anglais. Pour moi, c’était comme d’assister à un moment très embarrassant, quand un de tes amis essaie de faire une mauvaise blague à laquelle personne ne rit et qu’il s’enfonce, s’enfonce... Je n’étais pas décomposée, j’étais en train de mourir sur ma chaise ! Évidemment, il n’aurait jamais dû prononcer de telles paroles (à propos d’Hitler). Mais toutes les personnes qui connaissent Lars savent qu’il est tout sauf antisémite. S’il était infréquentable, vous pensez vraiment que quelqu’un d’aussi adorable que Charlotte Gainsbourg aurait tourné deux fois avec lui ? Et je ne suis pas maso non plus... Lars est un homme charmant. La première fois que je l’ai rencontré, il faisait de drôles de blagues. Quand on n’est pas habitué à son sens de l’humour, c’est déstabilisant. Mais, pendant la conférence de presse, personne ne s’en est offensé ou ne s’est levé pour partir, j’ai continué à répondre à d’autres questions. Je pensais que tout le monde avait compris qu’il plaisantait.
À votre retour aux États-Unis, est-ce que les Américains vous en ont voulu d’avoir défendu Lars ?
Pas du tout. Très peu de gens étaient au courant. Mon père m’a dit qu’il n’en avait même pas entendu parler ! Je trouve la mécanique des scandales ridicule. Je vis à New York et je peux vous assurer que là-bas, personne ne prend Lars pour un nazi fou.
L’avez-vous appelé après avoir reçu votre prix d’interprétation ?
Bien sûr. Il était heureux et tellement fier... La veille, il s’était excusé auprès de l’équipe parce qu’on n’avait pas pu célébrer le film comme il se doit. Il était désolé que nous n’ayons pas eu de dîner ou de fête.
Où est votre prix d’interprétation ?
Dans ma bibliothèque, mais il ne tient plus sur son socle ! Après Cannes, je suis partie à Istanbul et mes bagages ont été contrôlés à l’aéroport. Ils ont voulu voir ce que c’était et l’ont sorti un peu brutalement de sa boîte. Je dois absolument le réparer. C’est quand même la plus grande récompense qu’on puisse obtenir dans une carrière...
Pas mal après quatre années d’absence...
J’ai pris un peu de recul, c’est vrai. Vivre à Los Angeles peut être étouffant. Je me sentais écrasée, je ne supportais plus cette attention portée sur moi en permanence et qui avait fini par me priver de toute intimité. Alors j’ai déménagé à New York. J’ai quand même continué à travailler un peu, mais les films que j’ai faits ne sont pas encore sortis en Europe (“All Good Things”, un thriller avec Ryan Gosling, et “Upside Down”, un film de science-fiction indépendant).
Franchement, est-ce que l’arrêt de Spider-Man et l’annonce d’un reboot qui se fera sans vous a été un soulagement ?
Pas du tout. Pour moi, les tournages des trois Spider-Man ont fait office de marque- pages, de repères dans ma vie. Je savais que je pouvais tourner d’autres films et y revenir, comme un rendez-vous régulier qui m’attendait. C’était très réconfortant. J’adorais l’idée de retrouver Sam (Raimi), Tobey (Maguire) et toute l’équipe. Cette famille me manque beaucoup. J’aurais accepté un Spider-Man 4 avec joie.
Une rumeur voudrait que vous participiez au prochain film de Sofia Coppola. Vrai ou faux ?
Faux ! Ça nous a beaucoup fait rire, Sofia et moi. L’info venait d’un compte Twitter bidon d’American Zoetrope (la société de production de Francis Ford Coppola). J’adorerais retravailler avec elle, mais ça ne va pas être pour tout de suite. Là, je m’apprête à tourner une comédie de filles produite par Will Ferrell. J’en ai marre de faire pleurer, je veux faire rire !
J’imagine que vous invalidez aussi l’annonce de Lars von Trier selon laquelle vous tourneriez avec Charlotte Gainsbourg dans son prochain film, un porno...
Évidemment ! (Rire.) Mais je pense qu’il va le faire. C’est justement lorsqu’on se dit : « Mais non, impensable qu’il tourne un porno de quatre heures » qu’il va s’y mettre. On ne sait jamais avec lui... Ce dont je suis sûre, c’est que je ne serai pas dedans : même avec Charlotte, je ne me vois pas jouer les lesbiennes !
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