Cheval de guerre : interview
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L'interview sur Cheval de Guerre
À première vue, Cheval de Guerre ressemblait à votre lettre d’amour à David Lean et au cinéma anglais. En fait, pas tant que ça…
Je vois où la bande-annonce a pu vous induire en erreur. C’est effectivement une histoire très personnelle plus qu’un grand film épique à la David Lean. Le contexte est épique (les tranchées françaises, pendant la Première Guerre Mondiale), les émotions aussi, mais Cheval de guerre n’a jamais l’échelle ou le scope d’une grosse épopée de cinéma. J’ai beaucoup pensé à David Lean en faisant Empire du Soleil, mais pas cette fois…
La structure de Cheval de Guerre est très étonnante. Cet animal qui passe de main en main… C’est Winchester '73, mais avec un cheval à la place du revolver. Vous aviez pensé à cette analogie entre les deux films ?
Non, ça ne m’est pas venu à l’esprit. Je connais bien ce film, pourtant. Shelley Winters, Dan Duryea, James Stewart… Mais je n’ai pas fait le lien. En tout cas, une chose est sûre : c’est plus facile de demander de jouer la comédie à un cheval qu’à un revolver !
Comment Niels Arestrup se retrouve-t-il dans Cheval de Guerre ?
J’ai adoré Un prophète, l’un de mes films préférés de ces dernières années. Je l’ai vu trois fois. J’avais rencontré Niels à Paris lorsque je cherchais des acteurs pour Munich, je venais de le voir dans le film de Sophie Marceau, Parlez-moi d’amour. Entre parenthèses, je tiens à dire que ça a été une révélation pour moi de découvrir Sophie réalisatrice, elle a su tirer une performance incroyable de Niels… Il était donc sur mon radar depuis longtemps. Je suis ravi d’avoir pu enfin travailler avec lui.
L’histoire se déroule pendant la Première Guerre mondiale. Vous êtes plutôt un « spécialiste » de la seconde…
Je suis légèrement obsédé par cette période, c’est vrai. L’essentiel de mon travail traite de la Seconde Guerre Mondiale parce que mon père, qui est toujours parmi nous - 94 ans ! -, a combattu en Birmanie en 1940. Ce n’est pas le contexte qui m’a attiré dans le projet, mais la trame narrative simple de ce garçon et de son cheval, du courage qui les pousse à braver l’impossible pour être réunis.
Difficile de ne pas penser à John Ford devant Cheval de Guerre. Je ne dois pas être le premier à vous le dire…
Non, mais c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. John Ford a toujours été important dans ma vie et dans mon parcours. Je l’ai même rencontré lorsque j’avais 15 ans. Je n’avais pas pour autant son cinéma en tête en tournant Cheval de Guerre. Ce qui comptait pour moi, c’était l’histoire, et de trouver la bonne façon de la filmer. Le film montre des fermiers du Devon qui tentent de gagner leur vie en travaillant la terre, des soldats qui arpentent le no man’s land de la Somme en 1918… Les paysages avaient vraiment un rôle puissant à jouer. Et le meilleur moyen d’y parvenir, c’est d’éviter les gros plans. Il faut donner aux spectateurs la possibilité d’apprécier la majesté de l’environnement. John Ford considérait que Monument Valley était aussi important que John Wayne. Que l’Irlande était aussi importante que Maureen O’Hara dans L’Homme Tranquille.
Que vous a-t-il dit le jour où vous vous êtes rencontrés ?
J’étais lycéen en Arizona à l’époque, et j’étais parti en voyage à Los Angeles où j’habitais chez le frère de mon père. Il y avait ce cousin qui connaissait quelqu’un ayant participé à la création d’une série télé – Papa Schultz, je crois. Je tournais des films amateurs en 8mm, et je rêvais de mettre un pied dans l’industrie du cinéma. J’ai donc été présenté à cet homme, dans son bureau de Beverly Hills. Il m’a posé quelques questions, comprenant que mon désir de devenir metteur en scène était très sérieux, et il m’a dit : « Apparemment, tu veux faire carrière dans le cinéma, pas à la télévision. Tu ne devrais pas perdre ton temps à discuter avec moi, tu devrais parler à Jack. » Jack ? Je n’avais aucune idée de qui il s’agissait. Il m’a donc envoyé dans ce bureau à l’autre bout du couloir et, en attendant l’arrivée de ce Jack, j’ai regardé les photos au mur et j’ai soudain compris que j’étais dans le bureau de John Ford ! Il est arrivé dans sa tenue de safari, avec son bandeau sur l’œil, en train de mâchonner son mouchoir. Sa secrétaire m’a dit : « Il a 5 minutes à vous accorder. » Il a posé les pieds sur son bureau, m’a toisé, puis a fini par me lancer : « Alors comme ça, tu veux être un picture maker ? OK. Qu’est-ce que tu connais à l’art ? » J’ai bredouillé : « Euh, l’art, monsieur ? » - « Oui, la peinture, qu’est-ce que tu connais à la peinture ? » Comme je ne savais pas quoi répondre, il m’a dit de regarder les tableaux accrochés au mur et m’a demandé ce que je voyais sur le premier d’entre eux. « Euh… Je vois des Indiens sur des chevaux. » Ça l’a rendu fou, il s’est mis à hurler : « Non, l’horizon ! Où est la ligne d’horizon ? » - « En haut, monsieur. » - « Très bien. Deuxième tableau, qu’est-ce que tu vois ? » Comme un idiot, je réponds : « Je vois des cow-boys… » Il hurle à nouveau : « Non ! L’horizon ! Où est l’horizon ? » - « En bas, monsieur. » Il m’a fait me rasseoir : « Si tu vois un tableau où la ligne d’horizon est tout en haut ou tout en bas, il y a des chances que tu sois face à une œuvre d’art intéressante. Si la ligne d’horizon est pile au milieu, il y a des chances que ce soit de la merde. And now, get the fuck out of here ! » (Rires) Voilà, c’était ma rencontre avec John Ford, la seule et unique. J’avais 15 ans.
Cheval de guerre et Les Aventures de Tintin sortent à quelques mois d’intervalle, ce qui n’est pas une première dans votre carrière… Tout le monde se pose la question, Steven : comment réalise-t-on deux films à la fois ?
On ne les fait pas en même temps, déjà ! Ce serait le désastre assuré. Simple question de timing : le processus d’animation sur Tintin a duré trois ans et, pendant que les ordinateurs travaillaient, j’ai eu le temps de réaliser Cheval de guerre. Ce n’est qu’un hasard de calendrier si les deux films sortent presque simultanément. Mais c’était effectivement déjà arrivé avec Poltergeist et E.T., ou Amistad et Le Monde perdu… Qu’est-ce que je peux dire ? J’adore travailler !
Aucune motivation derrière tout ça, donc ?
Non. Mon record, c’est trois films en un an. Mais je ne le referai plus. En l’espace de douze mois, j’ai bouclé les prises de vues de trois longs métrages, comme le faisaient Michael Curtiz, Victor Fleming ou John Ford, les grands artisans de l’époque. J’ai tourné Le Monde perdu, Amistad et Il faut sauver le soldat Ryan… En un an ! Je n’ai jamais autant bossé de ma vie. Ma femme m’a fait jurer de ne plus recommencer.
Tintin était votre « dream project », le film dont vous rêviez depuis longtemps sans pouvoir le concrétiser… Et maintenant ? Il vous en reste d’autres ?
Je ne désespère pas de réaliser un jour une grosse comédie musicale à l’ancienne. Le défi de raconter une histoire en musique me démange toujours.
Lincoln, vous y pensiez depuis longtemps, non ?
Depuis dix ans. C’est un autre rêve qui prend vie, mais je préfère ne pas en parler. Je suis superstitieux (Sourire). Le dernier plan a été mis en boîte le 21 décembre, et j’ai pris trois semaines de vacances pour venir montrer Cheval de Guerre à Londres et à Paris. Je commence le montage après-demain.
De loin, on peut imaginer que Lincoln va boucler une sorte de trilogie informelle sur l’histoire afro-américaine, après La Couleur Pourpre et Amistad…
Le mot « trilogie » implique que tout ça aurait été prémédité. Or, je ne savais pas que j’allais faire Amistad quand j’ai tourné La Couleur Pourpre, et je ne savais pas que j’allais faire Lincoln quand j’ai réalisé Amistad. Je suis tout simplement attiré par les histoires parlant de gens qui se battent pour leur liberté. Et il y a des chances que j’en raconte encore quelques autres dans le futur…
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