Mesrine : l'ennemi public n°1 : interview
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Interview : Jean-François Richet dans la tête de Jacques Mesrine
Avec les deux volets qu’il consacre au gangster Jacques Mesrine, Jean-François Richet s’impose comme un metteur en scène d’envergure. Il revient pour nous sur la genèse de ce projet atypique qui concilie ambition d’auteur et grand spectacle populaire.
Avec Mesrine, il partage un physique robuste, un regard déterminé et une âme de battant. L’œil bleu incandescent, le corps penché en avant comme pour mieux vous envelopper, Jean-François Richet impressionne. Il jauge son interlocuteur, le contredit, abonde dans son sens. Sourit peu. C’est un militant.
Par Jean-Baptiste Drouet & Christophe Narbonne
On sort de la projection de L’Instinct de mort et de L’Ennemi public n° 1 avec un fort sentiment d’empathie pour Jacques Mesrine malgré sa violence, son jusqu’au-boutisme et ses crimes...
Jean-François Richet : Pour moi, Mesrine n’est pas un tueur, et je ne suis jamais tombé dans la fascination. Ce qui m’intéressait, c’était de suivre l’être humain, le petit gars de Clichy qui se fait tuer à un kilomètre de là où il est né. Avec Abdel Raouf Dafri, le scénariste, on a vraiment veillés à ne surtout pas en faire un héros, à éviter toute glorification en montrant ses zones d’ombre comme ses zones de lumière. Je n’ai pas voulu filmer la légende, même s’il en est devenu une, par la façon dont il est mort mais aussi parce qu’il avait un charisme particulier que les autres gangsters n’avaient pas. D’où la sympathie qu’il suscite encore aujourd’hui dans toutes les classes sociales. Mesrine est un personnage fédérateur.
Votre film, par sa mise en scène, installe un net processus d’identification...
J-F R. : L’identification nous met en lien direct avec l’émotion ressentie par le héros. L’enjeu, c’était aussi cela : faire adhérer le spectateur à toutes les facettes d’un homme pétri de paradoxes. Mesrine est violent, certes, mais il est aussi romantique, capable d’écrire des lettres d’amour magnifiques à Jeanne Schneider ou de construire de belles amitiés avec François Besse et Charlie Bauer. Vous parlez mise en scène, mais Mesrine s’est mis en scène toute sa vie, utilisant des médias comme Paris Match ou L’Express, fabriquant un décor dans une grotte pour terroriser un journaliste de Minute... Il a écrit sa légende de son vivant.
Le « mythe Mesrine » est-il toujours vivace auprès des jeunes de moins de 20 ans ?
J-F R. : Dans certains quartiers, on trouve des tags sur Mesrine. Il est cité dans beaucoup de morceaux de hip-hop. En banlieue, il fait partie de l’inconscient collectif en tant que grand braqueur, homme de panache qui a été tué par la police. Il n’en faut pas beaucoup plus pour construire un mythe.
Vous disiez que vous ne le considérez pas comme un tueur. Et pourtant, dans votre film, il tue beaucoup de gens...
J-F R. : C’est marrant ce que vous dites car dans le film, il tue « seulement » deux personnes : un proxénète qui a défiguré sa petite amie et un garde-chasse canadien sur le point de l’interpeller. Dans son livre, L’Instinct de mort, il revendique quarante meurtres, mais les a-t-il seulement commis ?
Vous évoquez une piste intéressante et méconnue : peu avant sa mort, Jacques Mesrine comptait rejoindre les Brigades rouges en Italie...
J-F R. : Oui. Je pense qu’il a aussi été tué à cause de cela. Il faut savoir qu’en 1978, il était l’homme le plus populaire de France...
Peu de temps après sa mort naissait Action directe...
J-F R. : Si Mesrine avait échappé aux hommes du commissaire Broussard, il aurait sûrement politisé son action avec le charismatique et militant Charlie Bauer. J’aurais adoré filmer ça. Peu de gens savent qu’il a essayé de partir en Palestine mais a essuyé un refus.
Revenons à la genèse du projet. Comment le producteur Thomas Langmann vous a-t-il contacté pour réaliser cette saga ?
J-F R. : Quand Assaut sur le central 13 est sorti en France, Thomas Langmann m’a appelé le jour même pour me proposer le sujet. En général, je refuse les commandes. Je fonctionne comme ça... Mais, cette fois, j’étais plutôt partant car je projetais moi-même d’adapter la vie de Mesrine. J’ai lu le premier scénario, et il m’est tombé des mains : c’était Mesrine superhéros, le prince des braqueurs, le roi de l’évasion, sans la moindre zone d’ombre. J’ai alors dit à Thomas : « Je refais ce scénario de A à Z avec Abdel Raouf Dafri. » Thomas m’a fait confiance, en bon producteur.
C’est quoi pour vous, un bon producteur ?
J-F R. : C’est celui qui rend possible financièrement la réalisation d’un film et qui n’interfère pas dans mon travail. Thomas est de ceux-là. Il n’a dû venir que trois fois en tout sur le tournage car les rushes lui plaisaient et qu’il avait confiance. C’est la relation idéale que je recherche avec un producteur. J’ai toujours travaillé de cette façon, et c’est comme ça que je peux donner le meilleur de moi-même.
Qui a eu l’idée de faire appel à Vincent Cassel ?
J-F R. : Il était sur le projet initial avant de se retirer. Avec Abdel, on l’a convaincu de revenir travailler avec nous en lui apportant notre scénario. Il a spontanément accepté. Il n’y avait que lui pour bien incarner Mesrine.
À propos du scénario, est-il plutôt romancé ou fidèle à la réalité ?
J-F R. : Un important travail d’enquête a été effectué sur la vie de Mesrine. Pour la scène finale, qui nous a conduits à bloquer la porte de Clignancourt, j’ai discuté avec de nombreux policiers présents à l’époque. Ils ont tout approuvé. Mais l’idée n’était surtout pas de faire un documentaire. Je voulais réaliser une fiction ancrée dans une dramaturgie forte, montrer ce qui se passe dans la tête de Mesrine.
Votre façon de filmer change radicalement de la première à la seconde partie. Elle devient plus anarchique, chaotique, moins posée...
J-F R. : La structure du film se calque sur la structure mentale du héros. La première partie montre son ascension, celle d’un homme qui prépare la guerre. C’est pourquoi la mise en scène est opératique et posée, avec un début, un milieu et une fin. Le personnage est cadré, il ne sort pas du champ de la caméra. Je filme alors un homme réactif, instinctif, réfléchi, qui jouit de deux intelligences : celle de bien analyser l’instant et celle de vite s’adapter aux situations. La seconde partie est plus anarchique car, dans la tête de Mesrine, c’est la guerre, le chaos, le bordel... Vincent, qui a pris vingt-deux kilos, incarne un héros qui se perd et déborde du cadre.
Vous auriez refusé que l’on pose des prothèses à Vincent Cassel...
J-F R. : Pas de latex ! Je voulais que Vincent incarne le personnage dans toute sa vérité, sa justesse émotionnelle. Avec les prothèses, il aurait perdu ses rictus si expressifs. Vincent devait incarner Mesrine mais ne surtout pas l’imiter...
Le rôle de Guido, le truand qui a parrainé Mesrine à ses débuts, est interprété par un Gérard Depardieu prodigieux. Impressions ?
J-F R. : Gérard est un roc, mais si agréable à tailler... Il a une capacité rare à écouter, à assimiler ce que tu lui dis. Pourtant, tu peux lui parler vingt minutes avec la sensation qu’il n’a rien écouté ! Mais quand on tourne, il fait exactement ce que tu lui as demandé...
Pourquoi une saga en deux parties ?
J-F R. : Mais parce que si tu reprends toute la vie de cet homme, tu fais trois films ! Au début, j’ai dit à Thomas : « Il faut faire un triptyque en développant l’Algérie, les voyages en Espagne, au Venezuela, en Italie. » Réponse : « Non, je ne peux pas ! » Alors on s’est contentés de deux films.
Vincent Cassel affirme que vous avez beaucoup évolué pendant le tournage. Quels enseignements tirez-vous d’une si vaste entreprise ?
J-F R. : Jacques Mesrine m’a d’abord appris qu’il faut moins l’ouvrir... Je pense qu’il a d’abord été tué pour délit de grande gueule. En tant que cinéaste, je suis passé à un stade supérieur après ce tournage, qui m’a permis de mettre en pratique les connaissances apprises aux États-Unis. Je suis aujourd’hui moins brouillon, plus rigoureux quant à la préparation des scènes.
J’ai également acquis, dans le travail, un autre rapport au temps : j’accepte maintenant de passer deux heures à discuter d’une scène avec un acteur, même si les techniciens attendent...
La dernière image du film montre le visage de Mesrine en gros plan, dégoulinant de sang. Il paraît que c’est votre plan préféré ?
J-F R. : Oui. Parce que c’est le prix à payer quand on s’attaque à l’État. Parce que ce plan résume bien le gâchis que l’on ressent devant la disparition d’un anarchiste intelligent et vif qui a voulu lutter tout seul contre le système. Parce que, comme le disait Jacques Mesrine lui-même dans le testament qu’il a enregistré sur bande magnétique : « Il n’y a pas de héros dans la criminalité. »
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