Harry Potter À L'École Des Sorciers : interview
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David Heyman : Harry Potter et moi.
David, nous sommes à quelques semaines de la sortie du dernier volet d’Harry Potter, et je me demandais... Comment allez-vous ?
C’est marrant, pas mal de gens me posent cette question ces temps-ci. Je crois même que c’est la première fois qu’autant de personnes se soucient de ma santé... (Rire.) Plus sérieusement, c’est une période étrange. Il nous reste encore une énorme masse de travail à effectuer et, au moment où je vous parle, ce que je ressens d’abord, c’est beaucoup, beaucoup de fatigue. J’ai besoin d’un break, j’ai hâte d’en finir pour pouvoir dormir un peu. Mais je sais aussi que c’est la fin du voyage et, du coup, dès que je m’arrête cinq minutes, une vague de tristesse m’envahit. C’est assez bizarre de se dire que ce qui vous a occupé pendant plus de dix ans va subitement s’arrêter. Que les gens que vous croisiez tous les jours ne seront plus là. J’ai été sur ce projet pendant quoi... douze ans ? Douze ans de ma vie ! Et je sais pertinemment que je ne revivrai jamais un truc pareil.
Ce n’est pas un peu effrayant, finalement ?
Si... D’un point de vue professionnel, par exemple, peu de producteurs peuvent dire quels seront leurs prochains films. D’une certaine manière, c’était rassurant de savoir qu’après L’Ordre du phénix, j’allais enchaîner sur Le Prince de sang-mêlé, et qu’ensuite, il y aurait sans doute Les Reliques de la mort... Là, je sais que je vais produire Gravity, le prochain film d’Alfonso Cuarón. Et après ? Je n’en ai aucune idée. Mais l’inconnu aussi est excitant !
Ça me fait penser à une récente interview d’Emma Watson dans laquelle elle expliquait que le plus dur pour elle, c’était de savoir si elle était capable de faire autre chose qu’Harry Potter. C’est également votre cas ?
Non, là-dessus, je n’ai aucun doute. Ni pour elle ni pour moi. En ce qui me concerne, j’ai produit d’autres films avant Harry Potter et j’en produirai d’autres après. Je pense que cette expérience m’a rendu meilleur producteur, tout comme je pense qu’Emma a progressé en tant qu’actrice après être passée par Poudlard. Harry... a été une formidable école pour tous, comme un cours de cinéma accéléré, et j’ai hâte de mettre ce que j’y ai appris au service d’autres projets.
Les affiches américaines d’Harry Potter et les Reliques de la mort – 2e Partie annoncent : « C’est ici que tout s’arrête. » Moi, ce qui m’intéresse, c’est le moment où tout a commencé. Vous vous en souvenez ?
Tout a commencé dans les locaux de Heyday Films, ma maison de production. En 1997, je suis revenu à Londres après avoir travaillé durant quelques années aux États-Unis pour la Warner et Universal. J’avais envie de m’éloigner un peu de la folie hollywoodienne et je voulais me concentrer sur l’adaptation de livres.
Pourquoi ?
D’abord parce qu’ils fournissent un matériau de départ incroyable, avec un ton et un univers uniques, mais surtout parce qu’ils permettent d’envoyer quelque chose de concret aux cadres des studios. (Rire.) Plutôt qu’un script ou un mémo, on leur fait passer un livre, et je peux vous assurer que les financiers sont nettement plus rassurés.
Et Harry Potter, dans tout ça ?
Au bureau, nous avions un système très simple pour le classement des romans qui avaient été lus : haute priorité / priorité moyenne / basse priorité. Je me concentrais généralement sur les romans classés « haute priorité » et je laissais le reste à mes collaborateurs. Un vendredi soir, avant de partir en week-end, ma secrétaire, qui ne savait pas quoi lire, emporte l’un des bouquins placés sur la pile « basse priorité ». Le lundi, lors de la réunion hebdomadaire, je demande à mes collaborateurs : « Est-ce que quelqu’un a lu un bon roman ce week-end ? » Pas de réponse, jusqu’à ce que ma secrétaire, hésitante, se lance : « Moi, j’ai lu cette histoire de sorciers, et j’ai adoré. » Je lui demande comment ça s’appelle. « Harry Potter à l’école des sorciers. » Je me souviens encore de ma réponse : « Le titre est nul. Tu es sûre que c’est vraiment bien ? ». Et là, elle me raconte l’histoire de ce gamin orphelin qui passe une année dans une école de sorcellerie. J’avais trouvé mon Graal !
Vous avez tout de suite entrevu son potentiel cinématographique ?
Oui. Le rythme était parfait, l’univers formidable. Il y avait tout pour faire un bon film et
on pouvait facilement s’identifier au héros. On est tous allés à l’école, on a tous eu des profs qu’on aimait et d’autres qu’on détestait, des copains comme Harry, Hermione ou Ron, le bon pote un peu cancre. Et puis, au fond, ce premier livre parlait de thèmes universels : la loyauté, l’amitié, le courage et la confiance. Je me suis précipité pour acheter les droits...
Bien joué...
Mais je ne savais rien de l’auteur ni du projet ! Et encore moins que ça deviendrait un tel phénomène. En fait, j’ai contacté l’agent de Jo (J.K. Rowling), Christopher Little – elle l’avait choisi parce qu’elle adorait son nom (rire) –, et j’ai appelé la Warner. J’avais un accord spécifique avec le studio et je leur ai proposé de mettre une option sur le livre. Mais, j’insiste : personne, absolument personne ne pouvait alors prévoir ce qu’Harry Potter allait représenter par la suite. Et les négociations ont pris du temps...
En 1997, à quoi ressemblait l’adaptation au cinéma d’Harry Potter à l’école des sorciers dans votre tête ?
À une production modeste portée par un casting britannique et mise en scène par des réalisateurs indépendants. Il est vrai qu’à l’époque, votre boîte de production n’avait à son actif que Vorace. Par vraiment un blockbuster... Exact. Mais j’ai toujours pensé qu’à partir du moment où vous savez monter un film indépendant, vous vous en sortirez sur un blockbuster. Cette approche « indépendante » du cinéma m’a permis d’éviter beaucoup d’erreurs et de me focaliser sur l’humain. J’ai créé un cocon sur le plateau où régnait une atmosphère vraiment familiale, dans lequel les jeunes acteurs ont pu grandir en sécurité. Les talents propres à chacun étaient mis en valeur, et j’ai pu choisir des réalisateurs « différents » comme Alfonso Cuarón et David Yates, qui ne faisaient pas partie du système. Je suis persuadé que leur point de vue très fort, leur personnalité et leur univers ont fait beaucoup pour la franchise.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Daniel Radcliffe ?
Impossible de l’oublier. C’était au mois d’août 2000. Le tournage commençait en septembre et je n’avais toujours personne pour jouer Harry – vu le titre du film, ça commençait à devenir un peu préoccupant. J’étais stressé, sur les nerfs. J’avais dû rencontrer les trois quarts des écoliers britanniques, en vain. Un soir, je suis allé au théâtre voir la pièce Stones in His Pockets, et je n’en ai rien suivi car j’étais fasciné par le gamin assis derrière moi, par ses grands yeux ronds qui traduisaient son immense curiosité et son calme. Il avait une telle présence que j’avais l’impression de voir un adulte dans un corps d’enfant. Je connaissais son père et, le lendemain matin, je l’ai appelé en lui disant : « Alan, est-ce que je peux faire passer des essais à ton fils. » Il m’a donné son accord à une condition : « Je veux que tu lui parles, vraiment. » Quelques jours plus tard, j’ai passé deux heures avec Daniel. C’était un gamin brillant, curieux, ouvert, généreux... À la fin de l’après-midi, j’ai su que j’avais trouvé mon Harry ! Pour le reste du trio, ce fut plus facile. On avait plusieurs acteurs en vue pour incarner Ron et Hermione. On a donc décidé de tourner des tests pour voir comment ça prenait avec Dan. Dès que Rupert (Grint), Emma (Watson) et Dan se sont retrouvés dans la même pièce, ça a été magique. C’était comme une révélation, vraiment. Le succès du premier film nous a d’ailleurs donné raison...
Je sais ce que vous m’avez dit tout à l’heure, mais vous vous attendiez quand même à ce succès, non ?
Vous rigolez ? On savait que le livre commençait à être assez connu mais on avait tous en mémoire les nombreuses adaptations qui n’avaient pas réussi à capturer la magie des romans originaux. On avait une peur bleue de se planter, et je me souviens qu’en découvrant les premiers chiffres du box- office, on n’y croyait pas !
Alors, rétrospectivement, comment expliquez-vous la réussite de la saga ?
C’est Chris (Columbus) qui a trouvé le truc. Sur le premier volet, la pression était vraiment énorme, mais il l’a tout de suite mise de côté pour se concentrer sur ce qu’il savait faire : réaliser un film. Il nous a montré que le reste ne comptait pas, disait sans arrêt : « Mets ton énergie au service du film. S’il est réussi, le reste viendra naturellement. » C’est comme ça que j’essaie de travailler depuis, en faisant abstraction des pressions ou des attentes des fans. Nous n’avions que deux préoccupations : rester fidèles aux romans et faire du bon cinéma. Mine de rien, ça nous a préservés du phénomène.
Mais vous étiez malgré tout conscients de participer à un truc énorme ?
C’est venu progressivement et on essayait de ne surtout pas y penser. Je m’en suis vraiment rendu compte lors de la sortie de La Coupe de feu. Je me souviens même très précisément du moment où tout a basculé pour moi. C’était la période de Noël, j’étais coincé dans un embouteillage et un gamin qui vendait le Times est venu me le proposer. En couverture, il y avait Harry Potter. Quand ce que tu fais se retrouve en couverture du Times, tu comprends que tu as changé de cour...
Et ?
Rien. Je suis rentré et je me suis remis à travailler. (Rire.)
On les a déjà évoqués, mais parlons un peu des réalisateurs, et surtout de ceux qui avaient été pressentis. Le nom de Steven Spielberg, par exemple, avait été cité... Correct.
Terry Gilliam ?
Exact.
Guillermo del Toro ?
Faux.
Jean-Pierre Jeunet ?
Où voulez-vous en venir ?
Quels étaient vos critères pour choisir un réalisateur ?
Qu’il aime les livres. C’était primordial et pas toujours gagné... Et puis, il fallait à chaque fois trouver la bonne personne pour emmener les histoires là où elles devaient aller. Avec L’Ordre du phénix, par exemple, la saga devenait plus politique. Dans sa série State of Play – Jeux de pouvoir, David Yates avait réussi à parler de politique de manière à la fois divertissante et très sérieuse. C’était tendu, énergique et très british. Exactement ce que nous voulions pour cet épisode. Et puis, soyons honnêtes : certaines personnes contactées ne voulaient pas forcément se glisser dans un univers qui n’était pas le leur et qu’elles n’avaient pas créé. Réaliser un Harry Potter impliquait de faire quelques concessions.
Justement, si on regarde la liste des réalisateurs, on a l’impression qu’il y a un mélange entre des choix audacieux, comme Yates ou Cuarón, et d’autres finalement plus... consensuels, tel que celui de Chris Columbus pour le premier épisode, alors qu’on avait un temps évoqué Spielberg. C’est un peu comme si vous aviez eu peur de perdre le contrôle de la saga en la confiant à un réalisateur-star...
Pas du tout. Steven avait une vision différente du projet et Chris s’est révélé être un choix idéal. Beaucoup auraient aimé que Terry Gilliam tourne le premier film mais, à l’époque, c’était compliqué. Et puis, Terry aurait forcément fait du Terry ! Le studio a été sensible aux « charmes » de Chris : il connaissait les romans sur le bout des doigts, il adorait leur univers et ses films pour enfants avaient été des succès. Avant chaque épisode, il fallait négocier avec les financiers et, mine de rien, Chris a réalisé l’un des films de la saga qui a le mieux marché...
Finalement, le vrai tournant a eu lieu avec le troisième volet. Le Prisonnier d’Azkaban a été une révolution esthétique et représente le moment où, en termes créatifs, vous avez définitivement mis la main sur la franchise, non ?
Une révolution esthétique, c’est ce que je voulais en tout cas. Le Prisonnier d’Azkaban est le roman où les gamins passent dans le monde de l’adolescence. Il fallait qu’on perçoive ce tournant, que la série devienne un peu plus sombre, un peu plus subtile aussi, et plus moderne – regardez les costumes ! J’avais besoin d’un réalisateur qui ait un univers très fort. J’ai personnellement insisté pour qu’on prenne Alfonso. À l’époque, il sortait de Y tu mamá también... Vous imaginez ce que ça aurait donné avec Rupert et Emma ? Mais il avait également signé La Petite Princesse et sa vision de l’adolescence m’intéressait particulièrement. Il comprenait la magie et le merveilleux et, surtout, il avait prouvé qu’il savait diriger des enfants. Je voulais aussi emmener la saga vers quelque chose de plus radical.
Pourtant, vous n’avez pas renouvelé l’expérience avec Cuarón pour le quatrième volet de la série...
C’est lui qui n’a pas souhaité poursuivre. Il avait envie de changer d’air...
Et vous avez donc sollicité Mike Newell...
Avec Mike, les enjeux étaient différents. D’abord, j’avais envie de travailler avec un réalisateur anglais qui puisse vraiment retranscrire l’ambiance qui règne dans une public school. Et puis, le ton du livre était très riche, très varié. On passait de la comédie au drame et ensuite à l’action... Mike avait réussi une comédie romantique (“4 Mariages & 1 Enterrement”, 1994), un thriller (“Donnie Brasco”, 1997), et La Coupe de feu était tout cela à la fois.
Finalement, on a l’impression qu’avec le temps, les films sont de mieux en mieux...
Je ne devrais pas dire ça, mais c’était aussi le cas des livres, non ? Ils se sont révélés de plus en plus matures, de plus en plus denses et complexes. En tout cas, pour ce qui est des films, l’explication est simple : on a appris de nos erreurs et de chaque long métrage. Les effets spéciaux ont gagné en qualité. Les acteurs sont devenus meilleurs – forcément – et, surtout, chaque réalisateur a cherché à se mesurer à son prédécesseur.
Quelle est votre plus grande satisfaction ?
Que Jo (J.K. Rowling) soit fière des films ! Et que chacun ait donné le meilleur de lui-même, bien que ça puisse paraître un peu cliché de dire ce genre de choses.
Et le pire souvenir que vous gardez de la série ?
Je ne raisonne pas comme ça, simplement parce qu’Harry Potter est l’aventure d’une vie. De ma vie. Chaque film me renvoie à un moment particulier de mon existence. J’ai rencontré ma femme pendant le tournage du Prisonnier d’Azkaban. Je me suis marié pendant celui du Prince de sang-mêlé. J’ai eu un enfant sur Les Reliques de la mort. C’est le compteur de ma vie.
En me remémorant certaines scènes des différents films, j’ai été surpris de me revoir très précisément dans la salle au moment où je les ai découvertes. Je me rappelle avec qui j’étais, ce que je faisais à l’époque... La saga a aussi été un marqueur temporel pour la pop culture, une série qui a défini une génération. Vous en aviez conscience ?
Non... Enfin, oui, je le savais, mais je ne me le suis jamais dit consciemment. Ça m’aurait paralysé. Vous imaginez la responsabilité : « David, tu es en train de produire la saga d’une génération. » Non, c’était trop dingue. Je sais que, pour certaines personnes, ces films ont représenté une partie importante de leur jeunesse, qu’ils ont grandi avec. Mais, encore une fois, je ne peux pas raisonner en termes aussi pompeux. Le plus important pour nous, c’était de faire les meilleurs films possible à partir de ces romans géniaux. Point barre.
Quelle sera votre première pensée le 13 juillet au matin, quand la seconde partie des Reliques de la mort sera sortie en salles et que tout s’arrêtera ?
Mais tout ne s’arrêtera pas le 13 juillet ! Il y aura les DVD, les éditions « ultimate collector » en Blu-ray, le parc d’attractions en Floride... Et puis, Harry fait partie de ma vie. Ce ne sera jamais fini.
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