Affiche Anonymous

Anonymous : interview

Anonymous : l'interview de Roland Emmerich

04/01/2012 - 00h00
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A l’époque de 2012, vous parliez d’Anonymous comme d’un film très différent, presque modeste. On imaginait alors un drame intimiste avec des acteurs filmés sur fond vert. Or, Anonymous a des proportions quasiment épiques !
Oui, mais c’est une épopée qui n’a pratiquement rien coûté. Le budget d’Anonymous représente le 1/8ème de celui de 2012. 25 millions au lieu de 200 ! Et j’ai dû le tourner en un temps record. Mais depuis le début, j’avais en tête quelque chose de grand, d’ambitieux. Je voulais que les quartiers de Londres soient des personnages, afin de donner une idée de la dimension de la ville. Je voulais montrer la vibration du théâtre, l’excitation et l’affluence que les représentations drainaient à l’époque. Une foule immense traversait le fleuve pour aller au spectacle. Je voulais qu’on sente tout ça, et ça demandait une vision ample.
Mais tout a été réalisé en image de synthèse avec les mêmes techniciens que sur 2012. Mais comme tout le monde était extrêmement motivé par ce film, les techniciens ont accepté de travailler pour un salaire réduit. Les effets visuels n’ont rien coûté (3,6 M $) et je me suis passé de plateaux (par exemple, la cour dans laquelle les insurgés sont piégés n’existe pas)…  Anonymous est un film qui n’a pas coûté grand chose…


J’ai remarqué que vous ne vous étendiez pas sur les plans, comme si vous ne cherchiez pas à montrer la performance.
Autrefois, au temps où les effets étaient des peintures sur verre, les cinéastes restaient longtemps dessus - comme pour dire « regardez comme c’est beau ». J’avais une autre ambition… je voulais donner au film un rythme plus contemporain.


Le film repose sur l’hypothèse selon laquelle Shakespeare n’était pas l’auteur des pièces. Pourtant, on se rend vite compte que cette théorie n’a finalement que peu d’importance dans l’économie narrative. L’histoire est si dramatique qu’elle se suffit à elle-même…
En découvrant le script de John Orloff, j’ai tout de suite accepté ses prémisses. Et quand je lui ai demandé ce qui était vrai et ce qui ne l’était pas, il m’a répondu qu’il y avait une grande part de vérité. A l’occasion d’un tournage à Montréal, je me suis beaucoup documenté sur le sujet et ça a changé ma perception du film. En rentrant de Montréal, j’ai revu John et je lui ai dit : « La bonne nouvelle, c’est que je suis maintenant convaincu du bien-fondé de ta théorie. La mauvaise, c’est que je veux changer complètement le script ! ». Je voulais le rendre plus  sauvage, plus immédiat, plus... shakespearien. Au cours de mes lectures, j’étais notamment tombé sur deux théories d’origine française qui, d’un point de vue dramatique, étaient fascinantes : Shakespeare aurait eu des bâtards – personnages récurrents dans les écrits de Shakespeare par ailleurs - et des relations incestueuses – autre sujet phare de ses pièces. Tant qu’à se faire détester, autant y aller à fond, non ? 20 drafts et deux ou trois ans après, nous avions fini. Et Sony, nous a immédiatement donné le feu vert.


Vous semblez affirmer que l’œuvre est plus importante que l’auteur. Une manière de célébrer l’écrit. Ce n’est pas un peu paradoxal venant d’un homme de l’image ?
Plus je vieillis, plus je crois en l’écrit. Et j’accorde de plus en plus d’importance aux personnages. Pas de panique cependant : je crois toujours à la puissance de l’image. Mais je pense que l’œuvre de William Shakespeare avait une signification politique (très forte) à l’époque. Je ne crois pas une seconde ce que disent les Stratfordiens qui réduisent l’œuvre à un exercice littéraire de pure imagination. Tout art - lorsqu’il est d’envergure s’entend - a différents aspects, et Shakespeare qui est probablement l’un des plus grands écrivains de l’histoire, a introduit des éléments personnels, émotionnels dans ses pièces. Mais il y avait une chose dont personne ne parle : à l’exception d’une pièce, dont on ne peut pas retracer l’origine, toutes les autres sont inspirées par un roman, un mythe, ou la pièce d’un autre auteur. Shakespeare n’a jamais vraiment rien inventé. Il a approfondi un matériel préexistant, notamment sur un plan émotionnel, afin de rendre les choses plus justes. Les changements qu’il a apportés sont inspirés de son vécu. Et puis, je suis persuadé qu’il a surtout utilisé ses pièces comme un miroir qu’il tendait à la reine Elisabeth. Le message est clair ; en substance, ce que Shakespeare dit à la reine c’est : « regarde, ce roi, Hamlet. C’est toi. Et voilà ce que tu devrais faire.  » Il savait qu’Elizabeth adorait les arts et qu’elle était très éduquée et réceptive. Tout le monde s’accorde sur le fait que Shakespeare a inventé plus de 3000 mots qui viennent du latin ou du grec. Pourquoi aurait-il fait ça pour le théâtre public dont 95% des spectateurs ne savaient ni lire ni écrire ? Ces pièces ont toutes été écrites en priorité pour la cour. C’est seulement après, lorsque les théâtres publics se sont développés, que ses pièces ont été jouées plus largement. C’est évident ! L’art a une fonction politique, sinon, il se limite à être purement décoratif. Et c’est  à la lumière de ça que nous avons raconté l’histoire.


L’autre aspect intéressant, c’est la relation qu’entretient Edouard De Vere (17e comte d'Oxford, connu pour avoir été l'un des auteurs supposés de l'œuvre de William Shakespeare NDLR) avec la célébrité. Aujourd’hui, c’est un thème qui passionne le grand public, elle est au cœur d’émissions de télé réalité. Or ce personnage renonce à la célébrité, ce qui le rend dramatique.
Exactement. Il devient une figure tragique. Rhys (Ifans NDLR) l’a senti spontanément. Il a beaucoup apporté au personnage, notamment pour montrer sa passion. Il y a une scène qui justifie tout le film. C’est le moment où De Vere sur son lit de mort appelle Ben Jonson et lui demande : « Que penses-tu de mes pièces ? » La réponse est parfaite et je tenais absolument à ce qu’on n’en change pas un mot. Cette scène était l’acmé du personnage. La rencontre de deux auteurs et l’un qui donne à l’autre son travail. C’était évidemment très ironique et il y avait une dimension de… de sauvegarde. Seul un écrivain peut apprécier la qualité du travail d’un autre.  Mais vous avez raison, DeVere renonce à la célébrité. 


Et en contrepartie, il se console avec le pouvoir ?
Il n’a pas tellement de marge de manœuvre. Il fait ce qu’il peut face à Elizabeth. Elle a décidé à un moment qu’il valait mieux pour elle mourir comme une vierge plutôt que de faire de sa vie un mensonge ; et lui agit dans le seul but de sauver son fils. D’autre part, il n’avait pas le choix simplement parce qu’au final, c’est elle est la reine. Elle pouvait le faire décapiter à tout moment. C’était aussi quelque chose que je voulais montrer : cette monarchie absolue était un état totalitaire. On a tendance à l’oublier. Elisabeth régnait comme Staline et son politburo. On sait en outre qu’elle était notoirement indécise. Très intelligente et douée d’une autorité naturelle, mais au fond d’elle-même, elle avait du mal à se décider. 


Une question technique pour finir : comment avez-vous tourné les scènes en basse lumière ?
Grâce à une nouvelle caméra appelée Alexa. Nous avons eu de la chance qu’elle soit finalisée lors de notre préproduction. Quand Arriflex a entendu dire qu’on voulait tourner avec la caméra Red (qui était la première annoncée à pouvoir monter jusqu’à 800 ISO), ils nous ont proposé des prototypes de l’Alexa qui peut monter jusqu’à 2000 ISO sans bruit. C’est très sensible : on peut filmer à la lumière d’une seule bougie. On les a testés en même temps que la Red et les résultats étaient bien meilleurs.

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