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EXCLU - D'Un Prophète à Hippocrate : L'ascension discrète de Reda Kateb

S'effacer

"La notoriété que tout le monde me prête ces temps-ci ne me pose vraiment aucun problème, mais je reste persuadé que le travail du comédien consiste essentiellement à s?effacer. J?adore L?Acteur invisible, écrit par Yoshi Oida, un des acteurs de Peter Brook. L?auteur japonais y raconte un souvenir d?enfance très vivace, qui est à l?origine de sa vocation. Quand il était petit, sa mère lui faisait parfois croire qu?elle ne le voyait pas, qu?il pouvait disparaître comme un ninja. Une fois adulte, il s?est dit que si lui-même y croyait, il parviendrait forcément à en persuader les autres. C?est le fondement du boulot : rester derrière les personnages que tu joues, faire croire aux spectateurs que tu es celui que tu incarnes. Cela ne m?intéresse pas d?exhiber ma technique, de valoriser ma présence ou de parler de moi. Je précise quand même que je n?ai aucun problème avec mon identité, ma gueule ou mon image. C?est juste que dans chaque rôle, je cherche à faire découvrir aux gens un univers qu?ils ne côtoient pas dans la vie quotidienne, et pour y parvenir, il faut leur faire oublier l?acteur..."

Trouver sa musique

"La clé du jeu, c?est le tempo. La manière dont je parle, dont je bouge, dont je respire même, est liée à la musique que j?écoute, du rap et surtout de la world music. Elle joue un rôle très important dans ma vie, elle imprègne ma façon d?être, et je m?en suis parfois servi pour jouer. Sur Un prophète, je me passais du Johnny Cash en boucle. À cause de la<em> prison mais aussi à cause des premières idées de costumes qu?on avait essayés. Au début, on avait choisi des fringues rock et, très vite, j?ai construit mon personnage (Jordi) comme un héroïnomane se fantasmant en poète rocker. Un type qui n?a plus rien mais qui survit parce qu?il se rêve en légende. Mais Jordi a évolué au fil du tournage, et, à l?écran, il ne reste plus que les chaussures du costume d?origine."</em>

Etre un reflet

<em>"Dans ce métier, on se retrouve souvent face à des miroirs et face à soi même. Dans ta loge, en promo, et même avec ton entourage... C?est un danger. Il faut savoir se préserver de ces reflets. Ils ne doivent surtout pas faire obstruction à notre fonction, qui est justement de donner à voir. J?appréhende mon boulot d?acteur comme celui d?un réflecteur : je me sers de la lumière qui est braquée sur moi pour raconter une histoire et témoigner. C?est une drôle d?alchimie qui n?est pas facile à trouver. J?ai parfois l?impression de pratiquer un sport de combat, mais zen. Quand j?ai commencé à jouer, je crevais de désir. J?étais trop volontariste : la caméra n?aime pas ça. Dès qu?on essaie de la séduire, elle recule d?un pas. Elle ne t?apprécie pas nécessairement quand tu as trop envie d?elle, quand tu es trop centré sur toi. Il faut lui faire confiance. C?est elle qui viendra te chercher."</em>

D'Un Prophète à Hippocrate : L'ascension discrète de Reda Kateb

À l?affiche dans Hippocrate, de Thomas Lilti, et alors qu?il entame la deuxième partie de sa carrière, Reda Kateb nous livre les clés de sa méthode. Rencontre avec celui qui s?annonce comme l?un des meilleurs acteurs de sa génération.Propos recueillis par Gaël Golhen (<strong>@gaelgolhen</strong>)<strong>Bande-annonce d'hippocrate </strong><strong>Reda Kateb : "Je n?ai pas d?ambition carriériste"</strong>

Respecter la complexité de ses personnages

<em>"Kateb Yacine</em> (son grand-oncle et l?un des plus grands écrivains algériens)<em> disait que vivre en France, c?était comme ?être dans la gueule du loup?. Il parlait de son rapport à la langue française mais aussi à l?intelligentsia et à son milieu social. Il mettait en garde contre le danger des paillettes, qu?on te mette une plume dans le cul pour te faire danser sur la table. Toute sa vie, il s?est préservé de ce genre de pièges. Il ne voulait pas perdre de vue la poésie simple, et surtout, il ne voulait pas perdre l?humain. Je suis d?accord avec lui. On me qualifie parfois d??acteur engagé?, mais cela ne veut rien dire. C?est un slogan, un argument de vente. Je m?intéresse en réalité à l?humanité des personnages. Il se trouve que j?ai joué pas mal de méchants et, à chaque fois, je devais me fixer un axe. Il ne s?agissait ni de les aimer ni de les défendre. L?acteur n?est ni un juge ni un avocat. Mais j?avais besoin de leur offrir une chance pour les incarner et, pour cela, de saisir leur complexité psychologique, leur mécanique intérieure."</em>

Jouer le réel

Ça a toujours été le plus important. Quand j?ai eu 18 ans, mon entourage m?a poussé à entrer au conservatoire. Mais je n?avais pas envie de retourner à l?école, je voulais me frotter à la vie. C?est ce qui m?a incité à commencer le théâtre d?intervention. On allait dans les prisons, les hôpitaux où on jouait des impros de trente minutes, avant d?entamer un débat avec le public. Nous nous inspirions du Théâtre de l?opprimé, d?Augusto Boal (un metteur en scène et dramaturge brésilien), et de son concept du ?spect-acteur?. C?est là que j?ai fait mon éducation et compris qu?il fallait rester collé au réel, ne jamais être dans le spectacle. Aujourd?hui, quel que soit le personnage que j?interprète, je veux parler aux gens, être sûr qu?ils ne se sentent pas trahis. Ça passe par le choix des rôles, par l?intégrité, mais aussi par ta propre histoire, évidemment. Par exemple, je n?ai pas eu besoin de faire beaucoup d?efforts pour saisir Abdel, le vigile de Qui vive. Avant de vivre du cinéma, j?ai travaillé dans la manutention, le marketing... Cette approche rejoint d?ailleurs celle d?une nouvelle génération de comédiens, celle de Tahar Rahim ou Vincent Rottiers, dont on me parle souvent. Ils n?ont pas vécu dans le XVIe arrondissement et ils placent l?authentique au-dessus de tout. Leur bagage me paraît correspondre à la France d?aujourd?hui."

Rester aux aguets

"Quand j?interprète un rôle, je ne peux pas être stable. Je ne dois pas rester planté sur mes deux pieds. Tout comme le vigile de Qui vive, qui marche sur un fil. Précaire, il incarne pourtant l?autorité face aux jeunes. Il est honnête mais serait prêt à participer à un mauvais coup. La moindre bourrasque peut le faire tomber. Être acteur, c?est aussi jouer au funambule, parce qu?on exprime des choses qui nous échappent. Je me suis rendu compte que le ?creux? comptait beaucoup dans ce métier. Le creux, c?est une posture, un timbre de voix... En tant que spectateur, je peux être ému par un simple geste. Il ne faut jamais perdre de vue que lorsqu?on joue, on est souvent dépassé par des choses que l?on ne maîtrise pas. Du coup, on doit rester aux aguets. Marcello Mastroianni parlait de ses rôles d?hommes impuissants face au monde. Cela résume bien les choses."

La méthode de Reda Kateb

À chaque fois, c?est pareil. À Cannes, ou quelques mois plus tard dans le salon d?un jardin parisien, il sourit doucement en roulant sa cigarette. On lui parle de « l?année Kateb », mais il élude la question : <em>« Franchement, j?ai l?air stressé ? »</em> Pas vraiment, non. Et pourtant, pour lui, c?est maintenant que ça se passe. Son rôle dans Hippocrate, de Thomas Lilti, tire la deuxième salve de sa carrière, après son explosion dans Engrenages et Un prophète. Son agenda est surbooké pour les prochains mois et sa trajectoire partie pour atteindre des hauteurs rarement vues. C?est bon, c?est fait, même s?il aura mis du temps à s?imposer. Ou plutôt, s?il a su prendre son temps. Il aurait en effet pu se brûler les ailes après le succès d?<em>Un prophète</em>, de Jacques Audiard, en 2009, puis son décollage à l?international en 2012 (c?est lui le terroriste terrorisé par la CIA dans <em>Zero Dark Thirty</em>, de Kathryn Bigelow). Mais il a gardé la tête froide, préférant naviguer dans les eaux plus tempérées du cinéma d?auteur exigeant (À moi seule, de Frédéric Videau, puis Gare du Nord, de Claire Simon). Là, il change de braquet et d?image et vient de tourner cinq films coup sur coup. Après <em>Hippocrate</em>, où il tient le rôle principal, celui d?un interne venu d?Algérie confronté au racisme et au dysfonctionnement du système hospitalier français, il incarne un vigile qui tente de survivre en banlieue (Qui vive, de Marianne Tardieu<em>), et un chauffeur de taxi </em>(<em>Lost River</em>, sous la houlette de Ryan Gosling). Dans <em>Fishing Without Nets</em>, de Cutter Hodierne, il sera un marin français pris en otage par des pirates somaliens. Enfin, il vient de donner la réplique à Viggo Mortensen dans Loin des hommes, de David Oelhoffen, adapté de <em>L?Hôte</em>, une nouvelle d?Albert Camus.Étrangement, dans ces films-là, se télescopent les thèmes de l?appartenance, du destin, du travail ainsi qu?une réflexion sur son étrangeté poétique, sa masculinité intranquille et sa différence altière. Chaque apparition de Reda Kateb ressemble à une leçon d?acting : sa présence est impressionnante, sa technique à toute épreuve et son instinct sans faille. Aucun acteur français n?a cette capacité à changer d?univers tout en restant aussi crédible. À créer des personnages vrais dans des registres si différents. On aurait pu évoquer son enfance (à Ivry-sur-Seine, entre une mère infirmière et un père comédien et metteur en scène), ses petits boulots ou ses amitiés. Mais non, il préfère aller ailleurs : <em>« J?espère que tu ne vas pas me parler de ma gueule, balance-t-il d?emblée. Parce que ça me fatigue très vite, tu sais. On pourrait parler de jeu, non ? »</em> Voici donc son « discours de la méthode », entre héritage et libération, au moment où les choses ne seront plus jamais comme avant.

À l’affiche dans Hippocrate, de Thomas Lilti, et alors qu’il entame la deuxième partie de sa carrière, Reda Kateb nous livre les clés de sa méthode. Rencontre avec celui qui s’annonce comme l’un des meilleurs acteurs de sa génération.Propos recueillis par Gaël Golhen (@gaelgolhen)Bande-annonce d'hippocrate Reda Kateb : "Je n’ai pas d’ambition carriériste"