Comment transmettre l’impossible ? Et comment transmettre l’impossibilité de témoigner ? Jan Karski, Polonais, catholique fervent, résistant à Varsovie en 1940 après avoir été emprisonné par les Russes puis livré à la Gestapo allemande, est devenu un « Juif chrétien » à la fin de la guerre quand il réalisa que le monde entier - gouvernements alliés, leaders, écrivains, savants - n’a pas voulu croire à l’horreur du génocide juif. Ce « second crime originel », il l’a raconté an 1944 dans « The Story of a Secret State », un récit en forme de bombe publié aux Etats Unis, dans lequel il décrit l’importance de la résistance polonaise et l’atrocité de l’extermination des Juifs de Pologne par les Nazis dans deux chapitres accablants. Son témoignage brûlant, qu’il a porté comme le messager d’une tragédie, lui a fait faire le tour du monde libre. En tant que résistant polonais, il avait pu pénétrer clandestinement dans le ghetto de Varsovie puis dans le camp d’extermination d’Izbica Lubelska, dont il avait rapporté, outre des images obsédantes, des micro films dissimulés dans une clé. C’est le romancier Yannick Haenel, auteur du magnifique livre sur Jan Karski, qui a contacté le metteur en scène Arthur Nauziciel avec l’idée du spectacle. Lui même, à 40 ans, venait de perdre son oncle, déporté à Auschwitz de 1942 à 1945, et qui l’avait initié très tôt à l’histoire familiale. Le spectacle s’est imposé pour toutes ces raisons et s’offre aux spectateurs d’Avignon comme une bouleversante expérience. Dans une première partie, le metteur en scène, témoin hagard du film « Shoah » de Claude Lanzmann, où apparaît Karski, reprend ses paroles dans un parcours personnel qui le mène à Varsovie. La deuxième partie condense le chapitre du livre de Karski consacré au massacre des Juifs, dite en off par l’actrice Marthe Keller. Enfin, la troisième partie est une fiction jouée par Laurent Poitrenaux, allias Karski, qui se retourne sur sa vie et en tire de lumineuses analyses politiques. On ressort du spectacle abasourdi, révolté, hagard, la tête et le cœur explosés par l’émotion, saturés de questions et d’interrogations. Remercions le metteur en scène.Hélène Kuttner>> suivez le festival d'Avignon 2011 en direct sur le blog de la rédaction.