1. Première
    par Guillaume Bonnet

    Suivre le fil de la carrière de Paul Thomas Anderson est devenu un challenge. On voudrait voir en lui le chroniqueur du mal-être américain, le prophète apocalyptique d’un pays hanté par ses cultes du mensonge, du péché et de l’argent, tous trois originels, l’héritier d’une doublette de génies 70’s (Altman et Kubrick), le portraitiste fétichiste de Los Angeles, le créateur de « grands romans américains » que chacun de ses films pourrait être – et pas seulement lorsqu’il adapte Thomas Pynchon ? Eh ben non, pas intéressé, le voilà qui se barre à Londres, entraînant même dans son sillage Daniel Day-Lewis, qui redevient anglais lui aussi pour l’occasion, une première depuis plus de vingt ans. Pire, les premiers plans sont ceux d’un Londres vu de l’intérieur : une farandole de « petites mains » monte les escaliers étroits d’un hôtel particulier occupé par un grand couturier. Les petites mains montent, elles sont discrètes et polies. Le couturier prend son petit déjeuner avec sa sœur, qui fait office d’intendante et d’âme damnée, s’occupant pour lui de « congédier » les girlfriends quand le grand homme s’en est lassé. Le tout en buvant le thé et en parlant tout bas, bien composé, à l’anglaise. Pas un mot plus haut que l’autre, jamais de scène, surtout pas d’hystérie (ce n’est pas dans ce film que Daniel Day-Lewis se risquera à danser en hurlant et en bavant, une balle de bowling à la main). Ici, on chuchote. On se frôle. On se concentre. Tout est intérieur. Un film sur la maîtrise de soi, et la maîtrise de son art.

    Hitchcock en chambre
    Les envolées, les crises de colère, les pertes de contrôle qui ont fait la légende de PTA dans et hors des films, n’ont pas ici leur place. Même la bande originale de Jonny Greenwood insiste dans un registre musique de chambre un brin distordu, un poil inquiétant – si légèrement qu’on la croirait parfois simplement ornementale. La photo est aux antipodes de la sur-définition 70 mm translucide de The Master, d’une beauté fragile, granuleuse, une lumière d’intérieur – là encore – qui joue sur le confinement, la petitesse des fenêtres, leur absence, soulignant le caractère insulaire de cet homme méticuleux, pénétré par son art et la ritualisation de chaque geste de la vie. C’est un homme d’habitudes, un homme qui n’aime pas être dérangé. Parfois, comme par désœuvrement, il part à la conquête de jeunes femmes qui deviennent ses compagnes le temps d’une robe ou deux. Le film sera la chronique d’une de ces romances, l’étude de son rapport aux femmes, la mère absente, la sœur (trop) présente et surtout la figure de la muse dans sa psyché d’artiste. Qui sait, l’une d’elles saura peut-être s’imposer pour devenir autre chose auprès de lui, dans une inversion perverse du rapport de domination et de nécessité, à la frontière d’Eyes Wide Shut (sans les partouzes) et du thriller hitchcockien en chambre (type Soupçons).

    Sensations fantomatiques
    Financé par l’Annapurna de Megan Ellison, la mécène milliardaire des grands auteurs US qui font moins d’entrées que de chefs-d’œuvre, Phantom Thread débarque à peine annoncé, sur la pointe des pieds. Sa séduction ne tient qu’à un fil, celui sur lequel s’avance le cinéaste, en équilibre entre sa maîtrise technique stupéfiante (du ton, du cadre, du rythme de chaque plan) et le caractère presque vague, intuitif, fantomatique, des sensations qu’il procure, comme s’il faisait exprès de ne pas mettre de mots trop encombrants sur ce qu’il recherche, de manière à laisser le cinéma s’exprimer seul, sans s’embarrasser d’un autre langage. Une pure démarche de styliste (sans jeu de mot), où la profondeur viendrait de la forme elle-même. Pour savoir à présent s’il s’agit ou non d’un autoportrait de l’auteur en artiste obsessionnel, abusif et névrosé, il suffit d’en revenir à son titre : Phantom Thread. P.T. Comme qui vous savez.

  2. Première
    par Thierry Chèze

    Clovis Cornillac le dit et le répète : désormais, pour lui, la réalisation passe avant tout. Comme une révélation venue un peu sur le tard mais qui a bouleversé sa vie d’artiste. Et ce plaisir- là se retrouve largement partagé de l’autre côté de l’écran. Son premier long, la comédie romantique Un peu, beaucoup, aveuglément, bourrée de charme, avait connu un joli succès construit sur un solide bouche- à oreille. Après un passage par la case télé avec la série Chef, le voici aux commandes de l’ultime de la trilogie Belle et Sébastien. Un choix qui peut surprendre. D’abord parce que le deuxième volet poussif avait largement démonétisé cette saga. Ensuite parce qu’avec son appétit de réalisation, on ne l’attendait pas forcément accepter de mettre en scène une suite. Il confie d’ailleurs qu’il a hésité. Mais au final, il ne s’est pas fourvoyé et signe un film d’aventures familial populaire de bonne tenue. On y retrouve le jeune Sébastien confronté à l’ancien maître de sa chienne Belle, décidé à tout mettre en œuvre pour la récupérer. Et on y savoure surtout l’amour de Cornillac pour les comédiens et son talent à les diriger tant par la place importante qu’il accorde ici aux seconds rôles que dans la sensation que chacun de ceux présents depuis le début de la trilogie (Tchéky Karyo en tête) trouve ici un nouveau souffle. Cornillac s’amuse (y compris comme acteur dans un méchant aux petits oignons) et son enthousiasme est communicatif. Et si son Belle et Sébastien ne révolutionne pas le genre, il constitue – et de loin - le meilleur épisode de la trilogie. Celui le plus fidèle au célèbre feuilleton de Cécile Aubry. De la nostalgie joyeuse et jamais rance.

  3. Première
    par Christophe Narbonne

    Le titre, très parlant, a plus d’un sens dans son sac. Littéralement, il signifie le retour attendu au pays d’un officier parti guerroyer pour Napoléon aux quatre coins de l’Europe. Nous sommes dans une comédie et, à la réalité, les auteurs préfèrent, comme John Ford, la légende. Car le capitaine Neuville est un pleutre et, ça, Elisabeth, qui avait déjà de sérieux doutes sur la probité du bonhomme, le découvre au hasard d’une bousculade dans les rues d’une ville de province. Sale, hirsute, Neuville a déserté. Problème : Elisabeth en a fait, par l’intermédiaire de fausses lettres, un héros mort auprès de sa jeune sœur (mariée dans l’intervalle) qui lui était promise avant-guerre. Solution : ressusciter le héros pour qu’il puisse retrouver son rang et sa place dans la grande société. Malheureusement, chassez le naturel… Tous les éléments d’un vaudeville virevoltant sont mis en place par Laurent Tirard et son coscénariste Grégoire Vigneron, qui n’ont pas hésité à piocher ici et là : chez Jean-Paul Rappeneau (pour les amours contrariés et retardés des deux protagonistes principaux, façon Les Mariés de l’an II), chez Daniel Vigne (pour le thème de la mystification présent dans Le retour de Martin Guerre) ou chez Preston Sturges (pour la reconquête d’une légitimité au cœur de Héros d’occasion). “Le retour du héros” signifierait aussi, en creux, le retour d’un grand cinéma populaire qui s’assume pleinement en tant que fiction, avec ses excès narratifs et ses interprètes montés sur ressorts. À Jean Dujardin de parachever cette ambition en clonant le Jean-Paul Belmondo bondissant des années De Broca auquel le film rend un hommage appuyé. Toc toc badaboum, le tour est joué ?

    Références écrasantes
    Eh bien, pas vraiment. Dans les films de De Broca ou de Rappeneau, pour citer deux références un peu écrasantes, l’histoire était au service de la mise en scène et d’un désir de mouvement permanent. Les acteurs allaient de décors en décors, parlaient en sautillant ; les embrassades étaient des ballets, les disputes, des happenings. Du cinéma conceptuel, animé cependant par l’envie de plaire au plus grand nombre avec ses stars en pagaille et ses histoires gentiment amorales. Rien de tout ça dans Le retour du héros, réalisé sans beaucoup d’imagination dans un décor unique (le château de la famille d’Elisabeth) où la caméra enregistre plus les scènes qu’elle ne participe à l’action. Un exemple : alors qu’Elisabeth croit avoir établi une stratégie de retrait polie pour Neuville (avec son accord), ce dernier en adopte une autre, inattendue, devant les parents de la jeune femme qui en renverse son verre de surprise et de colère confondues. Pur effet théâtral, filmé en un plan simple dont la modestie évoque davantage un Molinaro (en petite forme) qu’un Rappeneau.

    Ambition relative
    Le problème des films de Laurent Tirard est de se prendre pour ce qu’ils ne sont pas, à savoir des relectures de mythes français (Molière, Le petit Nicolas, Astérix) ou de succès établis (Un homme à la hauteur, remake d’un carton argentin). La déception est forcément à la hauteur de l’attente qu’ils suscitent. En les regardant pour ce qu’ils sont vraiment, des produits calibrés à l’interprétation un peu flamboyante (Jean Dujardin est excellent, Mélanie Laurent sort avec conviction de son emploi habituel) et à l’écriture vaguement efficace, on peut les apprécier. Et si l’on vient à espérer autre chose, une blague maladroite par-ci ou un paresseux effet de manche par-là viennent à point nous rappeler que le cinéma populaire français actuel, même guidé par l’ambition, reste globalement prisonnier d’une certaine facilité.

  4. Première
    par Damien Leblanc

    En suivant le trajet en voiture d’un professeur divorcé qui s’en va distribuer en mains propres - et conformément à la tradition palestinienne du « wajib » - les invitations au mariage de sa fille, accompagné de son fils (architecte trentenaire parti vivre à Rome), le troisième long métrage d’Annemarie Jacir dresse un saisissant portrait de l’actuelle ville de Nazareth : appartenant à l’État d’Israël mais peuplée de Palestiniens chrétiens et musulmans, la cité apparaît ici pleine d’exaspérations sociales, de promiscuité menaçante mais aussi de vitalité démographique. Au cœur de ces tensions habilement retranscrites par la mise en scène, la réalisatrice (révélée en 2008 avec Le Sel de la mer) s’appuie d’abord beaucoup sur les dialogues pour exhiber les oppositions politiques et générationnelles qui séparent ce père et ce fils réunis le temps de quelques jours ; puis le truculent sens des situations tragi-comiques finit par rendre vibrantes les souffrances enfouies de cette famille qui ne peut pas faire abstraction de l’Histoire récente si tourmentée de la Palestine. Et c’est par la grâce de prodigieux acteurs que la lucidité et la franchise l’emportent sur les non-dits. Père et fils associés pour la première fois à l’écran, Mohamad Bakri (qui a démarré il y a 35 ans dans Hanna K. de Costa-Gavras) et Saleh Bakri (déjà brillant chez Elia Suleiman ou Radu Mihaileanu) donnent ainsi tout son mordant à cette délicate chronique du déchirement des âmes palestiniennes d’aujourd’hui.

     

  5. Première
    par Damien Leblanc

    Après les documentaires historiques Les Jours Heureux et La Sociale, Gilles Perret a cette fois voulu filmer l’histoire politique en direct en suivant Jean-Luc Mélenchon pendant les trois derniers mois de la campagne présidentielle 2017. Le cinéaste recueille les confidences de ce candidat « qui ne laisse personne indifférent » et montre comment sa pensée se déploie et se précise au fil des réunions et des meetings organisés aux quatre coins de la France. Mais on retient aussi de ce film l’impressionnante tension qui règne lors de plusieurs émissions télévisées, où les pièges de la politique spectacle paraissent inévitables. En captant avec subtilité la difficulté qu’ont parfois les idées à s’affranchir des codes médiatiques, L’Insoumis dépasse ainsi le simple statut de témoignage laudatif.

  6. Première
    par Christophe Narbonne

    Depuis À l’origine, formidable film (son quatrième) sur l’imposture et la croyance dans la fiction, Xavier Giannoli s’est réinventé en cinéaste obsédé par les faux-semblants et par une forme de connivence avec le public, complice tacite de ses canulars cinématographiques. Il l’affirme lui-même dans le dossier de presse de L’Apparition : « Pour que j’arrive à écrire un film, il faut que je commence par me dire, “Personne ne va y croire…”. »  Après Marguerite et son portrait sidérant d’une apprentie cantatrice fortunée ne sachant pas chanter, le voici qui met en scène une jeune fille à laquelle la Vierge serait apparue. Foutaises, billevesées, évidemment. C’est la première chose qui vient à l’esprit de Jacques, grand reporter de guerre confronté à la rugosité et au caractère injuste du réel –il vient de perdre son meilleur ami photographe au cours d’une mission. Personne n’y croit, donc, pas même le Vatican qui, dans pareil cas, met en place des commissions d’enquête chargées de faire la lumière (amen) autour de miracles présumés. Réquisitionné pour ses capacités d’investigation, le cartésien Jacques accepte de mener les débats et de farfouiller dans la vie de la mystérieuse Anna, orpheline entrée dans les ordres par a) conviction. b) opportunisme. c) dépit -rayez les mentions inutiles. “Personne ne va y croire.”

    Thriller mystique
    Pour la première fois, Giannoli n’établit pas la mystification : il la rend probable, ce qui change tout. Pour cette raison, L’Apparition est filmé comme un thriller, principalement du point de vue du héros dont le spectateur partage les interrogations, et non plus les craintes comme celles qui agitaient Philippe Miller dans À l’origine. Rien, dans les scènes où Anna est seule (ou, parfois, avec un personnage énigmatique de vigile qui lui donne du courrier), ne permet en effet de douter de la véracité de ses déclarations, Giannoli l’entourant volontairement d’un halo de lumière et de mystère. Récit d’un bidonnage ou d’un miracle ? À la limite, peu importe. La résolution importe moins que le chemin qui y mène –ou pas. Thriller, film d’enquête mais aussi double récit initiatique parcouru d’ésotérisme (du Dan Brown naturaliste, mettons), L’Apparition jongle avec les genres et la multiplicité des niveaux de lecture dont l’enchevêtrement procure un fascinant sentiment mêlé d’évidence et de perplexité. A cet égard, le dénouement, a priori limpide, ouvre en creux de nouvelles perspectives qui pourraient pratiquement nourrir un second chapitre.

    Cantique des corps
    Le premier long métrage de Xavier Giannoli s’appelait Les corps impatients et racontait la déchéance physique et morale d’une jeune cancéreuse. Ce n’est pas un hasard : chacun de ses films est d’abord l’étude d’un corps soumis aux caprices du destin. Celui d’un vieux chanteur de bal ragaillardi par une jeunesse (Quand j’étais chanteur) ; d’un escroc médiocre pris pour un patron flamboyant (À l’origine) ; d’un quidam transparent qu’une médiatisation subite rend visible (Superstar) ; d’une aristocrate digne involontairement transformée en valet de comédie (Marguerite). Dans L’Apparition, Vincent Lindon trimballe sa carcasse épaisse et terrienne dans des décors champêtres porteurs d’infini et de mystère et face à la silhouette fragile et solaire de la prometteuse Galatea Bellugi –découverte dans l’excellent Keeper. Cette fois, plus que le corps, c’est le regard –fatigué- qui est sollicité. Voir ou ne pas voir ? Croire ou ne pas croire ? Pas si simple, nous dit Giannoli qui, sans délaisser son entreprise de mystification-mythification, s’arrime à l’humain pour mieux en faire ressortir la part de lumière.

  7. Première
    par François Rieux

    L'Archipel est loin d'être un havre paradisiaque. Avec ses longs couloirs nus rappelant ceux des hôpitaux, ses centaines de familles entassées dans des chambres exiguës et ses 73 enfants qui trompent la fatalité au détour d'ateliers pédagogiques, il s’agit de l'un des centres d'hébergement d'urgence les plus bondés de Paris. C'est là que Djibi et Ange, deux adolescents sans domicile fixe au moral à toute épreuve, survivent en compagnie de leurs familles monoparentales respectives. Dans Un jour ça ira, Stan et Edouard Zambeaux livrent de manière frontale le portrait de deux enfants qui ont grandi trop vite, en marge de la société française et sans racines auxquelles se raccrocher. Autoproclamé « serial-déménageur », le jeune Djibi trouve son salut dans l'écriture avec en point d'orgue la rédaction d'un reportage sur sa vie dans le quotidien Libération. Des mots sur les maux, témoignage éclatant lancé au reste du monde d'une existence rythmée par les coups du sort mais traversée aussi d'une envie de ne rien lâcher. Sans fard, loin de la démonstration pesante et dénué de tout misérabilisme, le documentaire trouve sa singularité en puisant son essence dans la parole libératrice de ces ados en détresse irradiant l'écran de quelques moments de grâce cathartiques qui pansent les plaies et blindent l'âme. A l'heure où l'individualisme régit de plus en plus les rapports humains et où la fraternité s’amenuise, Un jour ça ira ressemble à une lueur d'espoir.

  8. Première
    par Elodie Bardinet

    Comme La Reine des Neiges, La Princesse des glaces s’inspire très librement du célèbre conte d’Andersen : ce film d’animation, troisième opus d’une saga d’animation russe, suit Gerda et son frère Kai après leur victoire contre la Reine et le Roi des Neiges. Ne cherchez pas de double sens ici : l’histoire est simple, pensée pour les moins de dix ans. L’arrivée du pirate Rollan dès le début permet cependant de faire décoller l’intrigue et de surprendre les spectateurs une fois qu’ont été brièvement récapitulées les aventures des deux premiers épisodes. Comme ça va vite, on ne s’ennuie pas devant la succession de péripéties. Visuellement, même si l’animation des personnages peut sembler parfois un peu raide, les décors sont spectaculaires et l’ensemble est globalement joli. Surtout quand l’équipe joue à fond sur la thématique du feu et de la glace. Ce concept, simplissime sur le papier, donne lieu à de belles séquences colorées : la "fille flocon" vs. les charbons ardents, le flamboyant "boss final"… Loin d’être effrayants, les trolls sont amusants comme tout, et la petite belette des neiges est si mignonne qu’on vous met au défi de retenir un sourire quand elle pointe le bout de son museau à l’écran. 

  9. Première
    par Christophe Narbonne

    Bourré de bonnes intentions, ce premier film sur l’enfer de l’addiction est desservi par une interprétation hésitante (on dirait que les acteurs se livrent à des exercices de théâtre filmés) et une mise en scène qui souffre d’un manque de moyens évident (image plate, montage approximatif). Il souffre aussi de la comparaison avec le récent La fête est finie qui traitait d’un sujet approchant.

  10. Première
    par Christophe Narbonne

    Bourré de bonnes intentions, ce premier film sur l’enfer de l’addiction est desservi par une interprétation hésitante (on dirait que les acteurs se livrent à des exercices de théâtre filmés) et une mise en scène qui souffre d’un manque de moyens évident (image plate, montage approximatif). Il souffre aussi de la comparaison avec le récent La fête est finie qui traitait d’un sujet approchant.

  11. Première
    par Leïla De la Vaissière

    Les Blocards échappés du Labyrinthe doivent retrouver leur compagnon Minho, détenu par l’organisation WICKED qui cherche à guérir le mal qui ronge la terre en faisant des expériences sur les jeunes sujets du Labyrinthe. Thomas, Newt et leur équipe de rebelles se lancent à sa recherche, à travers les méandres de la Dernière Ville, QG de l’état totalitaire dirigé par WCKD. Wes Ball avait l’intention de créer trois films que l’on puisse distinguer du premier coup d’œil par les couleurs emblématiques : le premier est centré sur la nature, le deuxième se noie dans l’ambiance ocre de la Terre Brûlée, et le dernier dans la froideur métallique de la ville totalitaire. Les éléments classiques sont repris : les jeunes hors du commun, la population décimée par un événement inattendu, le contrôle permanent de l’état sur la population, la technologie futuriste … C’est un film objectivement divertissant, mais rythmé par des scènes cliché qui laissent un goût amer de déjà vu. On se surprend cependant à être happés par l’énergie des multiples scènes d’actions et par une certaine originalité macabre : des personnages de premier plan sont éliminés du tableau, alors qu’on s’attendrait plutôt à ce qu’ils soient sauvés au dernier moment. Bien partie, avec son univers fantastique connecté à nos peurs les plus intimes (les monstres arachnoïdes terrifiants qui grouillent dans les recoins sombres du labyrinthe, endroit mystique dont il paraît impossible de s’échapper), cette saga laisse comme un sentiment d’inachevé. 

  12. Première
    par François Rieux

    Il y a quelques mois sortait Traque à Boston, action movie dopé à l'adrénaline dans lequel Mark Wahlberg coursait contre la montre les auteurs des attentats du marathon de Boston, perpétrés en 2013. Loin de la chasse à l'homme effrénée, David Gordon Green revient à son tour sur cette tragédie en racontant la vie de Jeff Bauman, un trentenaire de la lower middle class tout ce qu'il y a de plus banal, fan des Red Sox et de Bud light, qui va voir sa vie basculer après avoir perdu ses jambes lors de l'attaque terroriste. On s'attendait à ce que Stronger verse dans le sentimentalisme exacerbé et le patriotisme XXL. Mais Gordon Green choisit de délivrer non pas le portrait d'un homme essayant de se reconstruire après l'horreur mais bien de se construire tout court. Un récit initiatique recherchant l’énergie azimutée et l’humanité débridée des meilleurs David O. Russell, type Fighter ou Happiness Therapy. Propulsé héros national sans qu’il comprenne très bien pourquoi, Bauman n'est finalement qu'un grand enfant incapable de quitter sa mère pour s'engager avec sa petite amie.

    Tranche de vie
    Dans les starting-blocks pour les Oscars (il n’a pas finalement pas été sélectionné…), Jake Gyllenhaal ne force pourtant jamais le trait dans la peau du survivant et livre une performance feutrée et intimiste, porteuse d’une fragilité qui n'est pas sans rappeler son premier grand rôle à l'écran, Donnie Darko. Non sans humour et émouvant juste ce qu’il faut, Stronger est au final plus une tranche de vie porteuse d'espoir qu'un tract pro-Oncle Sam. Ce qui n'est pas plus mal.

  13. Première
    par Sylvestre Picard

    Un long travelling arrière où des hommes préhistoriques s'entretuent avant de découvrir le football grâce à la météorite qui a tué les dinosaures; un cro-magnon dont le meilleur ami est un gros caillou ; une chasse à un lapin espiègle qui tourne mal. Non, décidément, tout le génie d'Aardman tient dans ces micro-moments, ces petites boulettes d'humour où le talent minutieux des artisans de Bristol fait des merveilles ; où la plasticine est changée en or. Malheureusement, Cro Mancontient bien peu de ces pépites au-delà de la liste qu'on vous donne.
    Le pitch, assez ramassé donc très aardmanien (une tribu de cro-magnons joue leur liberté au foot dans l'arène face à une tribu plus avancée), aurait pu donner un excellent court-métrage : sur quatre-vingt minutes, ça ne tient pas la longueur. Les gags sont rares et pas très surprenants, comme un album moyen d'Astérix, à base d'anachronismes plutôt prévisibles, sur une structure qui pourrait dater de l'âge de pierre (le héros . Reste la merveilleuse trouvaille du Crochon : un irrésistible sanglier désespérément muet qui sert de sidekick au héros. Un personnage bourré de personnalité prend brillamment la relève de Gromit ou Shaun, autres légendaires bestioles d'Aardman qui n'ont jamais eu besoin de la parole pour nous faire rire.
    Les enfants les plus jeunes pourront sans doute passer un bon moment devant Cro Man, en voyant s'animer ses figures de plasticine "comme par magie" (encore que le film fasse appel trop souvent à des incrustations numériques qui jurent avec l'exigence coutumière du studio), mais le reste de la salle trouvera le temps long. Le genre hyper-concurrentiel de l'animation familial ne tolère aucune pitié et le film moyen devient oublié à la vitesse de la lumière. En son temps, Aardman avait déjà dû laisser tomber une autre comédie préhistorique, Les Croods, un projet de l'ex-Monty Python John Cleese qui avait fini chez leur ancien partenaire DreamWorks. Peut-être que Cro Man aurait dû aussi faire partie du lot. 

  14. Première
    par Gael Golhen

    On a rarement écrit ce genre de phrases par ici, mais Jusqu’à la garde est d’une perfection quasi-absolue. Un morceau de cinéma qui n’a pas grand-chose à voir avec le gros de la production française habituelle. Un premier (!!) long-métrage qui possède une puissance expressionniste étourdissante, empile les images à la composition folle et fait jaillir des plans qui hantent le spectateur pour longtemps. Il y a cette manière d’inscrire son sujet socio dans un environnement banal – l’appart de ZUP, le pavillon de banlieue, la salle de fête du quartier – pour mieux transcender son naturalisme franchouille en effroi carpenterien. Cette façon de multiplier les morceaux de bravoure sans jamais quitter son sujet des yeux ou de manipuler son spectateur sans jouer au moraliste pépère. On ne dévoilera pas trop du film, parce que, depuis l’impressionnante ouverture (voir ci-dessous) jusqu’au finale à la puissance explosive, tout tient à un suspens savamment maîtrisé.

    Enfer domestique
    Ne rien avoir vu avant, ne rien avoir lu avant, ne rien savoir et essayer d’entrer dans le film comme dans une pièce sombre en laissant le regard se faire à cette obscurité pour peu à peu y distinguer des formes, comme dans un cauchemar… c’est le principe adopté par Xavier Legrand. On se contentera donc de dire qu’il s’agit d’un couple au bord du divorce et que l’homme et la femme se déchirent pour la garde des mômes. La femme (Léa Drucker) est silencieuse, alerte, et semble parfois « jouer » avec le mari. Lui (Denis Menochet) a l’air blessé et, dès le début, au bout du couloir, au bout du rouleau, semble complètement paumé. Est-il vraiment l’ogre que craignent ses mômes ou ses parents ? Pas si sûr. Pas si simple. Legrand choisit de nous faire entrer dans les dédales de l’enfer domestique et de nous planter au milieu du gué, totalement dépassés, embarqués dans des événements qu’on ne maîtrise pas, qu’on ne comprend pas. Si la première scène laisse croire à un (énième) drame familial, tout est ensuite filmé comme un thriller, où la peur et la violence montent crescendo. C'est la dérive d'une famille qui vire au film d’horreur, passe d’une tension souterraine à un climat de pure terreur. Un drame humain qui flirte avec le genre (sans jamais y sombrer) et se double d’un incroyable exercice de style ; un film qui multiplie les performances hallucinantes (combien de films faudra-t-il encore pour qu’on comprenne que Denis Ménochet est le Russel Crowe français ?). On vous aura prévenu : voilà une vraie bombe, un premier film en forme de déflagration qui vous prend et ne vous lâche plus jusqu’à la… fin.

  15. Première
    par Gael Golhen

    Elle est marrante la juge. Elle conduit une vieille 2CV, tance un voyou en lui expliquant que, désolée, mais cette fois-ci elle va être obligée de le foutre en taule parce qu’on ne peut pas agresser les gens à répétition comme ça. Elle s’amuse avec les flics en leur demandant de mettre le pimpom dans les embouteillages bruxellois, questionne une prostituée sur ses meilleures techniques de branlette. La musique fanfare, le générique dessinée, le principe mi-voyeur mi-roublard. Dès le début, on  sait où on met les pieds : Ni Juge ni soumise est un épisode de Striptease étendu sur la durée d’un film. Les principes fondateurs de l’émission belge sont tous là : le refus de l’objectivité, le droit pour les auteurs d’imposer leur toute-puissance et de faire de cette juge, de ces flics, de cette prostituée ou de ces familles immigrés disloquées tout ce qu’il veulent. Avec tout ce qui fait qu’on a toujours trouvé cette émission aussi fascinante que malaisante comme le montage arbitraire ou le droit de briser les gens. Et puis, tout à coup, dans la dernière demi-heure, survient un coup de théâtre sidérante. Une séquence atomique. La juge se retrouve face à une jeune femme qui a commis l’irréparable. On bascule en un plan dans la folie et le monstrueux. Et tout s’arrête : les gentilles conneries de la juge comme le regard amusé des documentaristes. Sidérés, aussi stupéfaits que leur héroïne, ils enregistrent sans filtre la parole effroyable de cette mère. En quinze minutes de logorrhée, le réel a repris ses droits. Le cinéma et la morale aussi. Le dispositif est mort, la juge sonnée, le spectateur bouleversé. Tout le monde se retrouve à poil, comme dans un vrai… Striptease.

  16. Première
    par Sylvestre Picard

    Ricky, un moineau recueilli par des cigognes, est abandonné par ses parents adoptifs lorsque la famille part migrer en Afrique. L’oiseau commence un voyage mouvementé pour retrouver sa famille de l'autre côté de la Méditerranée. Ce copié-collé allemand du Monde de Nemo s'adresse en priorité aux plus petits. Mais que les adultes ne s’imaginent pas non plus la séance à roupiller. Le rythme est impeccable, les vannes font mouche et le bestiaire du film est réellement imaginatif : la perruche fan de disco, la chouette obèse-gothique mal dans sa peau, les pigeons connectés accros à Internet... Un gang de piafs qui donne au Voyage de Ricky une sorte de folie maîtrisée, pas si éloignée des cartoons de Chuck Jones, que les films d'animation plus cossus peinent souvent à atteindre.

     

  17. Première
    par Michaël Patin

    C’est l’histoire de Steven Morrissey avant qu’il ne devienne leader des Smiths. L’adolescent dépressif sous l’icône de la pop anglaise. Un petit film sur la petite histoire, en forme de « coming-of-age story » dans le Manchester blafard des années Thatcher, dont les contraintes de productions font office de carburant. N’ayant pu utiliser les chansons de l’artiste, Mark Gill se rabat sur celles qui ont construit sa personnalité. Ne pouvant piocher dans ses citations au vitriol, il imagine une voix off « à la manière de » plutôt ressemblante, mais fatalement édulcorée. Même peine pour l’acteur écossais Jack Lowden, qui n’a qu’une seule occasion d’imiter (bien) les inflexions vocales et attitudes scéniques de Morrissey. Comment faire entrer l’esprit de l’homme dans cet espace réduit ? La bonne idée du film consiste à le réduire encore, limitant le contexte aux éléments de décor et évidant le scénario de son potentiel romantique. Pas de héros ici mais un fils à maman sans volonté, replié sur sa superbe intérieure. Mais le fan derrière le réal’ fait barrage : soucieux de l’approbation de son sujet (qui n’a jamais répondu à ses appels), il construit chaque vignette comme un moment-clé psychologique, recense les obsessions du Moz par le menu et fantasme la création musicale à travers ses clichés – celui de la chambre à coucher, de la rencontre fondatrice, de l’invention de soi dans un monde récalcitrant, de l’inné contre l’acquis. Dommage qu’après avoir bravé tant de contraintes, England Is Mine s’en invente de nouvelles tout aussi embarrassantes.

  18. Première
    par Christophe Narbonne

    Détective en herbe, Agatha Christine, 10 ans, commence à enquêter sur son jeune voisin d’en face dont le comportement lui paraît suspect… Ce premier film d’animation danois s’adresse en priorité aux 6-12 ans. Avec son graphisme à plat stylisé, ses seconds rôles archétypaux (la mère seule volontaire, la grande sœur vacharde, le garçon ténébreux) et son héroïne bienveillante mais maladroite, Agatha… assure l’essentiel, sans surprendre.

     

  19. Première
    par Eric Vernay

    Aujourd’hui, plus de 65 millions de personnes fuient leur pays par la force des choses (famine, guerre, climat) mais au lieu d’agir, la société mondialisée détourne lâchement les yeux. Heureusement, grâce à Ai Weiwei, vous allez enfin pouvoir les observer, ces pauvres migrants. Et de près. Durant un an, la star de l’art contemporain installée à Berlin a supervisé un tournage pharaonique dans pas moins de 23 pays, se rendant aussi sur place. Comment montrer à bonne distance cette foule hétéroclite de femmes, d’hommes et d’enfants entassés dans des bateaux de fortune, parqués dans des camps géants, refoulés aux frontières après de harassants périples ? Ai Weiwei ne choisit pas, empilant approches et éléments au gré du vent. On assiste ainsi à une mosaïque informe et frustrante d’interviews expéditives (spécialistes, politiques, associatifs…), d’extraits de poèmes kurdes et de plans touristiques en drone façon Yann Arthus Bertrand, sans que jamais le regard ne se fixe nulle part durant 2h20, sinon sur Ai Weiwei lui-même, en plein happening humanitaire (accolades, échange de passeports, coupe de cheveux, etc). Les rares témoignages de migrants sont si superficiels qu'ils semblent tous dire peu ou prou la même chose (à quoi bon quitter un enfer pour un autre ?), ce qui est assez gênant pour un docu soucieux de conférer un visage plus « humain » aux chiffres égrenés par des JT - pourtant ici pastichés. Mais Ai Weiwei a une excellente excuse : il était trop occupé à faire des selfies. 

  20. Première
    par Sylvestre Picard

    En matière de films d'horreur aujourd'hui, tout est question de cannibalisme (et de digestion) : que faire une fois qu'on a bien dévoré tous les maîtres ? Coralie Fargeat, déjà réalisatrice d'un joli court de science-fiction transhumaniste (Reality+), a visiblement un métabolisme efficace. Revenge raconte donc comment Jennifer, maîtresse d'un riche homme d'affaires, se fait violer par l'un de ses amis pendant une partie de chasse au milieu du désert. Laissée pour morte, elle va exercer une vengeance sanglante. Le mot est à prendre au pied de la lettre : Revenge balance littéralement l'hémoglobine par hectolitres à l'écran. Et c'est réjouissant. Matilda Lutz est parfaite en bimbo naïve qui se transforme via sa mort et sa résurrection en Érinye armée d'un shotgun prête à faire voler des têtes.

    Punk attitude
    Petit frère punk et flingueur de GraveRevenge tord l'espace, le temps et la logique ; et regorge de visions sensorielles, aussi surréalistes que gores (la séquence osée du tatouage du phénix, le climax sous peyotl) qui font rapidement digérer les quelques défauts du film (notamment Vincent Colombe, inattendu sosie de Cyril Hanouna). C'est le danger de l'exercice cannibale : mordre à pleines dents dans la viande d'une bonne série B musclée, en risquant de basculer à tout instant dans la série Z en s'enquillant toutes les lettres de l'alphabet au passage. Mais le risque est payant : Revenge trace à coups de fusil une piste aussi sanglante qu'appétissante. Taïaut !

  21. Première
    par Alexandre Bernard

    Antonio est écrivain et tétraplégique. Activiste, il milite pour que les personnes souffrant d’un handicap puissent assouvir leurs besoins sexuels. Forcément, cela interpelle et peut déranger. C'est le cas pour l’aide-soignante mais aussi pour l’assistant de vie d’Antonio, qui ne comprennent pas puis qui ont du mal accepter que leur patient fasse appel à une prostituée et utilise son appartement comme maison close. Sur fond de progressisme, Jo Sol met en avant le quotidien difficile de ces hommes et de ces femmes qui chaque jour vivent dans l’ombre des valides. Un moment de vie où la barrière floue entre fiction et documentaire file le tournis.

  22. Première
    par Damien Leblanc

    Des cavaliers Sioux qui avancent au galop dans de vastes plaines, plumes et bâtons de prières fièrement brandies, comme en parfaite communion avec la nature : ces images cinématographiques bien connues s’invitent dès les premières minutes de The Ride et portent en elles la force épique escomptée. Mais la particularité du remarquable documentaire de Stéphanie Gillard est de doter ces plans d’une dimension plus sensible et empathique que jamais. Car la réalisatrice suit ici la chevauchée qu’effectue chaque hiver pendant quinze jours la tribu amérindienne des Lakotas en mémoire de leurs ancêtres massacrés il y a 125 ans sur ces mêmes terres du Dakota. Au cœur d’un périple qui voit ces survivants se réapproprier leur histoire avec détermination pour mieux la transmettre aux jeunes générations, la solidarité vient se nicher dans chaque séquence. On est notamment frappé par la poignée d’adolescents que la caméra filme tendrement : à la fois Américains et Sioux, ils connaissent tous les détails du massacre de Wounded Knee, savent que la culture de leurs aïeux a été broyée par les États-Unis mais n’en abordent pas moins l’existence avec sérénité. En captant l’intense vivacité d’une mémoire qui, bien qu’encerclée par les autoroutes, les centres commerciaux, les stations-services et les clôtures de toutes sortes, refuse de s’effacer, ce premier long métrage documentaire délivre en fin de compte une nouvelle mythologie indienne, résolument digne et contemporaine.

     

  23. Première
    par Damien Leblanc

    Des cavaliers Sioux qui avancent au galop dans de vastes plaines, plumes et bâtons de prières fièrement brandies, comme en parfaite communion avec la nature : ces images cinématographiques bien connues s’invitent dès les premières minutes de The Ride et portent en elles la force épique escomptée. Mais la particularité du remarquable documentaire de Stéphanie Gillard est de doter ces plans d’une dimension plus sensible et empathique que jamais. Car la réalisatrice suit ici la chevauchée qu’effectue chaque hiver pendant quinze jours la tribu amérindienne des Lakotas en mémoire de leurs ancêtres massacrés il y a 125 ans sur ces mêmes terres du Dakota. Au cœur d’un périple qui voit ces survivants se réapproprier leur histoire avec détermination pour mieux la transmettre aux jeunes générations, la solidarité vient se nicher dans chaque séquence. On est notamment frappé par la poignée d’adolescents que la caméra filme tendrement : à la fois Américains et Sioux, ils connaissent tous les détails du massacre de Wounded Knee, savent que la culture de leurs aïeux a été broyée par les États-Unis mais n’en abordent pas moins l’existence avec sérénité. En captant l’intense vivacité d’une mémoire qui, bien qu’encerclée par les autoroutes, les centres commerciaux, les stations-services et les clôtures de toutes sortes, refuse de s’effacer, ce premier long métrage documentaire délivre en fin de compte une nouvelle mythologie indienne, résolument digne et contemporaine.

     

  24. Première
    par François Léger

    Après avoir gagné 100 millions d’euros au loto et être parti en road trip aux États-Unis, la famille Tuche se retrouve cette fois… à l’Élysée. Jeff Tuche, devenu maire de Bouzolles, se présente à l’élection présidentielle pour tenter de faire passer le TGV par sa commune et arrive au plus haut sommet de l’État, grâce à une série de circonstances improbables.

    Les Tuche 3 a tout presque compris aux failles des deux premiers, qui tentaient désespérément de faire sens et d’épaissir les personnages. En ne faisant même plus semblant d’avoir une histoire, la comédie s’affranchit de toute contrainte scénaristique une fois arrivée à son but : faire de Jeff Tuche le président de la République. Olivier Baroux s’autorise alors à plonger dans le n’importe quoi et transforme Les Tuche 3 en film à sketches délirant, un Jean-Paul Rouve show qui écrase tout sur son passage et ne laisse pratiquement aucune place au reste du casting, à l’exception notable d’Isabelle Nanty.

    Merkel vs Tuche
    Aucune ambition formelle ici, d’ailleurs Les Tuche 3 aurait aussi bien pu être pensé comme un téléfilm de TF1 qu’on n’aurait pas fait la différence. Mais difficile de ne pas se faire embarquer dans ces saynètes qui s’enchaînent à la vitesse de l’éclair (Jeff Tuche participe à un débat télévisé, Jeff Tuche reçoit la valise nucléaire, Jeff Tuche organise un conseil des ministres…). Le tout fonctionne dans son petit univers fermé qui autorise toutes les dingueries, voire de flirter avec la bêtise un peu crasse. En climax, une improbable rencontre au sommet entre Jeff Tuche rencontre Angela Merkel, jouée à la perfection par par François Bureloup. Incontestablement le meilleur des trois, mais les plus taquins diront que ce n'était pas compliqué.

  25. Première
    par Frédéric Foubert

    Devant les films majoritairement oubliables que Woody Allen tourne depuis une vingtaine d’années, on se dit qu’il ferait peut-être mieux de tourner à un rythme moins soutenu et de regrouper dans un seul film toutes les bonnes idées qu’ils éparpillent au sein de sa production pléthorique. Mais Allen adore tourner à toute allure et, si Wonder Wheel est traversé de beautés, celles-ci sont encore une fois trop rares, dispersées, reliées entre elles par des prétextes et des facilités narratives qu’on ne pardonnerait à personne d’autre – les adresses face caméra du narrateur joué par Justin Timberlake.

    Merci Vittorio Storaro
    Le film appartient à la veine « portrait de femme » d’Allen – celle d’Alice et de Blue Jasmine – et raconte le destin contrarié d’une actrice devenue serveuse (Kate Winslet), qui noie son blues du côté du parc d’attraction de Coney Island, dans les années 50. Le plus étonnant, ici, c’est le délire chromatique orchestré par Vittorio Storaro (chef op légendaire de Coppola et Bertolucci, associé depuis peu à Woody), qui s’inspire de l’atmosphère de fête foraine de Coney Island pour fabriquer un univers totalement artificiel, aux lumières constamment changeantes, donnant l’impression que les personnages vivent enfermés dans une boule à neige. Mais cette fausseté revendiquée finit par jouer contre le film, en soulignant la raideur du texte, un pastiche de théâtre fifties constellé de monologues soporifiques. A la fin, pourtant, un voile de mélancolie superbe s’abat sur le film, sans crier gare. Un très beau moment, à ne pas oublier quand il s’agira de dresser le best-of du génie assoupi.  

  26. Première
    par Thierry Chèze

    Mahamat-Saleh Haroun est le tout premier cinéaste tchadien de l’histoire. Logique donc qu’il ait jusque-là consacré ses longs métrages à son pays, rongé par des guerres civiles à répétition, avec en point d’orgue, Un homme qui crie, Prix du Jury à Cannes en 2010. Mais avec Une saison en France, il pose sa caméra à l’intérieur de nos frontières pour parler immigration, droit et devoir d’asile. On y suit le quotidien d’Abbas, prof de français, qui a fui la guerre en Centrafrique pour poser les bases d’une nouvelle vie en France, avec ses enfants. Il travaille comme manutentionnaire sur un marché où il a fait la rencontre de Carole, vite tombée sous le charme du courage de cet homme. Même si régulièrement les fantômes du passé reviennent le hanter, Abbas semble voir le bout du tunnel. Mais une épée de Damoclès continue à planer au- dessus de sa tête : va-t-on accepter sa demande de droit d’asile ou le forcer à quitter le territoire ? Avec Une saison en France, Mahamat-Saleh Haroun met un nom et un visage sur ce qui se résume trop souvent à des débats rhétoriques nourris par une batterie de statistiques. Il le fait avec sobriété et dignité, deux qualités qui rendent encore plus saillantes les scènes d’une grande violence (comme celle où un Africain s’immole par le feu au cœur d’un bâtiment administratif…). Deux qualités qu’on retrouve dans l’interprétation d’Eriq Ebouaney (qui fut un remarquable Lumumba pour Raoul Peck) et Sandrine Bonnaire. Mais cette peur du sentimentalisme et de la larme forcée tient cependant le film à distance. Son austérité finit par se retourner contre lui. Il manque un souffle, une main un plus tendue vers le spectateur, une ambition formelle qui n’auraient fait que renforcer le mélange de tension et de mélancolie existant. Mais la pierre qu’il apporte au débat mérite d’être débattue. 

  27. Première
    par Damien Leblanc

    Prolongement d’un court-métrage à succès de la réalisatrice, cette étonnante comédie dramatique japonaise met en scène une employée de bureau dépressive qui se découvre une énergie insoupçonnée grâce à des cours d’anglais où elle porte une perruque blonde et peut se libérer de ses inhibitions. Quand le professeur, dont elle s’est entichée, quitte Tokyo pour la Californie, notre héroïne part sur les routes américaines en quête d’émotions exacerbées mais potentiellement douloureuses. Oscillant entre farce débridée et tragédie sentimentalo-familiale, Oh Lucy ! livre, malgré une réalisation parfois bancale, une vision décapante de la crise de la cinquantaine, et bénéficie de la présence de Josh Hartnett, ancien jeune premier hollywoodien dont le regard se voile ici d’une touchante mélancolie.

  28. Première
    par Christophe Narbonne

    Le film commence comme le dernier Klapisch : le fils préféré revient au bercail où il retrouve sa sœur et son frère qui ont géré l’affaire familiale en son absence. Certes, un zoo remplace le domaine viticole, le père n’est pas mort et Gaspard est célibataire mais la photo d’ensemble est à peu près la même. Il s’agit dans les deux cas de faire le deuil de l’enfance et d’entrer de plain-pied dans l’âge adulte. Adieu à la binarité du monde, place à la complexité des rapports humains qu’incarne avec humour et vitalité Laura, jeune femme rencontrée par hasard dans le train à qui Gaspard va proposer de jouer sa copine le temps du mariage de son père. Ce personnage déconcertant (auquel l’étonnante Laetitia Dosch prête sa nature spontanée) sert à Cordier de révélateur de sévères dysfonctionnements familiaux, au premier rang desquels la relation quasiment incestueuse entre Gaspard et sa petite sœur, Coline. Cette dernière, qui se prend pour un ours (!), est caractéristique de l’univers d’Antony Cordier (Douches froidesHappy few), moraliste contrarié qui aime filmer la normalité en train de se lézarder sous les coups de pulsions incontrôlées –ou inattendues. On peut lui reprocher une tendance trop nette à organiser le chaos à travers ses portraits acérés et à chasser in fine toute ambiguïté. Malgré cela (ou en dépit de), Gaspard va au mariage suscite plus de trouble et d’interrogations que de nombreux films d’auteur métaphysiques où le non-dit est érigé de fait en mystère. 

  29. Première
    par Sophie Benamon

    Oui, en France, il est possible de manger bio pour moins cher ! Intéressante initiative  que celle de Guillaume Baudin d’aller à la rencontre des municipalités qui mettent en place des cantines bio se passant de pesticides. Sur la forme, hélas, le documentaire juxtapose les témoignages de manière très austère. 

  30. Première
    par Christophe Narbonne

    Impossible de ne pas établir de liens entre le premier plan du film, qui suit Mathieu Kassovitz monter sur un ring, et le premier combat professionnel de celui-ci, en juin dernier. Son partenaire à l’écran, Souleymane M’Baye (ex-champion du monde WBA des super légers), n’est-il pas son mentor et entraîneur depuis le tournage ? La séquence où Tarek M’Barek (joué par M’Baye), en lice pour le championnat d’Europe, donne méchamment la leçon à Steve Landry (Kasso), son “sparring” (partenaire d’entraînement), peut ainsi se voir comme l’incipit de leur future collaboration. Au-delà de cette troublante analogie, Sparring est une double déclaration d’amour aux sports de combat, cette “école de la vie”, et au storytelling des films mythiques qui l’ont précédé, de Nous avons gagné ce soir à Rocky, en passant par Fat City : le héros fatigué est au soir de sa carrière, le quotidien est difficile à assurer, les à-côtés ne suffisent plus, la souffrance est autant physique que morale… Inscrite dans un réalisme loachien grisâtre un peu appuyé (Steve parviendra-t-il à offrir à sa fille le piano de ses rêves ?), l’histoire ne révolutionne pas le genre mais vise à l’authenticité, cette marotte de la production indépendante mondialisée. Elle y parvient en grande partie grâce à l’interprétation lasse de Mathieu Kassovitz, à son statut d’underdog du cinéma français qu’il insuffle à ce Steve, ivre de coups, brisé par les échecs, mais toujours debout.