1. Première
    par Christophe Narbonne

    Ça commence comme dans un film absurde de Kervern et Delépine. Jacques Blanchot apprend que sa femme le quitte parce qu’elle est allergique à lui. « Je suis atteinte de blanchoïte aigue », dit-elle en lui montrant le verdict du médecin et en se grattant le cou avec grâce –Vanessa Paradis fait ça merveilleusement bien. Jacques blanchit mais ne réagit pas. Il salue son fils sans cérémonie qui lui confesse avant son départ qu’il voudrait un chien. Direction l’animalerie où Jacques achète un chihuahua qui “ressemble à Hitler” et se fait écraser peu après. Cette première partie pince-sans-rire est hilarante, merveilleusement découpée et incarnée avec une placidité digne d’Harry Langdon par un Vincent Macaigne qui vise à l’effacement. C’est précisément l’objet de cette comédie kafkaïenne inversée où l’humain qu’est le héros, foncièrement soumis et bon, va progressivement accepter l’idée de devenir un chien puisque c’est le seul moyen pour lui d’exister aux yeux des autres. Problème : il tombe sur un dresseur misanthrope (Bouli Lanners, extraordinairement inquiétant) qui va en faire son souffre-douleur. Dans cette deuxième partie sado-maso, Benchetrit pousse les curseurs du malaise au maximum, sous couvert de posture punk un peu infantile (haha on va choquer le bourgeois !) qu’on lui reproche souvent. Pour une fois, néanmoins, son nihilisme forcené n’a pas le dernier mot. Jacques le toutou aurait-il eu raison de sa vision désenchantée de la nature humaine ?

  2. Première
    par Damien Leblanc

    Récit de la rencontre entre deux lycéens (l’un adolescent rebelle envoyé vivre chez son père qu’il n’a pas vu depuis des années, l’autre garçon d’origine mapuche harcelé par ses camarades de classe), ce premier film de la trentenaire Claudia Huaiquimilla prend place dans un Sud du Chili rarement représenté, où terres ancestrales et forêts indigènes sont dévastées par l’industrie de la cellulose. Dressant un parallèle entre la rage d’une jeunesse incomprise et la colère d’une population amérindienne qui lutte pour la défense de son territoire, la réalisatrice livre un regard sans concessions sur la violence sociale exercée par le gouvernement chilien. Et si la mise en scène use parfois de symboliques très appuyées, ce pamphlet filmique sait transmettre une indignation teintée d’espoir.

  3. Première
    par Damien Leblanc

    Après Au bord du monde, où il donnait la parole aux sans-abri qui peuplent le Paris nocturne, Claus Drexel est parti à la rencontre des habitants de Seligman, petite ville d’Arizona traversée par la route 66, au moment où l’Amérique s’apprêtait à élire Donald Trump. En écoutant attentivement ces citoyens ordinaires que la caméra ancre au cœur de paysages mythiques, le cinéaste dresse le fascinant portrait de rednecks cernés par la désertification et la peur du déclassement. À l’aide de grands angles virtuoses, d’authentiques personnages de western prennent ainsi vie sous nos yeux : un jeune chauffeur qui ingurgite des bières plus vite que son ombre, une mamie armée jusqu’aux dents qui a connu plusieurs guerres… Leurs témoignages endurcis mais sincères rendent intelligibles des idées qui semblaient stéréotypées au premier abord ; convaincus que les armes à feu permettent de se protéger les uns les autres plutôt que d’accentuer la violence, ces électeurs ont logiquement été sensibles au retour de la grandeur américaine vantée par Trump. Et si l’on entend régulièrement la voix des deux candidats, Donald Trump et Hillary Clinton, leur visage n’apparaît jamais, habile manière de faire du peuple du Far West le vrai héros du film. America évite donc soigneusement de juger ses personnages et préfère retranscrire la nostalgie d’une époque révolue. Car ces montagnes Rocheuses aux allures éternelles ne pourront plus ignorer longtemps les mutations climatiques et politiques à venir. C’est cette vulnérabilité face aux assauts du temps que saisit magistralement Claus Drexel dans ce bout d’Amérique qui devient le temps de 82 minutes le centre de toutes nos préoccupations.

  4. Première
    par Thierry Chèze

    C’est l’histoire d’une rencontre entre deux solitudes, deux âmes perdues dans Tbilissi : une prostituée qui sort de prison et un réfugié nigérien qui se retrouve en Géorgie alors qu’il souhaitait aller à Georgia aux Etats-Unis, marginal parmi les marginaux à cause de sa couleur de peau. À travers leur histoire d’amour aux multiples obstacles, Elene Naveriani signe le portrait implacable de son pays natal où violence, indifférence et féminicides règnent en maître. Drop of sun pourrait être glaçant jusqu’à l’insoutenable mais la réalisatrice évite cet écueil par le parti pris réussi à l’image d’un noir et blanc aussi crépusculaire que mélancolique et le refus de tout misérabilisme facile. Quitte parfois cependant à créer une distance dommageable avec le spectateur.

  5. Première
    par Gérard Delorme

    Vous connaissez peut-être déjà sans le savoir l'île d'Hashima pour l'avoir aperçue dans Skyfall ou visitée en photos sur un de ces pièges à clics du genre "dix lieux abandonnés qui vous donneront la chair de poule". Sur une superficie d'à peine plus de 6 hectares, l'îlôt est couvert de bâtiments en ruines dont l'extrême concentration témoigne de l'activité qui y régnait. Hashima a été acquise à la fin du XIXème siècle par la compagnie Mitsubishi qui voulait exploiter sa mine de charbon. Au fil du temps, une ville y a été construite pour loger les mineurs et les administrateurs. A une époque, plus de 5000 habitants y ont vécu, ce qui en faisait un des endroits les plus densément peuplés du monde, jusqu'à son abandon total en1975. Aujourd'hui, l'aspect particulièrement sinistre de cette île fantôme prend tout son sens lorsqu'on sait que pendant la guerre, les Japonais y ont fait travailler de force des milliers de Coréens dans des conditions inhumaines. 

    Patauger dans la boue
    C'est leur histoire que raconte The Battleship Island, mais avec une dimension politique qui l'élève au-dessus de la simple reconstitution. S'il y a un peu de La grande évasiondans le film, il y a aussi beaucoup du Pont de la rivière Kwai, explicitement cité à l'occasion d'un gros plan sur les chaussures des prisonniers pataugeant dans la boue à leur arrivée au camp de concentration. On retrouve la même exploitation illégale d'êtres humains pour contribuer à l'effort de guerre japonais. Ici, ce sont des civils coréens qui pensaient avoir signé pour un emploi au Japon. En réalité, les hommes et les jeunes garçons sont envoyés dans la mine de charbon, tandis que les femmes sont réduites en esclavage sexuel. Le film évoque la révolte et la tentative d'évasion d'un nouveau contingent de travailleurs forcés, à travers le point de vue d'un musicien d'hôtel qui survit comme il peut tout en cherchant à protéger sa fille préado. Autour de lui, un gangster coréen, une proverbiale pute au grand coeur, un résistant infiltré, quelques collabos fourbes, sans oublier les Japonais cruels. Chacun est précisément défini, et permet de développer des fils narratifs secondaires qui ne détournent jamais l'attention de la direction générale, parfaitement maîtrisée.

    Molotov
    L'opulence de la production impressionne, depuis les scènes musicales qui ouvrent le film dans le décor d'un hôtel de luxe, jusqu'aux monstrueuses batailles rangées, orchestrées comme un équivalent visuel de heavy metal. Lorsqu'il décrit le chaos, le réalisateur Ryoo Seung-wan le fait avec la précision de Spielberg, mais il y ajoute une dose de brutalité renversante, comme à l'intérieur de la mine de charbon où des wagons remplis de minerai dévalent la pente, quittent les rails, percutent les parois et broient les corps.  Un sommet de délire est atteint lorsque les insurgés attaquent les soldats japonais à coups de dynamite et de cocktails molotov dans un déluge de poutres métalliques, alors que résonne en fond musical Ectasy of gold d'Ennio Morricone! L'emprunt n'est pas si incongru, d'autant que Le bon, la brute et le truand a déjà été cité lors d'une séquence chargée d'ironie où les musiciens doivent jouer un air gai tandis que leurs compatriotes sont brutalisés à côté. Récemment, le Japon a demandé la classification de l'île d'Hashima au patrimoine mondial. L'Unesco le lui a accordé, à condition que des mesures soient prises pour perpétuer le souvenir des victimes, mais jusqu'à présent, l'office du tourisme japonais n'a jamais rien entrepris dans ce sens. The Battleship Island semble vouloir rectifier à sa façon : depuis sa sortie, il a été vu par plus de 6 millions de Coréens, et il n'a pas fini de répandre son message dans le monde.

  6. Première
    par Eric Vernay

    Margaux (Agathe Bonitzer), 20 ans, rencontre Margaux (Sandrine Kiberlain), sa version quadra d’elle-même, qui passe son temps à lui spoiler les futurs épisodes de sa vie avec un naturel désarmant. Sophie Fillières s'amuse de ce pitch de comédie fantastique à la "Peggy Sue s’est mariée" mâtiné de Hong Sang Soo, dans un premier mouvement plein d’allant : dès lors qu’on adhère à la langue anti-naturaliste de la réalisatrice, on tombe rapidement sous le charme de ce ping pong spatio-temporel à la fois très concret et loufoque, véloce, carburant aux syncopes ludiques et autres contre-temps comiques par le biais d’un montage alterné. Hélas, ce bel élan décalé s’essouffle, pour se lover ensuite dans la dialectique plus conventionnelle de la comédie du remariage et du triangle amoureux. Ça reste plaisant à regarder et intelligemment dialogué, mais plus ronronnant dans la mise en scène : les jeux de correspondances et de symétrie sur les couleurs, qui évoluent à mesure que les deux héroïnes se confondent ou reprennent leur place, peinent à redynamiser visuellement un récit émoussé. Restent de beaux numéros d'acteurs (Poupaud, pimpant en playboy entre deux âges - littéralement, puisqu'il hésite entre les deux "versions" de Margaux) et surtout d’actrices : face à la grâcieuse Bonitzer, Kiberlain nous gratifie de quelques désopilantes saillies burlesques. Il faut la voir « danser » impassiblement dans une soirée de jeunes ou ranger un paquet de petits pois congelés à coups de pioche.

  7. Première
    par Christophe Narbonne

    L’écrivain suisse, Jacques Chessex, se souvient d’un événement douloureux dont il a tiré un livre qui lui vaut des critiques virulentes : en 1942, un groupe de nationalistes helvètes décide de tuer un Juif pour l’exemple et par admiration pour Hitler. Le dispositif du film est étrange. Les flashbacks sont filmés comme si l’action était contemporaine, façon scolaire pour Jacob Berger de dire que le drame en question pourrait se répéter de nos jours -dans la réalité, Chessex a succombé à une crise cardiaque en pleine conférence de presse houleuse. Difficile de s’habituer à ce parti pris qui tient continuellement à distance le spectateur. Le sujet méritait sans doute mieux.

  8. Première
    par Eric Vernay

    Un coin enneigé du Japon, un garçonnet qui ne voit jamais son père (ce dernier, poissonnier, part aux aurores et revient quand son fils dort) décide un jour de faire l'école buissonnière pour lui apporter un dessin. A partir de cette idée toute simple, le tandem Manivel-Igarashi brode un film d’errance à hauteur d’enfant, héritier du Petit Fugitif et des Quatre cent coups. C'est très minimaliste : absence de dialogue, plans fixes, intrigue épurée au maximum. Le temps se dilate, parait parfois un peu long. Mais, pour peu qu’on accepte ce rythme, s’offre alors à nous une micro-odyssée stimulante, sensitive, truffée d’astuces de mise en scène (flashback intégré au récit, ellipses visuelles et sonores pour tenir le pari du zéro mot audible pendant 1h18), à la fois cocasse et mélancolique.

  9. Première
    par Elodie Bardinet

    Grand gagnant de l'Oscar du meilleur documentaire il y a quelques jours, Icare est visible sur Netflix, et il est absolument fascinant. Aux antipodes de sa comédie romantique indépendante, Jewtopia, sortie en 2014, Bryan Fogel s'intéresse ici au dopage. Interloqué par les succès dingues, puis la chute, de Lance Armstrong, cet Américain passionné par le cyclisme se demande jusqu'à quel point il serait facile de se doper avant de participer à une course reconnue sans se faire attraper. Il décide alors de servir de cobaye au cours de La Haute Route, une compétition officielle exigeante. Ayant fait 13e lors d'une première course, il accepte de suivre un programme de dopage de plusieurs mois en espérant faire mieux lors de l'édition de 2014. C'est ainsi qu'il entre en contact avec Grigory Rodchenkov, l'homme à la tête de la fédération anti-dopage de Russie, un beau parleur qui aime la vodka et les chiens et s'avère rapidement être un "docteur dopeur" prenant son "vrai" travail très au sérieux : il est prêt à prendre l'avion jusqu'aux Etats-Unis pour recueillir des échantillons d'urine de son nouveau champion, afin de les étudier dans ses propres labos.

    Du docu empirique au thriller politique
    Après cette introduction un peu "gadget", où le documentariste se pose en personnage principal de son film en enchaînant les piqûres censées booster ses capacités (au cours de séquences "choc", certes, mais qui n'auront finalement pas d'impact sur l'histoire), son "coach" haut en couleur se retrouve d'un seul coup propulsé au coeur du docu. Le "twist" ? Une enquête allemande dénonçant l'existence d'un dopage d’État en Russie révèle que celui-ci a été chapeauté par un médecin chargé de généraliser le protocole (Grigory, donc). Lorsque le scandale éclate, Rodchenkov prend peur. Craignant pour sa vie, il quitte sa femme et ses proches pour les Etats-Unis et rejoint son cobaye américain, suivant ainsi le chemin inverse d'Edward Snowden, caché en Russie pour ne pas risquer d'être éliminé dans son pays d'origine. Grigory accepte alors de témoigner contre ses patrons, Vladimir Poutine en tête. C'est là que le documentaire se transforme en véritable thriller politique, avec ses appels paniqués, ses employés assassinés et son "héros" parano étant obligé de se cacher.

    Si le message politique est parfois un peu trop appuyé (les lectures de 1984, de George Orwell, les "étapes" à suivre), ce mélange de genres et d'intrigues plus folles les unes que les autres (la Russie qui perd son autorisation de participer aux Jeux Olympiques de Rio avant de la "regagner") font d'Icare un film édifiant.

  10. Première
    par François Léger

    Avant toute chose, revenons un instant aux origines : en 2003, Tommy Wiseau sort The Room, nanar involontaire dont il est à la fois le réalisateur, le producteur, le scénariste et l’acteur principal. L’histoire, qui dévie la plupart du temps sans prévenir, suit le personnage de Johnny, dont la fiancée Lisa le trompe avec son meilleur ami Mark (Greg Sestero). Un film semi-autobiographique doté de moyens luxueux (on parle d’un budget de six millions de dollars, financé par le cinéaste) et sorti à l’époque dans une seule salle, à laquelle Wiseau a donné de l’argent pour rester à l’affiche deux semaines, afin d’être éligible aux Oscars. Devenu avec le temps un objet culte, le « Citizen Kane des mauvais films » est encore régulièrement projeté en séances de minuit un peu partout dans le monde. Des coulisses folles du tournage et de sa rencontre avec le drôle d’oiseau Wiseau dans un cours de théâtre, Greg Sestero a tiré un livre, The Disaster Artist, aujourd'hui adapté au cinéma par James Franco.

    Machine à broyer
    Cheveux longs noir corbeau, accent indéfinissable des pays de l’Est à couper au couteau, rire forcé, ego surdimensionné, oeil droit fatigué : Franco a absorbé l’essence même de Tommy Wiseau pour en devenir le double parfait. Sa performance, assez prodigieuse, propulse le récit d’une course à la réussite et d’une amitié étrange avec Sestero (Dave Franco, sourire ravageur mais en sous-régime). Les deux aspirants comédiens, obsédés par le mythe de James Dean, emménagent à Los Angeles pour courir les castings et tenter de percer dans cette grande machine à broyer. Après plusieurs mois à se faire refouler de tout ce que Hollywood compte d’agences, Tommy prend les choses en main et décide d’écrire son propre film, offrant à Greg le second rôle principal.

    Frankenstein du cinéma
    Alors que tout dans The Disaster Artist poussait à la confusion entre la vie de Wiseau et Sestero, leurs doubles de fiction et le film dans le film, James Franco réalisateur peine à utiliser cette matière méta au-delà du simple clin d’oeil. La faute à une intrigue peut-être trop touffue (ce qui n’empêche pas les moments de creux), entièrement articulée autour de la figure toute-puissante de Wiseau. Finalement plus intéressé par le personnage que par le folklore autour de The Room, Franco dresse le portrait d’un homme qui cultive ses origines mystérieuses (personne ne sait vraiment où il est né, ni d’où vient sa fortune), un self made man persuadé d’être un artiste au talent si hors-norme qu’il doit s’émanciper du carcan hollywoodien. Wiseau est envisagé sous l’angle du monstre attachant, une créature de Frankenstein du cinéma, vampirisé par ce personnage qu’il a lui-même inventé. Tyran de poche sur le tournage, totalement dépassé par les événements, il n’est pas plus réalisateur qu’acteur. Cela donne souvent des choses hilarantes : incapable de se souvenir de ses propres lignes de dialogue dans sa première scène, il s’y reprend à soixante-dix fois pour lâcher trois phrases devenues légendaires chez les amateurs de cinéma Z (« I did not hit her. I did naaat - Oh hi, Mark »). Mais une fois le personnage installé, on se moque finalement assez peu de Wiseau dans The Disaster Artist. Car le film prend à mi-parcours la forme d’un La La Land chez les losers, une ode aux rêveurs du cinéma, même bancal, même mauvais. C’est dans cette vision romantique du perdant jusqu’au-boutiste que le film touche du doigt son vrai sujet, trop longtemps planqué sous un masque rigolard. À l’inverse de Tommy Wiseau, qui lorsqu’il prend conscience que The Room n’est pas le drame qu’il espérait, le transforme rétrospectivement en comédie. The Disaster Artist parvient à être les deux à la fois.

  11. Première
    par Eric Vernay

    A peine deux mois après son dernier opus (Seule sur la plage la nuit), revoilà Hong Sang-Soo pour un film léger en forme de charmante parenthèse estivale. Mineur, diront les bougons - et ils auront raison - mais les amateurs du Rohmer sud-coréen trouveront leur compte dans ce délicieux chassé-croisé sentimental tourné à Cannes il y a deux ans. D’abord, parce que, comme souvent chez le cinéaste, on se fait surprendre par la trompeuse limpidité du récit. Ensuite parce qu’on y croise Isabelle Huppert, déjà passée chez « HSS » (In Another country), ici au milieu d’un trio d’acteurs coréens, dans le rôle d’une mystérieuse poétesse : munie d’un Polaroïd, la veuve en imperméable jaune semble faire dérailler les arcs narratifs des autres protagonistes. Un joli conte ludique aux accents magiques.

  12. Première
    par Michaël Patin

    Au rayon des films russes exécutant la radiographie de leur pays par la lorgnette du fait divers, 2017 avait offert le très âpre Faute d'amour, 2018 sera l’année de Tesnota – Une vie à l’étroit. Fin des années 90, Caucase du Nord. Deux jeunes gens de confession juive sont kidnappés juste après leur mariage. Le paiement de la rançon occasionnera de multiples remous au sein de la communauté, reflets grossissants de l’état de l’État. La méthode employée par Kantemir Balagov, jeune cinéaste de 26 ans, est didactique mais imparable : le format 1:33 nous enferme dans un enclos, la caméra se glisse dans des pièces toujours trop exiguës, encombrées d’objets et de gens, la profondeur de champ est une notion ennemie, et chaque ligne de fuite une maigre délivrance. Cet anti-paysagisme force l’immersion dans un espace aux codes inconnus : étouffé, on comprend que cette société est étouffante, ses normes étroites, son intégration fragile. D’une scène d’intimité frère-sœur suggérant l’inceste, filmée de nuit entre deux murs, au plan-programme de l’enfermement dans un coffre de voiture, tout concoure ici à l’asphyxie, au risque de nous épuiser. La grande force du film tient dans son choix de dévier du fait divers pour suivre un personnage secondaire : la sœur rebelle et intense du kidnappé, dont l’envie de respirer devient la nôtre.

    Universalité
    Dans ce rôle, la jeune Darya Zhovner est une révélation. Sa formation au prestigieux institut de théâtre de Moscou la distingue d’emblée des acteurs habitués à la caméra : son corps animé de pulsions violentes, son visage parcouru d’émotions contradictoires, ne cessent de déborder du cadre étroit (celui du film, celui de son environnement). Beauté sauvage en cage, elle éprouve la résistance des barreaux, se bat contre tous et surtout contre elle-même. À travers sa relation avec son amant de la communauté kabarde, le film va aussi puiser dans des mythologies fédératrices : on pense bien sûr à Roméo et Juliette, avec un juste surplus de nausée contemporaine. C’est ainsi que Balagov dépasse son système de mise en scène et ses ambitions microsociologiques pour secouer des thèmes universels : ceux du sacrifice et de l’émancipation.

  13. Première
    par Christophe Narbonne

    Vous souvenez-vous de Dante Desarthe ? De ses films lunaires et fauchés (les derniers, Je me fais rare et Je fais feu de tout bois, étaient autoproduits) ? Il y a un peu de cet esprit-là dans ce premier long métrage à la fabrication et à la distribution “artisanales” (dixit le réalisateur) qui raconte les déboires existentiels d’Alexandre, trentenaire confronté à un deuil amoureux et à celui, probable, de son père mourant. Désinvolte, inconséquent, littéraire (trop), légèrement grave, haché, Les étoiles restantes séduit par son portrait d’une masculinité remise en question par un formidable personnage de fille libre –façon Bernadette Lafont des années 70-, en phase avec les préoccupations du moment. Pas un grand film mais un film qui reste en tête. C’est déjà beaucoup.

  14. Première
    par Christophe Narbonne

    Depuis deux films, Benoît Jacquot se pique d’adapter les grands auteurs de polar américains. Après Don DeLillo pour À jamais, au tour de James Hadley Chase de subir son traitement particulier. Subir, c’est le mot. À force de viser l’épure, il dévitalise complètement ses personnages, silhouettes sans âme et aux intentions floues. Pourquoi ce jeune écrivain imposteur s’amourache-t-il de cette call-girl manipulatrice ? Rien dans le film, d’une raideur protestante, ne justifie une telle obsession, sinon le port de la cravache pour elle (fantasme un peu éculé) et une profonde culpabilité pour lui (qui lui ôterait tout sens commun). Le choix d’Isabelle Huppert, spécialiste ès soufre (une perruque brune et, hop, la voici en maîtresse-femme, vraiment ?), est en soi un aveu d’impuissance.

  15. Première
    par Thierry Chèze

    James Marsh a le goût des personnalités « bigger than life ». Voilà 10 ans, Le funambule montrait le français Philippe Petit évoluant sur un fil entre les deux tours du World Trade Center. Plus près de nous, Une merveilleuse histoire du temps dressait le portrait de Stephen Hawking, devenu un scientifique majeur en dépit d’une sclérose qui l’affaiblit un peu plus chaque jour. Avec Le jour de mon retour, le Britannique met en lumière Donald Crowhurst. Un homme d’affaires anglais féru de voile qui, pour sauver son entreprise – et par ricochet sa famille - de la faillite, décida en 1968 d’entreprendre un tour du monde en solitaire en participant au Golden Globe Challenge. Au cœur de l’océan, son impréparation lui sera vite fatale. Mais son incapacité à assumer les conséquences d’un échec le poussera à suivre le précepte de L’homme qui tua Liberty Valance : faire imprimer la légende puisque celle-ci dépasse allègrement la réalité. Alors, certes, ce Jour de mon retour souffre d’une facture trop scolaire et d’une propension à surligner inutilement les choses. Mais cette histoire d’imposture pas comme les autres a pour elle sa modestie affirmée. Ce refus de l’épate qu’on retrouve dans l’interprétation remarquable de Colin Firth et qui donne naissance à un récit poignant sans jamais succomber au chantage émotionnel. Qu’est-ce qu’un héros ? Celui qui triomphe des obstacles ou celui qui échoue avec superbe ? En explorant les contradictions de Crowhurst sans jouer les procureurs ou les avocats, Marsh signe une réflexion pertinente sur des thèmes qui n’ont pas pris une ride en cinquante ans.

  16. Première
    par Alexandre Bernard

    Girls Power ! A Ouagadougou au Burkina Faso des étudiantes apprennent le métier de mécanicienne automobile. Face au regard, parfois acerbe, de certains hommes, ces jeunes femmes, parfois mamans, ne se démontent pas. Du français à leur éducation sexuelle, elles passent leur vie aussi bien les mains sous le capot que sur les bancs de l’école, qu’elles considèrent parfois comme leur deuxième maison. Actrices de l’évolution de la société, elles incarnent un joli combat pour la diversité et l’égalité. Un documentaire aussi fort que touchant.

  17. Première
    par Thierry Chèze

    Manuel (Andrea Lattanzi, remarquable) vient de fêter ses 18 ans. Le temps de la liberté et des rêves puisqu’il va pouvoir quitter le foyer pour jeunes où il vivait depuis l’incarcération de sa mère. Mais aussi celui de la responsabilité et du retour rapide à la réalité car, pour que celle- ci obtienne l’assignation à résidence, il doit prouver aux autorités qu’il peut veiller sur elle. Dario Albertini filme ce passage à marche forcée de l’adolescence à l’âge adulte avec une étonnante douceur enveloppante. En prolongeant son documentaire La repubblica dei Ragazzi consacré à une structure pour orphelins près de Rome sous forme de fiction, il signe ici un minutieux portrait de l’Italie des laissés-pour-compte à travers celles et ceux que Manuel va croiser sur sa route dans la périphérie de la cité romaine. Comme autant de boussoles pour ce saut dans le grand bain, sans véritable repère. On pense au cinéma des Dardenne pour la manière d’Albertini de nous propulser par sa réalisation et ses cadrages dans la peau de son héros mais aussi évidemment au cinéma néo-réaliste italien dont Albertini se révèle un héritier plus que convaincant. Avec une délicatesse de chaque instant qui empêche son propos de verser dans le misérabilisme facile.

  18. Première
    par Thierry Chèze

    On reconnait un auteur à sa capacité de creuser le même sillon sans bégayer ni rester aveugle aux évolutions du monde qui l’entoure. Cette définition sied parfaitement à l’italien Andrea Segre découvert en 2010 avec La petite Venise, une délicate histoire d’amitié, entre un pêcheur slave et une immigrée illégale chinoise au cœur de la Cité des Doges. La question des migrants n’a dès lors jamais cessé de l’inspirer à travers des documentaires et des fictions comme cet Ordre des choses où l’on suit un policier italien envoyé en Lybie négocier le maintien des migrants sur le sol africain. Un représentant de ce fameux ordre que rien ne peut a priori faire dévier de sa tâche jusqu’à ce qu’il se prenne d’empathie pour une jeune Somalienne et réalise que ces hommes et ces femmes fuyant leur pays forment non un tout mais une multitude d’histoires individuelles forcément poignantes. Il n’est jamais simple pour le cinéma de s’emparer d’un sujet à ce point brûlant. Les délais de fabrication d’un film sont telles qu’il existera toujours un décalage et qu’à vouloir à tout prix le rétrécir, on se retrouve vite à enfoncer des portes ouvertes. L’ordre des choses échappe à cet écueil. Segre prend certes parti contre les méthodes de son pays. Mais en les racontant par le prisme de ce flic qu’il n’érige ni en méchant de service ni en héros soudain virginal, il embrasse la complexité des choses. Ce dilemme entre conscience et devoir à l’issue incertaine. Une remarquable réflexion sur la notion de résistance et ses limites. Humaines, terriblement humaines.

  19. Première
    par Perrine Quennesson

    Lorsqu’il écrit L’Orphelinat, Sergio G. Sanchez ambitionne de le réaliser lui-même. Les producteurs le lui refusent. La suite est connue : Juan Antonio Bayona prend le relais avec succès et les deux hommes collaboreront à nouveau sur The Impossible. Le Secret des Marrowbone a ainsi ce léger parfum de revanche où le scénariste devenu cinéaste peut enfin accomplir sa vision. Celle-ci le place dans la lignée d’un Alejandro Amenabar période Les Autres ou d’un Guillermo del Toro époque L’Echine du diable. Le tout avec une petite touche British que ne renierait pas l’auteure de Jane Eyre. Le film suit Jack et ses frères et soeur obligés de vivre enfermés dans une nouvelle maison suite à la mort de leur mère. Ils attendent, dissimulés du monde, les 21 ans de l’ainé par peur, sinon, d’être disséminés dans plusieurs foyers. Mais l’immense bâtisse semble renfermer un esprit lié au passé que la fratrie a fui. Aficionados du jump scare à outrance, passez votre chemin. Le réalisateur préfère installer une ambiance pesante et malsaine, quasi gothique alors que le film se déroule en 1969 aux Etats-Unis. Mais l’absence de réels repères – le tournage a eu lieu en Espagne - et le casting uniquement composé de jeunes pousses du cinéma britannique, provoquent une sensation étrange qui sied à la tonalité générale. Plus qu’un véritable film de fantôme, le long métrage de Sergio G. Sanchez est d’abord un drame familial à tiroirs plus ou moins huilés. Mais c’est aussi un écrin idéal pour confirmer le statut de nouvelle reine du frisson dans le dos d’Anya Taylor-Joy, après Split et The Witch

  20. Première
    par Christophe Narbonne

    Un homme s’endort dans la chambre d’un appartement parisien où une fête bat son plein. À son réveil, tout n’est que silence, décombres et cadavres. Au dehors, quelques bruits, des silhouettes bizarres. Il semblerait bien que Sam soit le seul survivant d’une humanité réduite à l’état de zombies… Non, Dominique Rocher n’a pas signé le 28 jours plus tard français. Adaptation d’un roman de Pit Agarmen, La nuit a dévoré le monde est même carrément l’opposé du film de Danny Boyle, qui arpentait les rues de Londres mini-caméra DV à l’épaule tremblotante, avec pour résultat un effet de réel saisissant. On n’est pas non plus dans le survitaminé [Rec] qui érigeait un immeuble contaminé en symbole de l’obscénité de la société du spectacle. Ici, l’action est circonscrite au huis clos absolu, dans un appartement sanctuarisé par le héros qui ne voit que la solution du repli pour échapper à une mort certaine. Peu de mouvements de caméra, plans très composés, aucun dialogue, musique diégétique : Rocher se détourne de la fureur et de l’horreur supposées du monde extérieur (rappelées par de rares séquences aussi soudaines que viscérales) de façon à privilégier le chaos intérieur d’un être livré à la solitude la plus complète qu’il comble en organisant méthodiquement sa survie. Le norvégien Anders Danielsen Lie (Oslo, 31 août) y livre un impeccable numéro de funambule, faisant d’un solo de batterie rageur l’expression la plus poignante du mal-être qui le ronge à petit feu.

  21. Première
    par Christophe Narbonne

    Le premier long de Sébastien Bailly n’en est pas vraiment un puisqu’il regroupe trois de ses courts métrages : Douce, Où je mets ma pudeur et Une histoire de France, trois singuliers portraits de femmes modernes. Une aide-soignante s’éprend d’un homme dans le coma ; une étudiante en histoire de l’art doit enlever son hijab pour passer un oral ; une chargée de communication de Tulle fait visiter la ville à une photographe allemande missionnée pour shooter François Hollande. Bailly dépeint des battantes qui luttent contre le système de l’intérieur, quitte à en payer le prix fort. On oscille entre le furieusement étrange (l’héroïne nécrophile de Douce), le culturellement ambigu (Où je mets ma pudeur et son érotisme à double tranchant) et le joliment scolaire (la romance gay dans Une histoire de France).

  22. Première
    par Alexandre Bernard

    Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la langue des signes n’est pas universelle. La réalisatrice tente difficilement de nous montrer et de nous faire comprendre les différences de dialectes, à travers les témoignages de personnes malentendantes, entendantes, et de chercheurs en langue des signes. Si le sujet est intéressant, il faut néanmoins s’accrocher pour comprendre la complexité et la diversité de ces langages.

  23. Première
    par Eric Vernay

    Christine a un plan : devenir écrivain. Mais avant la vraie vie, du moins celle qu’elle fantasme depuis sa chambre en écoutant « Cry Me a river » de Justin Timberlake (on est en 2002), il va falloir surmonter le frustrant surplace de sa dernière année dans un lycée catho de la banlieue de Sacramento. Rien ne convient à l’adolescente aux cheveux rouges. Ni sa ville, qu’elle juge trop plouc par rapport à la Mecque de la culture, New York, ni ses parents, largués selon elle, ni son grand frère (adopté), trop docile pour être honnête malgré ses piercings, ni sa situation sociale, rétrogradée depuis que son père est chômage, ni même son prénom. Donc Christine se rebaptise « Lady Bird », se trouve un mec blond aux allures de gendre idéal, fréquente la fille la plus populaire du bahut, prétend habiter une villa des beaux quartiers plutôt que sa modeste maison située « du mauvais côté des rails ». Bref, sa vie devient un roman pastel dont elle serait la seule auteure démiurgique - et un poil égocentrique. Evidemment, l’illusion ne tient pas debout bien longtemps.

    Vieux journal intime
    Le terrain de jeu emprunté par Greta Gerwig parait plutôt balisé. Déceptions amicalo-sentimentales, communication défaillante avec la planète adulte, difficultés à sortir de sa chrysalide sur fond de rassurantes suburbs et de sempiternelle prom night : voilà posé l’écrin usé du coming of age movie formulé par John Hugues il y a un quart de siècle, et pourtant. La muse de Noah Baumbach a une manière bien à elle de croquer sa teenager rebelle (pétaradante Saoirse Ronan, qui confirme sa percée de Brooklyn). La cadence est saccadée. Les dialogues fusent avec une drôlerie rêche. Les saynètes s’enchainent sans respiration, se percutent dans une légèreté de ton qui ne tarde pas à se teinter d’amertume. La cinéaste-scénariste, elle-même native de Sacramento, nous donne l’impression de dévoiler son vieux journal intime (tout semi-fictionnel qu’il soit), sans pour autant aller au fond des choses, un peu comme si elle le feuilletait à toute vitesse, le Discman enfoncé sur les oreilles. De peur de trop se livrer ? Cette retenue pourrait rendre la chose distante, voire superficielle. Paradoxalement, c’est le contraire qui se produit : cette senior year balayée en accéléré finit par distiller en creux un sillon plus profond, le regard mi-nostalgique mi-lucide sur une jeunesse un peu ratée, à contre-temps, car jamais savourée dans l’instant, passée à cocher les cases d’une to-do-list de premières fois Disney tout en voulant s’en débarrasser comme d’une peau morte, dans l’espoir naïf de lendemains chantants. Et quand ce lendemain arrive, forcément, on jette un œil au rétro avec une pointe de regret.

    Atermoiements arty
    Ce regret hante tout ce teen movie et en fait le beau cœur mélancolique. Il se niche dans le rapport orageux entretenu par Lady Bird avec mère (Laurie Metcalf, excellente de pudeur butée), qui travaille dur en tant qu’infirmière pour subvenir aux besoins de la famille et peine à supporter les atermoiements « arty » de sa rejetonne. Comment respirer le même air sans s’écharper ? Une solution radicale est proposée dès la première scène en voiture, à la douloureuse « chute ». Incapables de communiquer, les deux personnages ne cessent de s’envoyer des ogives, retranchées dans leurs certitudes, avec au centre du champ de bataille, le pauvre père, émouvant en démineur malgré lui. La véritable love story du film n’est pas à chercher plus loin. Pour le résumer, ou pourrait presque reprendre la réplique finale du héros du Pickpocket de Robert Bresson : « Oh Jeanne, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ». Leur amour mère-fille a quelque chose de ce tortueux itinéraire vers la grâce. 

  24. Première
    par Nicolas Bellet

    Champion du box-office français en 2017 avec Raid Dingue, Dany Boon va-t-il récidiver cette année ? On peut penser que oui tant La ch’tite famille suscite des attentes folles, notamment en raison du “ch’tite” dans le titre. Brisons le suspense d’entrée : ce n’est pas une suite, même lointaine, de Bienvenue chez les ch’tis et même si Kad Merad apparaît (dans son propre rôle) le temps d’un cameo. Non, il s’agit bien d’une comédie originale qui entretient néanmoins avec le plus gros succès du cinéma français des rapports étroits ne serait-ce que dans la thématique de la confrontation entre deux mondes opposés. Dans Bienvenue chez les ch’tis, le sud rencontrait le nord ; ici, la province rencontre la capitale. Dany Boon s’y filme en designer parisien mondain, Valentin D., qui a bâti sa légende sur le fait qu’il était orphelin. Jusqu’au jour où, sous un prétexte de vaudeville (le frère du héros a fait croire à sa mère que le fils prodigue les invitait à Paris pour les 80 ans de celle-ci), sa famille nordiste débarque à un vernissage de son travail au Palais de Tokyo ! S’ensuit une série de quiproquos dont nous vous laissons la primeur.

    Une comédie bienveillante
    Comme dans Bienvenue chez les ch’tis, Dany Boon s’attache à régler leur compte aux clichés. Les nordistes ne sont pas que de doux rêveurs chaleureux, ils ont aussi leurs travers (le personnage de la belle-sœur mesquine et cachotière ; celui du père macho et buté) ; les parisiens ne sont pas que des snobs sans cœur, ils sont aussi ouverts (l’évolution du couple bobo Boon-Arné vers plus de générosité). Efficace, à défaut de très original, ce thème constitue le fil rouge d’un film bienveillant, jamais méchant. C’est peut-être sa qualité à l’heure où la comédie française privilégie l’impolitiquement correct et le cynisme à tout crin. C’est aussi son défaut dans la mesure où les surprises sont rarement au rendez-vous. Tout le casting, de Line Renaud à Boon, en passant par Guy Lecluyse et Valérie Bonneton, est porteur de cette « positive attitude » qui irrigue l’intrigue. Jusqu’à la formidable Laurence Arné, parfaite en designeuse hautaine qui va se découvrir un cœur et une âme au contact de son compagnon victime d’un accident -qui l’a rendu partiellement amnésique et fait redevenir ‘ch’ti ; c’est la grosse idée, un peu rebattue, du film.

    Pierre Richard, caution burlesque
    Côté mise en scène, Dany Boon assume de plus en plus une filiation lointaine avec Jacques Tati. La scène dite de « la salle de bain », où le personnage se démène face à des robinets récalcitrants, a quelque chose de monsieur Hulot aux prises avec la modernité de la maison dans Mon Oncle. La présence au générique de Pierre Richard affirme de son côté un peu plus la dimension visuelle du cinéma de Boon qui offre au “Grand Blond” des séquences de pure pantomime qui sortent le film d’un certain train-train formel et narratif. Richard est aussi le protagoniste d’un hommage –involontaire, le film a été tourné avant sa mort- à Johnny Hallyday qui devrait faire parler, en bien évidemment. En l’état, La ch’tite famille est là où on l’espérait, c’est-à-dire un peu au-dessus du tout-venant de la comédie française mais pas si haut perchée que cela.

  25. Première
    par Anouk Féral

    Call Me By Your Name est le dernier volet d’une trilogie consacrée au surgissement et à la révélation du désir. C’est Luca Guadagnino lui-même qui le dit. Il y eut d’abord Amore, qui racontait l’adultère d’une desperate housewife ; un film radical imposant immédiatement ce cinéaste capable de sonder les mystères de la libido, de révéler les passions qui vous prennent par surprise et recomposent, en une caresse, votre personnalité tout entière. Puis ce fut A Bigger Splash, remake de La Piscine. Vu les préoccupations de Guadagnino, le film de Jacques Deray contenait tous les ingrédients pour une nouvelle étude du désir en milieu privilégié – en maillot de bain et en plus queer. Malgré un casting sexy et bronzé à point, Splash prenait l’eau. Il confirmait cependant Guadagnino en expert de sexe moite et d’été collant. Call Me By Your Nametravaille les mêmes motifs mais autrement, pour un résultat cette fois-ci magistral. Adapté du roman d’André Aciman (sorti en 2007), le film se déroule en Lombardie, dans une villa ancienne, durant l’été 1983. Le jeune Elio y passe ses vacances, entouré de ses amis dont Marzia, avec qui il flirte, et de ses parents, des intellos artisans de son excellente éducation. Lorsque débarque Oliver, un Américain beau comme un dieu grec, étudiant de son père, la bulle idyllique de l’ado va éclater : Oliver devient alors l’objet entêtant de son premier amour.

     

    Sophistication
    Chez Guadagnino, le désir naît ainsi, à la faveur de l’apparition d’un inconnu dans un système clos et rodé (un cuisinier dans Amore, un ex et sa fille dans A Bigger Splash) et qui bouleverse les cartes et les rôles établis. Se frotter nu contre ce corps étranger est, chez l’Italien, toujours synonyme de péril. Dans Call Me By Your Name, le risque est d’autant plus galvanisant que, contrairement aux deux précédents volets où le danger était lié à la mort ou à la trahison entre adultes, il est, ici, parfaitement naturel. Elio, campé par la révélation Thimothée Chalamet (Homeland, Lady Bird), grandira en cédant à son attirance, parce qu’il ne peut en être autrement quand on a 17 ans. Incapable d’échapper à la toute-puissance du cycle de la vie, c’est dans ce tourbillon délicieusement inconnu qu’il est entraîné, presque malgré lui. Sa résistance, sa crispation, sa contrariété face à sa propre attraction constituent le flux et le reflux d’une narration en sourdine mais bel et bien brûlante, comme assujettie à la torpeur de l’été. Face à lui, vecteur et cible de son éveil charnel, on (re)découvre l’immense Armie Hammer. Son magnétisme est décuplé par le choc culturel, par ses manières brutales d’Américain pur jus qui tranchent avec la sophistication feutrée « à l’européenne » distinguant le petit monde chic, familier et sécurisant d’Elio.

    Partie de campagne 
    Call Me By Your Name est au fond le récit du terrassement amoureux progressivement consenti par Elio. De l’ouverture de ses vannes, colmatées à l’aplomb touchant dû à sa jeunesse, desquelles vont couler progressivement des gouttes gorgées de liquide séminal. Scénarisé par James Ivory, le film avance en suivant son odyssée du paradis perdu de l’enfance au paradis charnel des grands, teinté de douleur et de déchirures sensuelles. Le récit se déploie d’un éden à un autre au rythme de la lente prise de conscience d’Elio, dont le corps se soulève sous l’impulsion d’une force plus vigoureuse que lui, pour se lover contre celui d’Oliver. Fidèle à son lyrisme, à son imagerie onctueuse amplifiée par les eighties et les envolées musicales de Sufjan Stevens, Guadagnino guette son héros qui frémit d’un massage de pied, d’un goût, d’une odeur. L’érotisme fou tient au couple Elio-Oliver, à l’alchimie certaine, mais aussi à cette physiologie du désir incarnée par une nature (moiteur, baignades, végétation palpitante de sève) dont Elio est la plus vive des pousses. On pense alors au trouble de la jeune fille de Renoir en pleine Partie de campagne : « Sous chaque brin d’herbe, il y a des tas de petites choses, qui bougent, qui vivent, si naturelles. (…) Est-ce que tu sentais une espèce de tendresse pour l’herbe, pour l’eau, pour les arbres... Une espèce de désir vague, n’est-ce-pas ? Ça prend ici, ça monte, ça vous donne presque envie de pleurer. Dis Maman, tu as senti ça quand tu étais jeune ? »

  26. Première
    par Eric Vernay

    Enfant, Bertrand Mandico était affligé d’un fort strabisme. Devenu réalisateur, le toulousain a su faire de ce handicap physique la formule séminale de son esthétique. Non que son cinéma soit « louche » - quoi que, c’est à discuter – mais délirant, paradoxal, iconoclaste, ça oui, car guidé par un penchant pour le télescopage permanent, une véritable orgie oxymorique où les contraires ne cessent se toiser, de s’embrasser, de se toucher, et (beaucoup) plus si affinités. Ainsi dans son premier long-métrage, où le noir et blanc flirte outrageusement avec la couleur, où le sublime se confond avec le kitsch, et où Nina Hagen et le krautrock s’incrustent dans une intrigue début XXème, il n’est guère surprenant de voir que les héros, cinq adolescents décadents qui, ivres de sexe et d’hyper-violence façon Orange Mécanique, vont être jugés pour crime et envoyés en cure de redressement maritime, ces cinq garçons sauvages donc, sont joués par des filles. Belle idée, qui n’a rien d’un gadget de dandy : il s’agit d’une odyssée baroque aux frontières du (mauvais) genre, identitaire, sexuel et cinématographique. Pour s’affranchir de leur virilité et tenter d’accéder à leur féminité larvée, les jeunes mâles vont en effet devoir s’abandonner aux plaisirs d’une île à la végétation aussi luxuriante que suggestive : fruits velus, pétales clitoridiens, plantes phalliques secrétant de blanchâtres fluides…

    Freestyle
    Mandico vient du cinéma d’animation et du stop-motion, et ça se sent, tant il s’en donne à cœur joie pour bricoler cette flore hybride et érotisée, la malaxant dans son récit initiatique, le sourire coquin en coin. Corolaire : le freestyle de plasticien, tout ému qu’il est de son propre foisonnement expérimental, perd çà et là de sa sève dramatique dans un artificiel revendiqué. Mais ne pinaillons pas, ce conte pour adultes séduit le plus souvent, singulier malgré un faisceau d’influences bigarrées (l’onirisme noir de Lynch, le surréalisme, Jules Verne, le fétichisme néo-muet de Guy Maddin, Fassbinder, le chatoiement du giallo, les collages de Walerian Borowczyk, Moby Dick…), littéralement brillant - on se croirait dans une joaillerie - avec pour évident trésor, ses scintillantes actrices.

  27. Première
    par Thierry Chèze

    Hafsia Herzi campe une Tunisienne qui, après la mort brutale de son mari, reprend goût à la vie en photographiant des hommes inconnus croisés dans la rue. Des clichés érotiques que l’encourage à prendre le père très protecteur de son défunt mari mais qui la mettent en danger dans une société tunisienne peu encline à tant de liberté. Ce film raconte donc les blocages culturels, sociaux et religieux de la Tunisie d’aujourd’hui. Mais il le fait avec une grande subtilité, jamais de manière binaire. D’abord en mettant en avant une femme forte consciente des risques encourus mais allant au bout de ses envies, porte-drapeau de toutes celles qui sur place se battent au quotidien pour faire changer les choses. Ensuite, en distillant en permanence de l’ambigüité dans les personnages qui l’entourent. Ambigüité amoureuse, sexuelle et morale, symbolisée par ce remarquable personnage de beau- père dont on va découvrir que l’amour qu’il porte à sa belle- fille n’est pas forcément uniquement platonique. Passionnant portrait de femme, L’amour des hommes est aussi un film d’une grande sensualité où Ben Attia dénude les corps masculins sans fausse pudeur ni placer à l’inverse le spectateur en position de voyeur. Avec les yeux piquants et perçants de son héroïne donc.

  28. Première
    par Anouk Féral

    Deux jeunes femmes sont admises le même jour dans un centre de désintoxication. Elles vont se voir, se reconnaître et s’adorer. Leur amitié, d’abord circonscrite aux règles strictes du centre, perdurera hors les murs, dans « la vraie vie », véritable mise à l’épreuve de leur sevrage et, par extension, de leur lien affectif. Si, comme l’explique Marie Garel-Weiss la réalisatrice qui connaît personnellement son sujet, la toxicomanie est la maladie du lien, c’est aussi, paradoxalement, de lui que peut jaillir la résurrection. Céleste et Sihem, Sihem et Céleste. Ces filles-là (Zita Hanrot et Clémence Boisnard, actrices chargées à bloc dès les premières secondes, increvables et sublimes) campent donc un binôme instantané, une bête à deux têtes façon résilient evil, divergentes dans leur capacité à sauver leur peau, semblables dans leur passion de la défonce. Cette dernière, puissance invisible et vénéneuse du film, l’irrigue de sa séduction fatale, comme une sirène planquée derrière l’écran qui leur chanterait doucement : « Revenez ». Ce traitement sensible et sans manichéisme de la dope fait la singularité de La fête est finie, qui décrit le manque dans ce qu’il a de plus élémentaire : ce que l’on quitte est une terreur qu’on aime. On le redit, Marie Garel-Weiss sait de quoi elle parle pour l’avoir traversé. Si sa caméra pâtit parfois d’un naturalisme un peu forcé, son empirisme intime permet au film de rester droit, animé d’une pulsion de vie indéfectible.

  29. Première
    par Alexandre Bernard

    Des paysans enclenchent une nouvelle marche, celle du retour à l’utilisation des animaux de traits comme outil de travail. Sophie Arlot et Fabien Rabin nous emmènent dans la France profonde à la rencontre de ces irréductibles agriculteurs, criant haut et fort leur amour du travail champêtre avec leurs animaux désormais “humanisés”. Faire du neuf avec du vieux, c’est le pari un peu fou de ces paysans qui préfèrent être "faiseurs plutôt que diseurs". Trait de vie soulève la question d’un retour aux bases, notamment d’un savoir-faire plus respectueux de l’environnement. Un instant de vie dépaysant.

  30. Première
    par Thierry Chèze

    La réalisatrice du Satin rouge raconte l’histoire d’une jeune Tunisienne qui a fui clandestinement son pays pour la France avec une épée de Damoclès sur sa tête : la possible vengeance de son frère islamiste qui s'est retrouvé en prison après qu'elle l'a dénoncé. A Paris, elle trouve refuge chez une connaissance de son village, installé dans la capitale où il travaille comme serveur puis chez une veuve qui va l'engager pour mettre de l'ordre dans les affaires de son mari défunt. Co-écrit par Jacques Fieschi (Nelly et Mr Arnaud), Corps étranger est un pur film d'atmosphère qui transcende la simple analyse sociétale. Le tout porté par un trio de personnages aux liens aussi troubles que troublants qu’une scène de danse sensuelle à trois suffit à résumer. Entre désir et peur de briser des interdits, les lèvres et les corps s'approchent, jouent avec le feu sans jamais totalement se brûler. Pour incarner ces personnages bouillonnants de l'intérieur, il fallait un trio aussi à l'aise dans la douceur que la douleur, la sensualité que la dureté. Hiam Abbass, Salim Kechiouche et Sarra Hanachi répondent brillamment à ces critères. Mais ils ne font qu’insuffisamment oublier les quelques coups de mou du récit, conséquence inévitable de cette volonté de suggérer et de vagabonder plutôt que de clamer et dénoncer.