1. Première
    par Frédéric Foubert

    Avouons-le, toutes brillantes soient-elles, les maisons de poupées “mélancomiques” de Wes Anderson ne nous surprennent plus vraiment depuis Fantastic Mr Fox. Ce passage à l’animation en stop-motion semblait être à l’aboutissement logique de la maniaquerie légendaire du Texan, en même temps qu’un possible point de non-retour : quel besoin de s’ennuyer avec le « réel » désormais quand on pouvait à ce point contrôler chaque poil d’oreille au millimètre près, plan par plan ? Le stop -motion et Anderson étaient fait pour s’entendre et la perfection de Mr Fox était là pour le confirmer : elle avait quelque chose d’indépassable. Ce n’est peut-être pas un hasard si les deux films « live » qui ont succédé au sommet vulpin, Moonrise Kingdom et The Grand Budapest Hotel, empruntaient une pente rétro : scout sixties à la photo jaunie dans l’un, hôtel mortifère de l’entre-guerre dans l’autre. Ce cinéma-là, aussi plastiquement virtuose soit-il, sentait le renfermé. Son inventivité formelle s’étalait dans un romanesque sous cloche, presque aseptisé, telle une fleur exotique cultivée en serre. Quand ses thuriféraires y voyaient la preuve d’un génie au faîte de sa maîtrise plastique, d’autres, moins cléments, commençaient à humer dans ses effets de signature les signes avant-coureurs d’une décadence artistique à la Tim Burton.

    Mâles alpha
    L’île aux chiens arrive donc à point nommé. Son pitch d’épopée SF nippone animée en volume laisse espérer un salvateur coup de guidon. Nous voilà donc au Japon, dans 20 ans. Les chiens sont devenus has-been. L’épidémie de grippe canine n’aide pas : la métropole imaginaire de Megasaki décide d’envoyer les pauvres toutous en quarantaine. Les rebuts sur pattes vivent désormais dans une sordide île couverte de détritus. Ghettoïsés, les ex-meilleurs amis de l’homme sont désormais livrés à eux-mêmes, affligés de puces, de toux grasses et d’inquiétantes carence en croquettes. Dans leur malheur, les parias vont pourtant avoir la chance de prouver leur valeur aux yeux des humains quand Atari, un garçon de 12 ans, atterrit sur l’Ile Poubelle à bord de son avion artisanal. Neveu du maire véreux de Megasaki, l’orphelin en tenue d’astronaute est à la recherche de son chien Spots. Malgré d’innombrables périls (meute cannibale, déchets toxiques, etc), les cinq cabots vont aider l’enfant dans sa mission, et par la même occasion, fourrer leur truffe de mâles alpha intrépides dans une vaste affaire de conspiration politique.

    Hybridations
    Imaginez Les Douze salopards d’Aldrich, incarnés par les canidés tragiques de The Plague Dogues, mais version kawai et en 3D, et mis en relief par les profondeurs de champ d’Akira Kurosawa dans un Japon rétro-futuriste et bilingue. A priori hétérogènes, ces éléments s’intègrent parfaitement aux motifs habituels d’Anderson, aussi bien formels que thématiques : on retrouve ses personnages de génies inadaptés, orphelins magnifiques et autres mavericks mélancoliques, dont l’insularité existentielle, y compris au sein de leur propre communauté, s’exprime à même la composition des plans, morcellés à l’extrême (splits screens, symétrie, hyperfocale). Mais au lieu de se contenter de recycler son folklore intime, Anderson le met en tension avec celui d’un Japon fantasmé, le fait foisonner en jouant avec humour sur le bilinguisme (et l’incommunicabilité), mais aussi sur les hybridations musicales (pop indé et tambours Taiko) ou les régimes d’image (anime, estampes, théâtre d’ombres). Le Texan branche ainsi l’Occident sur le Soleil Levant, le polar sixties sur le futur pré-apocalyptique, le formol sur le Biactol. L’émotion se cogne à l’abstraction, ne gagne pas à chaque coup certes, mais étincelle il y a, et franchement, elle a de la gueule.

  2. Première
    par François Rieux

    1992, les quartiers populaires de Los Angeles s'embrasent après la relaxe d'une poignée d'officiers de police responsables du tabassage de Rodney King, un automobiliste Noir arrêté pour excès de vitesse. Dans l’Amérique post-Black Lives Matter, on imaginait plutôt des cinéastes engagés comme Kathryn Bigelow ou Ryan Coogler porter à l'écran ce fait divers qui a fait basculer l'Amérique dans le chaos. C'est finalement Deniz Gamze Ergüven, auteure du drame féministe Mustang, qui se retrouve aux manettes de ce brûlot sur fond de tensions raciales et de violences policières. Un brûlot… du moins sur le papier. Si la mise en place du film est forte, avec ses images de téléviseurs qui diffusent inlassablement les images de la bavure, la réalisatrice semble très vite perdre pied. Brouillon, didactique et trop éloigné de ses enjeux sociétaux, Kings manque sa cible. La faute au choix de raconter les conséquences de l’événement sur une famille emmenée par une mère courage, campée par une Halle Berry absente, qui s’amourache d'un voisin un peu loufdingue (Daniel Craig en roue libre). Tous seront éclaboussés par la violence collatérale des émeutes. La matière dont s’empare la jeune cinéaste paraît trop dense, et finit par lui échapper totalement, accouchant au final d'un mélo ubuesque qui enfile clichés tartes et situations hallucinantes. À commencer par ce rêve érotique d'une rare mièvrerie où Daniel Craig vient compter fleurette à Halle Berry.

  3. Première
    par Damien Leblanc

    Luna, jeune fille vivant près de Montpellier qui participe avec son petit ami à un acte de violence gratuite contre un inconnu avant d’être étrangement attirée par ce dernier, pourrait constituer une héroïne comme le cinéma naturaliste français et les récits d’initiation amoureuse en ont déjà offert un certain nombre. Mais la force tenace de ce premier film tient à l’environnement sensoriel et plein de contrastes que la réalisatrice étend autour du personnage. Luna paraît ainsi longtemps enfermée dans la culpabilité alors même qu’elle travaille à ciel ouvert, dans une exploitation agricole. On la sent également solitaire bien qu'elle soit entourée d'une bande d'amis soi-disant soudés. C’est en la confrontant à ces blocages tout en ménageant de jolies respirations rythmiques qu’Elsa Diringer fait de l’excellente Laëtitia Clément une figure sentimentale qui touche au cœur.

  4. Première
    par Damien Leblanc

    Assumant la triple casquette d’auteur-réalisateur-acteur, Nicolas Giraud (déjà remarqué en 2009 avec le sensuel court-métrage Faiblesses) pratique un cinéma qu’il qualifie lui-même de « tactile », où les interactions entre personnages se doivent d’être exprimées par des plans rapprochés sur les corps et les peaux davantage que par des dialogues. Le cinéaste adapte ici un roman de Philippe Mezescaze (L’Impureté d’Irène) dans lequel une mère célibataire renoue lors d’un été à la Rochelle avec son jeune garçon puis croise la route d’un marin qui s’attache à eux. Les dilemmes affectifs et familiaux qui s’ensuivent pourront sembler ordinaires mais se voient sublimés par une mise en scène faisant entièrement confiance aux vibrations émises par les comédiens. Un choix de l’intimité risqué mais finalement radieux.

  5. Première
    par Gérard Delorme

    Les premières images ne laissent aucun doute : en pleine nuit, un homme défonce le crâne d'un autre avant de l'asperger d'essence et d'y mettre le feu. Misumi (Koji Yakusho) vient de tuer son patron et de lui voler son porte feuille. En tant que récidiviste (il avait tué deux bookmakers dans des conditions similaires), il risque la peine capitale, toujours en vigueur au Japon. Lorsque l'avocat Shigemori (Masaharu Fukuyama) s'empare de l'affaire, le film semble se diriger vers un drame de tribunal, qui opposerait l'accusation, partisane de  l'application de la loi, à la défense, désireuse de requalifier les faits pour plaider la perpétuité plutôt que la mort. Mais les choses se compliquent lorsque l'avocat se rend compte que tous les témoins interrogés mentent, à commencer par l'accusé, qui change sans arrêt de version. Au fil d'une enquête passionnante, les demi-mensonges et les silences éloquents finissent par révéler des parcelles de vérité dont la somme remet en question la culpabilité de l'accusé, le droit de vie ou de mort, la fatalité, la vérité elle-même: à l'évidence, elle n'intéresse pas la justice qui a mis au point une procédure mécanique pour simplifier, généraliser et finalement juger des agissements humains, par nature complexes et particuliers. Avec son écriture toujours claire, sa mise en scène simple et directe, et une direction d'acteurs parfaitement juste, Kore-Eda est fidèle à lui-même, tout en abordant un registre nouveau qu'il enrichit d'une profondeur humaine exceptionnelle.

  6. Première
    par Christophe Narbonne

    Il faut attendre la 54ème minute pour que ce documentaire prenne tout son sens. Jusque-là, on suivait les pérégrinations de Taelor, jeune et jolie Texane (un mix de Jessica Lange et Robin Wright) qui passe son temps à boire et à traîner avec une bande de mecs peu recommandables, drogués, racistes et collectionneurs d’armes diverses -qui chassent le lapin, de nuit, au fusil d’assaut. Mais qui est donc cette bimbo visiblement brisée et oisive ? C’est alors qu’intervient l’oncle maternel de cette « Belle du Sud », un clone de Joe Pesci parcouru de tics nerveux qui lui déforment le visage quand il part en vrille. Selon lui, le père de Taelor, qui le faisait travailler, l’aurait “baisé” en le virant du jour au lendemain. « T’étais mauvais ! », lui rétorque Taelor. « C’est faux, j’étais son meilleur atout ! », aboie l’oncle qui ironise sans ménagement sur la mort ridicule -dans les bras d’une call-girl- de son beau-frère. Le père ? Un millionnaire qui a tout légué à sa fille unique chérie dont on apprend qu’elle se rend régulièrement devant les tribunaux pour défendre ses intérêts face à une mère qui l’a fait interner durant sa jeunesse… Le tableau familial, sordide, est révélé par la caméra indiscrète du français Nicolas Peduzzi qui filme une enfant déchue en train d’uriner dans la rue, de comater sur le lino ou de danser sur le parking d’un supermarché au son de Julio Iglesias. Entre voyeurisme à la “Strip-Tease” et document unique, Southern Belle se révèle assez bouleversant.

  7. Première
    par Michaël Patin

    Le film s’ouvre sur un plan à travers la fenêtre d’un véhicule, long « traveling » sur le grillage blanc séparant la route de la lande, dont on ne distingue que des lambeaux verts pris dans une brume épaisse. Le second, fixe, passe du côté de la « Jungle » où 12 000 âmes ont trouvé refuge ; en arrière-plan, le passage des camions reste, lui, bien visible des migrants qui ont échoué ici, aux abords du port de Calais et du tunnel sous la Manche. Une fois cette frontière franchie, et avec elle posée la question du regard, Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval ne quitteront plus, 3 heures et demie durant (pour un an de tournage entre 2016 et 2017), cette « ville » et ses habitants, érythréens ou afghans, soudanais ou syriens, jeunes pour la plupart. Ils écoutent leurs histoires, observent leurs gestes quotidiens, prennent le pouls de cette communauté poussée hors du monde. Pas de voix off, peu de questions, quelques percées de musique extradiégétique, c’est l’image (vibrante) et le montage (patient) qui font narration dans ce lieu suspendu entre passé et futur, peuplé de héros d’une Odyssée non voulue, brutalement répétitive, privée de tout sens mythologique. Pourtant l’espoir surgit, par-delà l’incertitude devenue mode de vie, entretenu comme ces feux chétifs qui permettent de ne pas succomber au froid après avoir échappé à tant d’autres façons de mourir. Ce séjour dans l’hors-champs brasse en creux toutes les grandes questions de notre époque avant de nous laisser pantois, face à la mer comme une ultime frontière. Celle qui reste toujours à franchir, celle qui est en nous.

  8. Première
    par Gérard Delorme

    Alors que le noir et blanc de Blancanieves servait à accentuer le contraste entre les bons et les méchants, la dualité est encore au coeur d'Abracadabra, mais de façon plus complexe. Cette fois, un changement d'identité est l'occasion de suggérer que le bien et le moins bien sont quasiment indissociables. Carmen (Maribel Verdu) est une mère au foyer dont le rêve d'une vie agréable est compromis par son mari Carlos (Antonio de la Torre), un macho obsédé de foot. A la suite d'une séance d'hypnose, Carlos est accidentellement possédé par l'esprit d'un mort. Du jour au lendemain, il devient charmant et se révèle un danseur irrésistible. Mais il y a un hic: le séducteur qui l'habite était un tueur en série. A partir de cette hypothèse lointainement inspirée des Mains d'Orlac, le récit traite les différents aspects de la modification de personnalité en faisant des détours par la farce, le thriller, le documentaire social et même la comédie musicale, avant de finir en fable sur la difficulté à choisir entre le souhaitable et le détestable, entre le fantasme et la réalité. Servi par des interprétes solides, dont sa comédienne fétiche Maribel Verdu, qui jouait la méchante dominatrice de Blancanieves, Berger orchestre son ballet tragi-comique avec une générosité parfois excessive, sa tendance à en rajouter risquant de provoquer la confusion.  Mais en fin de compte, dans ce registre qui rappelle Alex de la Iglesia, trop vaut toujours mieux que pas assez.

  9. Première
    par Frédéric Foubert

    Exception faite de sa participation à la série When We Rise (sur l’histoire des luttes LGBTQ), on avait laissé Gus Van Sant en mauvaise posture, sous les huées de la foule déchaînée, au moment de la présentation cannoise catastrophique de Nos Souvenirs en 2015. Un fiasco. Mais le cinéaste-caméléon a la peau dure, et rebondit aujourd’hui comme si de rien n’était avec ce beau Don’t worry, he won’t get far on foot, qui le voit revenir à son inspiration la plus feel-good, aimable, grand public. Derrière le titre à coucher dehors (« T’inquiète pas, il n’ira pas loin à pied ») se cache une histoire vraie : celle de John Callahan, un cartoonist de Portland, Oregon (l’éternel QG de GVS), un bonhomme tempétueux au passé chargé (abandonné par sa mère, alcoolique depuis ses 12 ans, devenu tétraplégique après un accident de la route), dont le destin nous est raconté dans un kaléidoscope chaleureux, gorgé de chaudes couleurs automnales, un tourbillon enivrant qui donne envie d’applaudir l’écran et de serrer son voisin de rangée dans ses bras. Le film raconte le long combat contre l’addiction de Callahan (Joaquin Phoenix), sa rencontre avec un groupe de parole animé par un charismatique gourou gay (Jonah Hill), et va jusqu’à prendre des accents quasi-évangéliques quand il vante l’efficacité des « 12 étapes » des Alcooliques Anonymes et les bienfaits du pardon.

    Tout-sourire
    Ça a l’air un peu sirupeux dit comme ça, mais ces élans de bonté sont heureusement contrebalancés par l’humour vachard de Callahan, ses vannes sarcastiques, son goût de la provoc’ et son comportement parfois détestable – les biopics tout-sourire sont rarement consacrés à de telles têtes de lard. D’après ce que montre Van Sant, Callahan n’aimait rien tant que se balader dans Portland avec ses dessins sous le bras, arrêtant les passants (skatteurs, flics, vieilles dames…) pour leur demander de réagir à ces cartoons, les offensant à certains moments, les faisant marrer à d’autres, cherchant à souder la communauté – une communauté dont il s’était longtemps senti rejeté – avec ses blagues impolies et ses observations sociologiques amoureusement dessinées. Les artistes chez Van Sant (le simili-Salinger joué par Sean Connery dans A la rencontre de Forrester, le clone de Kurt Cobain dans Last Days…) étaient jusqu’ici des ermites, des reclus. Pas Callahan, le satiriste poil à gratter qui parcourait la ville sur son fauteuil roulant, armé de son humour noir et de ses saillies politiquement incorrectes. Le film aurait dû à l’origine être tourné dans les années 90, mais le fait qu’il débarque aujourd’hui, dans un monde où les dessinateurs de presse sont devenus des cibles humaines, lui donne sans doute une résonnance encore plus grande. 

    Misfits
    Ce que raconte Gus Van Sant à travers le parcours de John Callahan, c’est comment la contre-culture fédère des énergies et sauve des vies. Il suffit au cinéaste d’un plan sur deux hommes s’embrassant sur un banc, presque filmé à la volée, pour soudain faire palpiter à l’arrière-plan de son film tout un inframonde de marginaux, de rebelles et de laissés-pour-compte. Joaquin Phoenix en profite pour poursuivre ici une quête filmique très personnelle, constellée de personnages semblables à Callahan, égarés entre Dieu et leurs démons (le Johnny Cash de Walk the Line) et traversant l’existence comme des pantins cassés, désarticulés (The Master). De la même manière que Harvey Milk était une œuvre de combat maquillée en film à Oscars, Don’t worry, he won’t get far on foot célèbre les misfits et les maudits sous les dehors rassurants d’une jolie fable bienveillante. C’est un hymne punk joué sur un arrangement soft-rock. Un manifeste contre-culturel, oui, mais qui n’entend exclure personne. 

  10. Première
    par Frédéric Foubert

    Dominika, danseuse étoile blessée sur scène, est recrutée par le KGB pour devenir un super-agent secret, afin d'embobiner un espion de la CIA sur le territoire russe. Trahisons, coups de feu secs, coups doubles et bien fourrés dans le glacis ex-soviétique : on est en terrain connu, mais la particularité frappante de Red Sparrow est de pousser les curseurs bien loin dans le rouge en tout ce qui concerne la nudité et la violence, filmés plein cadre, sans aucun fard. On ne peut pas vraiment lui reprocher, puisque c'est le sujet du film ; Dominika subit un entraînement sexuel poussé -mené par Charlotte Rampling elle-même, qui s'amuse bien en Madame Claude popov- pour devenir un « moineau rouge » capable de séduire et éliminer les espions ennemis à l'Empire russe. En résumé, c'est comme si le duo Lawrence (Francis le réalisateur et Jennifer la star) jouaient à éloigner le plus possible Red Sparrow du paradigme numérique des derniers Hunger Games, qui leur ont apporté fortune et gloire. Nous voilà plongés dans un monde ocre et froid, dans lequel se meuvent des marionnettes de chair enfermées par de lents mouvements de caméra. Sur le terrain du thriller mental post-Guerre froide (ou même sur celui du récit de la reconquête de son woman power par une femme blessée, incarnée par une Jennifer Lawrence au sommet de ses moyens), Red Sparrow ne convainc que partiellement, mais du point de vue du cinéma, Francis Lawrence retrouve ici un peu sa veine joliment décoratrice et prenante de son beau Constantine.

  11. Première
    par Perrine Quennesson

    Des oiseaux dans le ciel bleu éclatant de la campagne anglaise… c’est sur cette image que s’ouvre le film de Will Gluck (Easy Girl). Ils virevoltent et chantent une douce chanson au parfum bucolique. Alors qu’ils se posent dans une chorégraphie étudiée, ils se font dégommer façon strike par un Pierre Lapin pressé, en pleine course-poursuite avec un renard. Le ton est donné : que ceux qui attendent une adaptation délicate et courtoise comme une conversation entre deux British de l’œuvre millionnaire de Beatrix Potter passent leur chemin. Pierre Lapin manie autant le second degré que le slapstick, le burlesque que l’absurde. Après avoir été décliné en peluche, en séries et même en ballet avec des danseurs en costume de rongeurs, Pierre Lapin se la joue Paddington dans cette nouvelle adaptation mêlant prise de vue réelle et imagerie 3D ultra-réaliste, jouant parfaitement sur l’aspect anthropomorphique inspiré par les dessins de Beatrix Potter. Pierre est un lapin accoutré d’une veste bleue, particulièrement espiègle et casse-cou. Prêt à tout pour s’en mettre plein la panse avec les légumes du vieux McGregor, il accumule les missions suicides avec ses acolytes Jeannot et ses trois sœurs. Mais, victime d’une crise cardiaque, le barbu grincheux cède la place à son neveu, Thomas, un psychorigide terrorisé par la nature et aux méthodes drastiques. Pire, Bea, la gentille voisine qui prend soin des lapins, s’amourache du nouveau venu. C’en est trop pour Pierre, pas prêt à partager son clapier.

    Twerk
    Reprenant quelques éléments du livre à succès, The Tale of Peter Rabbit, le long métrage de Will Gluck s’en affranchit pour offrir une version plus contemporaine, davantage dans l’air du temps, où Pierre le lapin roublard twerke, distribue les feuilles de laitue comme des billets d’un dollar dans un club de strip-tease et se bat comme un chiffonnier amateur de MMA. Il ne faut cependant pas crier au blasphème trop vite. Déjà à son époque, en 1902, le ton du livre de Beatrix Potter n’était pas aussi sage que son image d’Épinal peut le laisser penser : dans un langage soutenu, l’auteure utilisait alors un humour particulièrement sardonique pour raconter une histoire encourageant ses lecteurs à s’émanciper de la bienséance et à désobéir. Message reçu, Miss Potter.  

  12. Première
    par Thierry Chèze

    C’est l’histoire d’une mère courage indigne. Un paradoxe qui fait le sel de ce premier long métrage, découvert à la Quinzaine des Réalisateurs. Elle s’appelle Al. Et avec son fils Bone et son compagnon Evan, elle sillonne ls routes américaines et canadiennes en espérant un jour enfin se poser, entamer une vie « normale », se sédentariser. Mais à force de jouer avec le feu en survivant de petits trafics (de coqs de combats), elle va mettre l’avenir et plus précisément la vie même de son gamin en jeu. S’en rendre compte et donner alors cet équivalent du coup de pied au fond de la piscine pour entamer une autre existence loin de ce compagnon avec qui elle vit une passion charnelle tout en devenant synonyme de menace qui rôde sans avoir l’intention d’être laissé sur le bord de la route. Il y a du Winter’s bone dans la manière dont ce film traite d’une famille en souffrance, aussi explosée qu’explosive, sans jamais verser dans le glauque ou le misérabilisme mais en cherchant toujours, et surtout dans les moments les plus noirs, la lumière au bout du tunnel.  Le tout porté par une comédienne exceptionnelle qui n’a pas encore trouvé la reconnaissance publique que son insensé talent mérite : Imogen Poots, révélée voilà 11 ans dans 28 semaines plus tard et vue depuis avec le même bonheur chez Hideo Nakata, Cary Fukunaga, Michael Winterbottom, Jeremy Saulnier, Terrence Malick et surtout Peter Bogdanovich. Voyez et revoyez Broadway therapy, une fois découvert Mobile homes et vous comprendrez pourquoi cette actrice aussi à l’aise dans la comédie pétillante que dans le drame bouleversant décrochera tôt ou tard l’Oscar qu’elle mérite

  13. Première
    par Thierry Chèze

    Ritesh Batra possède cet art délicat de savoir raconter et partager des romances à l’écran. Un genre trop souvent considéré comme mineur mais qui, chez lui, tient du délice émotionnel permanent. On l’avait découvert avec The lunchbox. Il l’avait confirmé avec Nos âmes la nuit – porté par le superbe duo Robert Redford- Jane Fonda – distribué sur Netflix après sa présentation à Venise en septembre dernier. Et A l’heure des souvenirs enfonce brillamment le clou. On y suit la vie d’un senior grognon au cœur plus grand qu’il ne veut bien le montrer (Jim Broadbent, une fois encore remarquable), divorcé et père d’une fille sur le point d’accoucher, qui vit une existence tranquille dans son petit magasin de photographie de Londres jusqu’au jour où il reçoit un étonnant legs. A sa mort, la mère de son premier amour d’adolescence lui a en effet confié en héritage… le journal intime de son meilleur ami du lycée. Ce drôle de cadeau va petit à petit faire remonter à la surface des souvenirs enfouis de son passé lié à ces trois personnages. Des souvenirs si bouleversants qu’il semble avoir cherché à les chasser lui- même de sa mémoire. Construit en flashbacks et flashforwards, A l’heure des souvenirs se révèle un petit bijou de sensibilité, servi par une mécanique de précision scénaristique. Celle d’Une fille qui danse », le roman de Julian Barnes (auteur déjà porté à l’écran avec Love etc. et Metroland) adapté ici par Batra. Et où ce qu’on vit – à tort ou à raison, c’est précisément ce qui constitue tout le sel du film – comme les premières trahisons amoureuses de sa vie pousse à des gestes définitifs sans en mesurer les conséquences sur soi et son entourage, pour les années à venir. Car celles- ci semblent bien loin et infimes par rapport à la douleur insoutenable de l’instant. Voilà pourquoi A l’heure des souvenirs est un grand film romantique, y compris et surtout dans la noirceur souvent tue ou masquée que cet adjectif peut charrier.

  14. Première
    par Christophe Narbonne

    Le groupe Percujam sillonne la France à la rencontre d’un public enthousiasmé par ces musiciens d’un genre particulier, pour moitié atteints d’autisme. Alexandre Messina les a suivis sur scène et dans le centre spécialisé où ils vivent, entourés d’éducateurs-musiciens qui appliquent une thérapie par l’art. Visiblement, ça marche pour tous ces jeunes qui semblent avoir dépassé leur handicap et trouvé une forme d’épanouissement. On regrette toutefois que Messina n’ait pas pris un peu de hauteur par rapport à son sujet –et à ses sujets : pas de contrepoint médical ni de témoignages extérieurs (famille, amis) pour étayer et/ou nuancer le bien-fondé de la méthode dont on ne sait pas si elle marche à tous les coups, sur tout le monde et si elle constitue une alternative sérieuse aux traitements classiques.

  15. Première
    par Sylvestre Picard

    5 mars 1953. Staline s'effondre. Que faire ? se demandent les membres du Politburo autour de l'encombrant cadavre. Le massacre commence. La farce politique, hésitant entre parodie et satire, n’est pas au niveau de ce qu’on attend du brillant Armando Iannucci (The Thick of It, In the Loop, Veep): le portrait des dirigeants soviétiques (Steve Buscemi, Jeffrey Tambor…) est celui d'une galerie de gros incapables sympathiques, meurtriers de masse par accident plus que par calcul. Cette guerre de succession organisée autour de bons mots plus ou moins vulgaires, et plus ou moins bons, est épuisante. Chaque blague est répétée et/ou expliquée plusieurs fois (exemple de dialogue : « couille de chameau ! Tu as compris ? Je dis ça parce que tu ressembles à une couille de chameau »), ce qui a l'air d'amuser beaucoup les acteurs. Pas nous.

  16. Première
    par Damien Leblanc

    Située en 1777 dans la haute société viennoise, cette chronique du destin de Maria Theresia Paradis, jeune pianiste-compositrice aveugle à qui un médecin sulfureux tente de redonner la vue, n’est pas sans rappeler par sa reconstitution rococo le génial Amadeus de Milos Forman. À la différence que l’étouffement des salons aristocratiques, qui fait de l’héroïne un fragile instrument au service de sa famille et des cercles scientifiques, donne ici naissance à une potentielle mais éprouvante émancipation féminine. Derrière la réussite esthétique de ce biopic historique, la réalisatrice pose surtout avec vigueur cette étonnante question : renoncer à la cécité et voir le monde tel qu’il est ne limite-t-il pas l’expérience de la liberté et n’empêche-t-il pas de percevoir l’existence avec intensité ?

  17. Première
    par Thierry Chèze

    C’est une histoire incroyablement gonflée et ne basculant pourtant jamais dans une quelconque provocation facile. Celle d’un couple de septuagénaires cubains, subissant au quotidien la crise économique violente qui étrangle leur pays au plus fort de l’embargo américain dans le milieu des années 90. Jusqu’au jour où le mari de ce couple rentre à la maison avec une caméra et décide de filmer leur intimité… et leurs ébats. Des petits films qui vont se vendre en douce comme des petits pains par l’entremise d’un petit voyou prêt à les faire chanter s’ils décidaient de s’arrêter. Mais qui vont surtout relancer le désir dans ces cœurs et ces corps forcément quelque peu usés au terme de tant d’années passées ensemble. Il en résulte à l’écran un singulier portrait de Cuba à travers une histoire d’amour tout à la fois espiègle et bouleversante. Ces fameux volcans qu’on croyait trop vieux mais d’où soudain rejaillit le feu, si chers à Jacques Brel.

  18. Première
    par Alexandre Bernard

    Un grand-père sur son lit de mort demande à ses petits-enfants, Lalo et Roberto, de libérer leur cheval. Tout droit venu du Chili, Un cheval nommé Éléphant, est sur le papier un véritable conte pour enfant. Ce n’est pas tout à fait le cas tant certains propos (grossiers) et images pourraient heurter la sensibilité des plus jeunes. L’histoire, simple, tient la route. Andrés Waissbluth signe un long-métrage touchant et familial (à un certain degré, donc), où des enfants sont prêts à tout pour honorer les derniers vœux de leur grand-père et sauver leur amie, Manuela, "au péril de leur vie". Les petits acteurs sont drôles, attachants et jouent juste, tandis que les adultes incarnent sans surprise le vice et la méchanceté. 

  19. Première
    par François Léger

    Isa, réalisatrice, décide tourner un documentaire ayant pour sujet le polyamour. Sauf qu’entre acteurs et vrais intervenants, les frontières se brouillent et le couple d’Isa tangue dangereusement… Drôle de film que Lutine, jamais vraiment certain de sa nature : docu-fiction ? Comédie ? Drame ? Isabelle Broué se met en scène dans cet objet indéfinissable, à la fois réflexion sur la création cinématographique (le scénario s’écrit en temps réel à l’écran, façon vrai-faux making-of) et les amours plurielles. Une idée intéressante sur le papier qui s’essouffle rapidement à l’écran. Étrangement assez conventionnel dans sa méta-narration, Lutine souffre de ne jamais déborder de son propre concept et de rester très scolaire dans la retranscription du trouble des personnages. Il manque au film une ambition formelle, un vrai regard sur ce qui sépare réalité et fiction.

  20. Première
    par Christophe Narbonne

    Stéphane Mercurio poursuit son travail entamé à la télévision en 2011, avec A l'ombre de la République, sur les conséquences psychologiques et sanitaires de l'enfermement -carcéral en l'occurrence. La réalisatrice a suivi le metteur en scène Daniel Ruiz qui entreprend de monter un spectacle avec d'anciens détenus de longue peine, à partir de leurs témoignages sur la prison. Cette libération d'une parole longtemps muselée offre de beaux moments d'émotion que la caméra, empathique, enregistre à bonne distance. 

  21. Première
    par Christophe Narbonne

    Stéphane Mercurio poursuit son travail entamé à la télévision en 2011, avec A l'ombre de la République, sur les conséquences psychologiques et sanitaires de l'enfermement -carcéral en l'occurrence. La réalisatrice a suivi le metteur en scène Daniel Ruiz qui entreprend de monter un spectacle avec d'anciens détenus de longue peine, à partir de leurs témoignages sur la prison. Cette libération d'une parole longtemps muselée offre de beaux moments d'émotion que la caméra, empathique, enregistre à bonne distance. 

  22. Première
    par Eric Vernay

    Ceux qui ont vu le précédent film de Chloé Zhao ne seront pas dépaysés. The Rider a été tourné dans la même réserve indienne de Pine Bridge, Dakota du Sud. La cinéaste se penche cette fois sur le milieu du rodéo, à travers le portrait de Brady Blackburn, un jeune spécialiste du bronc riding, la monte de cheval sauvage. Tombé dans le coma après une terrible chute, le cowboy de 20 ans a désormais une plaque de métal dans le crâne et l’interdiction de faire la seule chose qui le fait vibrer : chevaucher. À la fois miraculé et damné, Brady doit composer avec ce cruel parfum d’entre-deux, où les regards compatissants ne font que l’enterrer vivant, soulignant son incapacité physique à se relever tout à fait. Car le dresseur ne le sait que trop bien : s’il avait été un cheval, on l’aurait achevé.

    Berceuse folk
    Pour narrer ce chemin de résilience mélancolique, dont l’aspect « ange déchu en Amérique profonde » évoque Friday Night Lights (la série sur le football US de Peter Berg et Jason Katims), Zhao charge généreusement la barque en pathos. Le pauvre Brady navigue en effet entre le deuil de sa mère, sa relation compliquée avec un père qui dilapide le maigre pécule familial dans le jeu et l’alcool, et la responsabilité d’une sœur affligée du syndrome d’Asperger. Et pour s’aérer l’esprit le week-end, quoi de mieux qu’une visite au copain de Rodeo Lane, tragiquement paralysé ? Ça fait lourd. Et pourtant, alors qu’on commence à craindre de voir clignoter trop pesamment les balises doloristes d’une chronique calibrée pour Sundance, on finit par se laisser envoûter par sa douceur de berceuse folk, au fragile souffle documentaire. Précisons que les comédiens jouent pour la plupart leur propre rôle : ils appartiennent à la communauté Lakota et sont donc, aussi claire soit leur peau et aussi contradictoire que l’expression puisse sonner au regard de la mythologie western, des cowboys indiens. Ainsi, le temps d’une longue et fascinante séance de dressage équestre (« débourrage ») ou d’une soirée virile passée à égrener d’authentiques exploits de rodéo autour d’un feu de camp, on découvre un monde aux paysages aussi familiers que la silhouette de John Wayne, mais réinvestis par des visages neufs, insoupçonnés.

  23. Première
    par Alexandre Bernard

    Au volant d’un vieux camion des années 1970, Bilal, street artist, et Antoine, réalisateur, se sont lancés dans un voyage de plusieurs mois jusqu’aux confins de la Sibérie. C’est assez bien d’être fou est un road trip comme on a peu l’habitude d’en voir -il a été réalisé en 2013, bien avant Visages Villages auquel il peut faire penser. Au cœur de l’Europe de l’Est, les deux amis font la rencontre de personnages tous aussi atypiques les uns que les autres, qui leur racontent leur quotidien. Ils vivront également des situations qui marqueront à jamais leurs mémoires. Rétrospectivement, le film se voit surtout comme un hommage à Bilal, alias Zoo Project, assassiné en 2013 aux Etats-Unis. En mêlant vidéos et dessins, le jeune homme prouvait qu’il il était un grand artiste tout-terrain, capable de performer dans n’importe quelles conditions. Cette bouffée d’air frais est aussi son testament.

  24. Première
    par Gael Golhen

    On était un peu sceptique face au projet Ready Player One, surtout à cause du roman de Ernest Cline (Player One) et sa manière faussement cool de vanter toute la culture geek. Son petit best-seller était une célébration trop lisse et très vide de la nostalgie des années 80, une sacralisation des marques et des icônes qui virait à l’hyperconsumérisme. Cline avait pensé l’intégralité de son roman comme un vieux pot dans lequel faire bouillir tous les mythes pop (de Star Wars à la DeLoreane en passant par les jeux vidéo Street Fighter et Pac-Man) avec, comme ingrédient principal, ce bon vieux Spielberg. Une madeleine de Proust sans horizon créatif, une ode servile, plombée par l’absence de point de vue, qui contredisait l’esprit même de cette contre-culture, qui n’a de sens que transgressive, radicale et irrévérencieuse. Alors, lorsqu’on a appris que c’était Steven Spielberg lui-même qui s’emparait de l’adaptation cinéma, on est restés dubitatifs, craignant l’autocélébration. On avait tort.

    FANTASMES. Le film se déroule en 2044. La terre ressemble à un gigantesque bidonville où les hommes s’entassent dans des mobil-homes sales. Comme la plupart de ses contemporains, le héros, Wade Watts, trompe son ennui en chaussant des lunettes VR et en « glissant » dans un monde virtuel appelé OASIS. Là, son avatar parcourt des mondes peuplés de monstres, s’engage dans des courses de bolides ou des combats épiques. Au moment où le récit commence, le créateur d’OASIS, James Halliday, vient de mourir. Pour s’assurer que son héritage ne tombe pas entre de mauvaises mains, l’inventeur a décidé de léguer OASIS à celui qui trouvera trois clés virtuelles à l’issue de trois épreuves. Wade n’est pas seul sur la ligne de départ... Dès la première scène, on comprend que Ready Player One ne sera pas un film de taxidermiste. Spielberg se sert de cette histoire comme d’un tremplin pour repenser totalement le cinéma. Son cinéma. Dès que l’on reprend sa respiration (grosso modo après les vingt délirantes premières minutes), on comprend qu’il s’agit au contraire de son film le plus libre, le plus fou. Rentrer dans le virtuel permet au wonderboy de réaliser tous ses fantasmes (réécrire des films, rentrer dans un jeu, passer du réel au virtuel dans un même mouvement), de réinventer une grammaire de cinéma et d’oser des transitions impossibles pour imprimer au récit un rythme trépidant (la première course de voitures enterre la poursuite fantôme de Speed Racer). Chaque scène semble pensée sous le seul angle du morceau de bravoure, comme si Spielberg voulait expérimenter tous les possibles.

    AVATARS. Mais Ready Player One est surtout un vrai film d’auteur qui, en partant de l’hommage de Cline, ajuste un bouleversant autoportrait. En cela, RPO trace le sillon du Pont des espions (qui s’interrogeait sur l’identité trouble du héros) et encore plus de son Bon Gros Géant, qui brossait le portrait d’un Cyclope rêveur. Ici, Spielberg se démultiplie et se cache derrière trois avatars : il y a d’abord Halliday (incarné par le double du cinéaste, Mark Rylance), mogul naïf, bien intentionné et un peu autiste, qui chasse les rêves de ses frères humains et les capture non pas pour les mettre sous verre, mais dans une réalité virtuelle, et les inoculer dans l’esprit des joueurs comme on projette une image. Halliday, c’est le Spielberg d’aujourd’hui confronté à son héritage et à ses responsabilités, un démiurge qui a façonné l’imaginaire de la planète et qui doit rendre des comptes. Face à lui, on trouve le jeune Wade (Tye Sheridan, qui ressemble, aux lunettes près, au Spielberg d’il y a quarante ans), gamin animé par le sens du merveilleux, qui veut surpasser son prédécesseur et pousser plus loin ses inventions. Et, entre eux, on trouve Nolan Sorrento, l’industriel cynique et prêt à tout pour écraser la concurrence. Trois avatars de Spielberg, l’homme qui a défini les règles du jeu (du divertissement) et qui affronte ses (é)mois, se confronte à ses dieux (la « rencontre » avec Kubrick est une des scènes les plus folles de ces dernières années) pour mieux se placer face à lui-même. Il n’est pas question de nostalgie, ni de momification ici. Ce que raconte Ready Player One, c’est l’ambiguïté du statut de Spielberg dans l’histoire du cinéma américain de ces quarante dernières années, ce géant industriel, ce rêveur insatiable mû par la prodigalité inouïe de son inspiration et sa déférence envers ses aînés, et un businessman qui aurait pu mal tourner, mais s’est toujours retenu d’écouter ses aspirations (trop) commerciales. En affrontant sa propre statue, il signe un film audacieux, radical. Et l’un des plus personnels aussi, comme si, en vieillissant, il sentait la nécessité de remettre ses pas dans ses propres traces pour faire le bilan. Futuriste et mémoriel. Balèze. Alors : Ready? Go!

     

     

     

  25. Première
    par Sylvestre Picard

    Madame Géquil (sic), prof de physique en banlieue, acquiert des pouvoirs pyrotechniques après une expérience dangereuse. C'est un film de superhéroïne qui pourrait presque dialoguer avec Split par sa vision des superpouvoirs comme une malédiction sociale et physique, mais c'est surtout un film d'auteur français qui porte incontestablement la marque d'un auteur dans le sens le plus suffisant du terme, avec son rythme bizarre, hyper littéraire (on a toutefois beaucoup de mal à retrouver la force du texte de Stevenson), voire intello prétentieux. On accroche ou pas, mais le film est objectivement difficile à voir, avec une Isabelle Huppert somnambulique, ses effets spéciaux « réalistes » et son discours in fine très classique sur l'importance des études. On retient Romain Duris, génial en proviseur lunaire et suffisant.

  26. Première
    par Thierry Chèze

    Deux frères acteurs qui, pour leur premier long, racontent l’histoire de sœurs… actrices. Voilà comment résumer à grands traits le passage derrière la caméra de Jérémie et Yannick Rénier dans ce thriller heureusement plus retors qu’il ne peut y paraître de prime abord. Il y a d’un côté Mona (Leïla Bekhti), l’aînée, celle qui, la première a eu envie de devenir actrice, fait le Conservatoire et semblé atteindre son rêve. Et puis de l’autre, Sam (Zita Hanrot), la cadette qui a décollé telle une fusée pour devenir une actrice de renom propulsée en pleine lumière, quand sa sœur a dû se contenter de l’ombre. Au point qu’à l’aube de la trentaine, totalement fauchée, Mona vient s’installer chez Sam où elle va découvrir que cette dernière perd pied comme actrice, épouse et mère. Autant de places que Mona va alors être tentée de réinvestir, comme une vengeance à rebours de ce que la vie lui a volé. Carnivores possède plein de défauts inhérents aux premiers films, des maladresses. En particulier dans la mise en place de son intrigue, de ses personnages et de cette rivalité sur fond de monde du cinéma. Mais plus le film avance, plus il s’enfonce dans le thriller puis le fantastique. Et là, enfin, le film trouve son ton, sa place, son rythme et son climat. Une tension qui se passe de mots. Une animalité qui vous embarque et donne sa singularité au propos. Comme si les cinéastes s’abandonnaient à raconter une histoire à la manière de comédiennes qui s’effacent derrière leurs personnages. Et à ce petit jeu- là, le duo Leïla Bekhti- Zita Hanrot fait merveille.

  27. Première
    par Eric Vernay

    Suzanne le sait, elle veut devenir un garçon. Mais avant de se rebaptiser officiellement Jake, comme les avatars des jeux vidéos de son enfance, elle aura un nom de transition : Coby. Ses parents acceptent bien la situation. Sa copine aussi. Quant à la violence du regard d’autrui qu’on s’attendait un peu à déplorer dans ce type de parcours transgenre en Amérique profonde, il ne survient qu’en sourdine, par le biais d’une courte anecdote à la chute victorieuse. Bref, tout semble globalement doux, serein et bienveillant dans ce documentaire pourtant localisé à Chagrin Falls (!), débutant par ces mots : "je vais vous raconter une histoire marrante ». Exit donc, le sensationnalisme doloriste attendu sur pareil sujet. Si la mise en scène ne brille pas d’une folle audace (montage alterné de l’avant/après opération, nourri d’archives Youtube et d’interviewes des proches face caméra), la "transition" est racontée avec une belle sensibilité par le demi-frère de Coby. Sonderegger relate ainsi des moments très intimes - la joie enfantine procurée par la mutation de ses tétons, l'impact d’injections de testostérone sur la personnalité – sans verser dans le voyeurisme. Le cœur du film, ou du moins son aspect le plus intéressant, réside dans l’impact du changement de Coby sur sa famille, qui doit totalement s’adapter et se reconfigurer en fonction de cette nouvelle écorce et de cette nouvelle voix, qui devient chaque jour un peu plus grave. Une gravité dont le film, lui, est joliment délesté.

  28. Première
    par Thierry Chèze

    Sharunas Bartas appartient à cette catégorie de cinéastes qui aiment entretenir le flou autour de ses récits, donnant au spectateur un rôle actif. En l’occurrence que raconte Frost ? Le portrait d’un couple de jeunes Lituaniens en route pour une mission humanitaire en Ukraine ? Ou la chronique du conflit sanglant qui oppose depuis 2014 l’armée ukrainienne et les forces séparatistes pro-russes ? Sans doute, l’un et l’autre à la fois. Ou peut-être encore autre chose qui nous a échappé. Dès le départ, très peu d’infos sont données et jusqu’au bout la motivation des personnages restera mystérieuse tout comme les ressorts des liens qui les unissent. Dans Frost comme toujours chez Bartas, il faut s’abandonner, ne pas chercher des réponses à des questions qui seront à peine esquissées. La mise en scène et le sens du cadre y invitent. Sa direction d’acteurs aussi, y compris à travers la courte présence de Vanessa Paradis en journaliste de guerre, aussi à l’aise dans cet exercice que dans ses récents passages marquants chez Guillaume Gallienne (Maryline) et Samuel Benchetrit (Chien). Mais il y a aussi un côté poseur assez pénible dans cette démarche et une difficulté à ne pas sombrer peu à peu dans l’ennui. Jusqu’à la dernière ligne droite, enfin vraiment prenante et envoûtante. Dommage que l’heure et demie qui précède paraisse souvent interminable.

  29. Première
    par Christophe Narbonne

    Imaginez Buster Keaton avec la tête d’un universitaire et les cheveux roux de Louis CK et vous obtiendrez Josef Hader, clown blanc qui manie aussi bien la pantomime que le sarcasme et l’autodérision. Dans son premier film comme réalisateur, il s’est écrit un rôle sur mesure, celui d’un critique musical respecté viré brutalement pour cause de restructuration –et surtout de salaire trop élevé. Marié à une femme psy à qui il cache sa situation, ce Georg va s’acoquiner avec un loser dont il va financer le projet fou d’une attraction foraine tout en harcelant incognito le responsable de son licenciement… Avec un sens très autrichien de l’humour (longs plans fixes qui cherchent une forme de sidération comique ; personnages exagérément antipathiques dont l’humanité se révèle en creux), Josef Hader livre sa version masculine de Toni Erdmann, soit une plongée à la fois amusée et sérieuse dans la dépression d’un personnage autocentré, en conflit avec l’humanité. Au père fantasque du film de Maren Ade se substitue ici une épouse rigide qui pousse le héros, déconnecté de la réalité, dans ses retranchements et le film vers des thématiques et des ambiances plus bourrines. Moins vertige existentiel qu’affirmation tragi-grotesque d’une virilité désuète. Celle-ci prend une dimension pratiquement coenienne dans le final, très graphique, où Georg se retrouve sottement pris au piège d’immenses décors enneigés le renvoyant à sa vulnérabilité d’homme très ordinaire.

  30. Première
    par Damien Leblanc

    Vent du Nord débute comme un film social classique dans lequel Hervé, ouvrier et père de famille vivant dans le Nord-Pas-de-Calais, accepte sans broncher la délocalisation de son usine et songe à sa reconversion… avant que la narration ne prenne un tour inattendu en dévoilant quelques mois plus tard l’existence de Foued, jeune célibataire de la banlieue de Tunis qui a trouvé du travail dans l’usine relocalisée. Par cet élargissement du regard qui alterne les récits entre France et Tunisie, la chronique se transforme en passionnante fresque socio-économique, pleine de rebondissements, qui dresse des ponts entre les destins de ces deux travailleurs : même dépendance à l’argent, mêmes frustrations face à une administration inadaptée à leurs envies de carrière, même horizon bouché par le turn-over de la mondialisation. Loin de l’objet théorique et figé, cette fable contemporaine fait au contraire la part belle aux changements de tonalités : plus facétieuse dans sa partie française (où brille Philippe Rebbot en pêcheur exalté) et plus axée sur le désir amoureux dans sa partie tunisienne, cette œuvre polyphonique porte haut la lutte quotidienne pour la dignité et l’affranchissement. Et si le mur brutal du réel se dresse dans les deux cas sur la route des personnages comme pour les pousser à l’action, l’effet miroir que dessine ce premier film tenace et engagé contient jusque dans le dernier plan une force lucide et salvatrice.