1. Première
    par Thierry Chèze

    Ce premier long métrage d’animation met en scène un ado de 12 ans solitaire élevé par son seul père certes débordant d’amour mais surtout en total décalage avec le quotidien de ses congénères. Car ce père aux allures de savant fou est ufologue est moqué par toute la ville. De quoi forcément blesser son rejeton voire lui faire rejeter un paternel vivant vraiment trop dans son monde décalé de toute réalité pour lui permettre de vivre, lui, dans une normalité discrète. Jusqu’au jour où ce gamin est à son tour confronté à la vie extra- terrestre. Trois aliens au tempérament déconneur débarquent en effet et l’entraînent dans une succession de folles aventures. Il y a du Tex Avery dans la manière dont ce trio d’andouilles intergalactiques font souffler ci et là un vent de dinguerie dans un divertissement familial bien trop sage et convenu dans son ensemble. Tant sur la forme de son animation que sur le fond de ces aventures. Comme si le trio de réalisateurs refusait toute embardée et menait leur récit la main en permanence sur le frein pour ne perdre aucun public en route. Dommage car c’est précisément dans ses sorties de route que ce film d’animation séduit.

  2. Première
    par Thierry Chèze

    Ce long métrage a a le mérite de nous familiariser avec une auteure peu connue et encore moisn reconnue de ce côté-ci de l’Atlantique : Rosario Castellanos. Considérée comme l’un des écrivains majeurs de la littérature mexicaine du 20ème siècle au spectre extrêmement large (romans, essais, poèmes, pièces…), elle fut aussi et surtout une figure majeure du féminisme dans son pays. Et c’est sur ce combat-là que se concentre plus particulièrement le film de Natalia Beristain Egurrola. On y suit la montée en puissance de cette jeune étudiante introvertie et sa lutte incessante pour se faire une place dans l’univers ultra machiste de la littérature de l’époque. Son principal adversaire ? Son mari, Ricardo Guerra, lui-même auteur très prisé qui accepte mal ce qu’il vit comme une concurrence insupportable ! Comme si la voir vivre harmonieusement ses vies de femme, de mère et d’écrivain lui semblait un geste de pure provocation uniquement ciblé contre lui. Mais ce portrait passionnant et concret du féminisme en action est hélas ici desservi par un manque, tant dans la conduite du récit que dans sa mise en scène. Un biopic bien banal au regard de la vie hors normes de son sujet. Comme un contresens maladroit.

  3. Première
    par Gérard Delorme

    Partant d’un des premiers textes de Michel Houellebecq décrivant la néces- sité de souffrir pour son art, les documentaristes ont réuni le poète romancier et Iggy Pop. Leur rencontre témoigne de leur estime mutuelle, mais le film suit également d’autres artistes, qui illustrent chacun à leur façon comment la poésie leur a permis d’échapper à la souffrance tout en nourrissant leur créativité : un ancien chef d’entreprise rescapé de l’asile psychiatrique, une schizophrène elle aussi sauvée par la poésie et le peintre Robert Combas. Cette suite de moments forts, parfois drôles, toujours bien sentis, se termine par une belle image des poètes en marche à l’aube sur le boulevard Saint-Germain à Paris, comme une armée d’éclopés à l’attaque.

  4. Première
    par Sylvestre Picard

    Paul Kersey, chirurgien débonnaire et new-yorkais, voit sa vie basculer quand des voyous agressent sa famille, tuant sa femme et plongeant sa fille dans le coma. Il va prendre les armes pour les venger. Violent comme un thriller décontracté des années 90, relativement spectaculaire grâce à une utilisation astucieuse du Cinema Scope et curieusement grand public (les effusions de sang sont réduites au strict minimum). Mais le point crucial du film est évidemment la prestation de Bruce Willis, qui aura passé l’essentiel du XXIe siècle à montrer qu’il n’en avait plus rien à foutre de rien (pour un Moonrise Kingdom, combien de Red, de G.I. Joe : Conspiration ou de Die Hard 4 ou 5 ?). Bonne nouvelle, il apparaît ici beaucoup plus impliqué que d’habitude. 

  5. Première
    par Gael Golhen

    Malgré la greffe de stars sur son cinéma (qualifié à tort de naturaliste), malgré sa nouvelle plongée dans un territoire qu’il ne connaît pas (l’Espagne), Farhadi semble, avec Everybody Knows, vouloir affirmer son retour à ses fondamentaux. On pourrait se lasser de la routine du système Farhadi, de ses drames psychologiques verrouillés, mais l’exil et son duo de stars impressionnantes, tout comme ses références plus explicites à ses aînés lui permettent de reformuler son art de manière marquante. Everybody Knows fonctionne comme une réaffirmation de son territoire de jeu tout en cherchant à s’ouvrir au plus grand nombre. Tout le monde risque de le savoir.

  6. Première
    par Christophe Narbonne

    Hervé-Pierre Gustave, dit HPG, s’est fait un nom dans le milieu du porno avant de devenir réalisateur de films “conventionnels”. Enfin, conventionnels, c’est vite dit. Dans Marion, il enfile les saynètes comme ses partenaires féminines, complices de ses délires potaches et cul au cours desquels il disserte sur tout et n’importe quoi en les besognant consciencieusement. Le décalage entre les deux actions (la verbale et la physique) est amusant au début, puis retombe très vite. La chair est joyeuse mais le délire, laborieux, en raison d’une mise en scène très amateur et de dialogues peu inspirés.

  7. Première
    par Sylvestre Picard

    L'idée de regarder Gemma Arterton pendant quatre-vingt-dix minutes à l'écran est plutôt bonne : le problème d'Une femme heureuse est qu'il ne s'empare pas de son procédé pour en faire quelque chose de passionnant. Le film improvisé par ses comédiens et son réalisateur à partir d'un canevas archi simple : une femme s'emmerde dans son couple. La conséquence est que le spectateur, à son tour, s'emmerde sec au fil de cette succession de gros plans très longs sans enjeu ni dramaturgie. L'ennui peut être un bel enjeu de cinéma (Sonatine de Kitano, au pif), ici il ne l'est pas. Restent le magnétisme d'Arterton et le charme canaille de Dominic Cooper en mari beauf. C'est très peu. Autant dire rien.

  8. Première
    par Frédéric Foubert

    `Dans la lignée des films de Chloé Zhao (Les Chansons que mes frères m’ont apprisesThe Rider), Land entend chroniquer « de l’intérieur » une poignée de destins au cœur d’une réserve indienne. Un quotidien à l’horizon bouché, abruti par la misère et l’alcool. Land raconte quelques jours dans la vie de la famille DenetClaw, qui doit faire face à la mort de son plus jeune fils, tué sur le front afghan. Le contexte socio-culturel mis en scène par Babak Jalali est passionnant, mais les enjeux dramatiques s’effilochent le long de scènes excessivement arides et mutiques, où les rares dialogues sont délivrés sans intensité par des acteurs figés dans des poses brechtiennes (une manière chic de dire qu’ils ont les bras ballants). Le film ne parvient jamais à toucher du doigt le lyrisme minimaliste des films de Zhao, ou la puissance topographique de ceux de Kelly Reichardt (La Dernière PisteCertaines Femmes), auxquels on pense parfois au détour d’un plan. C’est d’autant plus dommage que l’émergence récente d’un cinéma « native american » est l’une des meilleures nouvelles du ciné indé US contemporain. 

  9. Première
    par Thierry Chèze

    Daniel Auteuil-Gérard Depardieu-Sandrine Kiberlain : une affiche pour le moins excitante qui ne fait au final qu’ajouter à la déception ressentie devant cette adaptation de la pièce de Florian Zeller, L’envers du décor. Soit l’histoire d’un homme très épris de sa femme donc qui reçoit « entre couples » son meilleur ami venu lui présenter sa nouvelle et très jeune compagne. Et ce dîner à quatre va se révéler une source d’inspiration infinie de fantasmes autour de cette jeune femme aux formes avenantes. Cinq ans après la fameuse trilogie Marius-Fanny-César de Pagnol interrompue aux deux tiers, Daniel Auteuil repasse donc derrière la caméra tout en reprenant ce rôle du mari amoureux qu’il a créé sur scène. Mais très vite on comprend que le ping-pong qui pouvait se révéler efficace au théâtre patine ici douloureusement. Le récit manque de fluidité, les scènes de « rêve » semblent comme posées artificiellement et grossièrement. Et jamais on ne se départit de cette impression de théâtre (mal) filmé. L’interprétation s’y révèle à l’avenant comme si tout le monde s’était mis en pilote automatique pour sauver instinctivement sa peau dans ce divertissement sans rythme et propre aux sorties de route. Y compris dans le traitement réservé aux femmes qui, à force de maladresses, flirte involontairement mais dangereusement avec la goujaterie. Épatant voilà quelques mois dans Le brio qui lui avait valu à juste titre sa première nomination aux César depuis 13 ans, Daniel Auteuil confirme que la place du réalisateur n’est vraiment pas celle qui lui convient le mieux.

  10. Première
    par Chrsitophe Narbonne

    Un acteur argentin installé à New York survit en attendant le grand rôle... Comme un air de déjà vu dans ce portrait de l’artiste maudit/incompris/marginal (rayez les mentions inutiles). Passé l’écueil de l’énième variation sur un même thème, on se prend un peu d’affection pour ce personnage anecdotique qui trimballe son spleen (artistique et amoureux) dans un New York populaire et cosmopolite, rarement filmé.

  11. Première
    par Eric Vernay

    Dès le magnifique plan inaugural, où l’on découvre Milla et Léo allongés dans un halo blafard, les yeux clos en un sommeil possiblement éternel, le couple parait condamné. Et ça ne manque pas : la jeune femme, économiquement très précaire, devra endurer le deuil de son compagnon, qui lui laisse un fils. Le film sonde son chemin de résilience par le biais de plans fixes, blocs de temps étirés, à l’affut de micro-évènements organiques, accidentels, « documentaires », le tout troué de déroutantes ellipses. C'est souvent fascinant de poésie minimaliste (la spontanéité des scènes avec l’enfant ; le souffle du vent sur les rideaux créant un pouls aléatoire), parfois aussi un peu forcé. La sècheresse spartiate des dialogues impose au spectateur une patience certaine, tandis que la structure en miroir du film, découpé en deux parties symétriques qui forment une boucle, concourt à un sentiment d'artificiel légèrement plaqué. Malgré cet ascétisme arty, se dégage du portrait dépouillé de cette laissée pour compte une vraie grâce contemplative, sans misérabilisme ni fidélité paresseuse aux conventions d’un cinéma dit « social ». Rires, bouffées oniriques et décharges musicales s’invitent pour dessiner un paysage mental singulier. Ainsi "Add it up", la mythique rengaine des Violent Femmes, fait office de contrechamp punk à la droiture dans l'adversité affichée par l'héroïne peroxydée, abandonnée à elle-même dans des lieux désolés, toute de frustration, d'ennui et de peine dignement rentrés. 

  12. Première
    par Frédéric Foubert

    Le réalisateur de Niko le petit renne 2 s’empare d’un fameux livre jeunesse danois, La fabuleuse histoire de la poire géante, pour raconter les péripéties maritimes d’une petite chatte futée, d’un éléphant timoré et d’un scientifique farfelu, partis secourir un ami porté disparu à l’autre bout du monde. Foisonnant mais pas hystérique, rigolo mais jamais crétin, Mika et Sebastian convoque des pirates, des fantômes, des monstres marins, des inventions délirantes, dans un récit d’aventures qui évoque un croisement entre Jules Verne et Bernard et Bianca. Très recommandé, à partir de 4 ans.

  13. Première
    par Thierry Chèze

    La question des réfugiés s’invite ces dernières semaines sur grand écran. Par le biais du documentaire avec le passionnant L’héroïque lande pour lequel Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval ont posé leurs caméras à Calais avant le démantèlement de la fameuse « jungle ». Et donc grâce à Transit, par le prisme de fiction. Une fiction vraiment pas comme les autres, mêlant les époques, très librement adaptée du roman éponyme écrit par l’allemande Anna Seghers en 1944 (et porté à l’écran par René Allio en 1991) dans lequel des hommes et des femmes (anciens combattants de la Guerre d’Espagne, déserteurs, juifs, artistes…) pourchassés par la Wehrmacht se retrouvent à Marseille en attente d'un hypothétique embarquement vers la liberté. Christian Peztold raconte ici peu ou prou la même histoire. A ce détail essentiel près qu’il a choisi de situer l’action de nos jours où des réfugiés européens fuyant les forces d’occupation fasciste sont venus dans la cité phocéenne avec l’espoir d’embarquer pour un hypothétique voyage vers les Etats-Unis. Ce parti pris trouble évidemment le spectateur que nous sommes. Le place dès le départ dans une situation d’inconfort qui va accroître son attention et lui faire vivre le récit de manière active. On y suit plus particulièrement deux personnages : un Allemand qui prend l’identité d’un écrivain mort pour profiter de son visa et la jeune femme dont elle tombe amoureux mais qui est éprise d’un autre qu’elle cherche partout et sans lequel elle ne traversera pas l’Atlantique en bateau. La forme dystopique permet à Petzold de prendre du recul par rapport aux situations tragiques d’aujourd’hui qui peuplent les écrans des chaînes d’info et de rappeler subtilement l’aspect à la fois universel et intemporel de cette situation tragique. Il fait preuve d’une précision impressionnante pour maintenir en permanence cet équilibre entre les époques sans que cet arrière-fond ne prenne le pas sur son intrigue. Passionnante, bouleversante bien qu’un peu trop absconse par moments. Chef de file depuis le début des années 2000 de la fameuse Ecole de Berlin qui a fait souffler un vent nouveau sur le cinéma allemand, Petzold confirme qu’il n’a en rien perdu de son inspiration et de sa maîtrise cinématographique au fil des ans et des films (Barbara, Phoenix…). Et pour son premier long métrage depuis plus de dix ans sans sa muse Nina Hoss, il a réuni devant sa caméra un duo d’une puissance émotionnelle fascinante : Frank Rogowski (qu’on avait vu l’an passé dans Happy end de Michael Haneke… doublé par Louis Leprince-Ringuet) et Paula Beer (la révélation de Frantz). Deux raisons supplémentaires d’aller découvrir ce film complexe et déroutant certes mais prenant de bout en bout.

  14. Première
    par Sylvestre Picard

    Une équipe d'outsiders se révèle plus forte que le cadre dans lequel la société veut les enfermer, mais est confrontée dans le même temps à une crise interne et à la trahison de son membre fondateur… Avant même qu’on ait fini de lister mentalement la centaine de films qui utilise ce canevas, Comme des garçons se révèle une charmante comédie sportive à saveur vintage à défaut d'être originale.

  15. Première
    par Thomas Baurez

    Le titre français du nouveau long-métrage d’Andrew Haigh en rappelle un autre : La balade sauvage, œuvre inaugurale de Terrence Malick (1973) qui voyait un couple de Bonnie & Clyde, à la fin des fifties, quitter l’hostile civilisation pour une nature à priori protectrice. C’est un même trajet, une même errance dans une Amérique certes contemporaine mais toujours aussi si vaste, qu’opère cette route sauvage.

     

  16. Première
    par Frédéric Foubert

    Vous connaissez le foxtrot ? Un pas en avant, un pas à droite, un pas en arrière, un pas à gauche… et vous voilà revenu à votre point de départ. Oui, malgré l’impression de dynamisme, cette danse vous condamne au surplace. C’est la métaphore filée par Samuel Maoz (Lebanon) dans ce film étonnant, bizarroïde, une réflexion sur  les traumas d’Israël (le poids de la mémoire de la Shoah, les destins guerriers auxquels chaque nouvelle génération condamne ses enfants…),  mêlangeant drame familial pathétique, farce absurde et film de guerre downtempo. Foxtrot raconte le deuil d’une famille qui apprend la mort de son jeune fils, un soldat chargé de surveiller un check-point au milieu du désert. Un check-point surtout fréquenté par des chameaux égarés… Derrière l’humour à froid, le mélange des styles et des tonalités, le goût pour les embardées poétiques ou musicales, l’inclusion de séquences animées (autant d’éléments qui témoignent de l’influence du génial Valse avec Bachir), Samuel Maoz raconte une société malade, cernée par une violence qu’elle semble d’abord s’infliger à elle-même. Une scène – métaphorique, encore une fois- où des militaires camouflent une bavure en enterrant des cadavres d’innocents à la nuit tombée, a fait grincer des dents en Israël, la Ministre de la Culture ayant été jusqu’à déplorer que Foxtrot représente le pays dans la course aux Oscars. Ce qui n’a pas empêché le film d’être un beau succès en salles, au contraire. Les personnages de Moaz tournent peut-être en rond, mais son film, lui, a l’air d’avoir fait avancer le débat.

  17. Première
    par Gael Golhen

    Le point de départ (sociologique) a le mérite d’être amusant. Il s’agit de ces quadras qui, pour tromper l’ennui, par goût du jeu ou pour sociabiliser, passent des nuits entre amis à jouer au Monopoly, au Risk ou au Time’s Up. Le pitch est aussi rigolo : un soir, un couple voit débarquer le frangin du héros qui va pimenter leur soirée en proposant à la bande d’amis un jeu de rôle grandeur nature. Pas de bol : le frère en question est recherché par des mafieux et déclenche une cascade de quiproquos. Le temps d’une nuit, nos héros ordinaires sont alors pris en chasse par des truands, des flics et secourus par un voisin bizarre. La nuit de folie évoque de très, très loin After Hours ou La Mort aux trousses, en moins ambitieux et avec beaucoup (trop) de rebondissements téléphonés. C’est finalement toujours le problème de ces comédies d’action hybrides, qui n’arrivent jamais à mélanger les genres de manière satisfaisante : quoiqu’il arrive, ce qui compte à la fin, c’est le nombre de rires arrachés aux spectateurs. L’intrigue policière s’essouffle vite et les effets de style paraissent souvent laborieux. Restent donc les acteurs. Ils font le boulot : Jason Bateman et Rachel McAdams jouent avec naturel ce couple très normal parachuté dans un film d’action -mais qui n’oublie jamais de commenter en direct ses mésaventures. Jesse Plemons, Michael C. Hall et Kyle Chandler brillent sans forcer, mais c’est Billy Magnussen, en voisin demeuré, qui vole vraiment le show. Le résultat ressemble à une bonne partie de Taboo entre potes qu’on s’empressera d’oublier le lendemain matin.

  18. Première
    par Frédéric Foubert

    Le décor fait penser à un vieux Scorsese des familles, Alice n’est plus ici. Un boui-boui perdu au milieu de l’Arizona, dans un bled battu par les vents et la poussière, habité par une faune folklorique de routiers sympas, de serveuses à la coule et de clients fauchés qui vivotent dans le trailer park d’à côté. Mais le parcours de l’héroïne évoque plutôt un calvaire à la Lars Von Trier. Katie tend systématique l’autre joue, et sourit sans faillir face aux coups bas que lui réserve l’existence : sa colocation glauque avec sa maman prostituée (Mireille Enos) dans un deux-pièces miteux, les passes qu’elle consent elle-même à faire pour une poignée de dollars dans des ruelles sordides à la nuit tombée, son coup de foudre pour le garagiste du coin, un repris de justice qui menace de péter les plombs à tout moment… Flirtant avec les clichés « sundanciens » (caméra fébrile, ruralité, bons sentiments), le réalisateur Wayne Roberts parvient pourtant à capturer cet inframonde redneck sans une once de misérabilisme ou de condescendance, mais plutôt avec la candeur et l’opiniâtreté de son héroïne interprétée par Olivia Cooke (grosse sensation du moment chez les directeurs de casting, l’actrice est également ces jours-ci à l’affiche du Ready Player One de Spielberg). Très sûr de lui, Roberts a d’ailleurs annoncé que ce Katie says goodbye était la première partie d’une trilogie consacrée à des personnages en rupture de ban, qui finiront par tous se croiser dans le dernier volet. Il vient de tourner la suite, Richard says goodbye, sur un prof cancéreux joué par Johnny Depp. A suivre, donc.

  19. Première
    par Thomas Baurez

    Au cinéma et ailleurs le crime paie toujours un peu. Le roi colombien de la poudre (aux yeux ?) Pablo Escobar – narcotrafiquant star des golden eighties jusqu’à sa mort violente en 1993 - n’en finit pas d’exciter les scénaristes. De la série Narco aux récents longs-métrages Paradise Lost avec Benicio ou Barry Seal avec Cruise, le roi du cartel de Medellin - déjà culte de son vivant - peut dormir sur ses deux oreilles. Et Javier Bardem a beau crier haut et fort aujourd’hui qu’il porte son Escobar depuis des lustres attendant que les planètes s’alignent enfin pour le produire, ce biopic arrive un peu en bout de ligne. Que dire de plus ? Que montrer d’autre ? Il y a bien ce livre témoignage de Virginia Vallejo qui sert de matière première au film et dont le titre dit tout ou presque : Loving Pablo, Hating Escobar. Cet “Escobar movie”-là c’est donc aussi “Vallejo” que Penélope Cruz incarne avec une joie non dissimulée quitte à forcer sur le rimmel. Cette femme, figure de la télé colombienne, a été la maîtresse du saint homme après l’avoir interviewé in situ entouré de ses sbires en janvier 1983. La présence à l’écran du couple de stars - ville, écran - contribue sans doute à la curiosité de la chose alors que se profile à l’horizon l’ouverture cannoise avec le nouveau long-métrage d’Asghar Farhadi, Everybody knows portée par nos deux tourtereaux. Quoique.

    L’hippo Bardem, la gazelle Cruz
    Bardem joue ici à l’hippopotame, animal préféré d’Escobar pour ses formes très généreuses et sa capacité tout aussi généreuse à réduire en bouillie les gêneurs. L’acteur espagnol en fait un héros ventru et omnipotent dont on aurait aimé, quitte à ne pas faire dans la demi-mesure, qu’il porte un peu plus haut l’aspect bouffon d’un personnage imbu de lui-même qui avait décidé de ne se fixer aucune limite. La crainte avec un héros comme celui-là est qu’il n’ait pas grand-chose à nous dire d’autre que ce qu’il revendique en permanence. Du coup, le scénario empile les séquences comme autant de perles censées valider l’image d’Epinal de la créature. En face, la gazelle Cruz, complice et faussement dupe, donne le change sans avoir la place d’exister vraiment. C’est dommage puisque c’est sur elle que devrait s’écrire cette histoire, celle d’une femme piégée à son corps peu défendant devant un homme manipulateur et d’une insolence désarmante. Ce film-là n’existe malheureusement pas ou trop peu. On pouvait espérer mieux venant du cinéaste espagnol Fernando Léon de Aranoa (Les lundis au soleil…) que cet énième biopic tout juste efficace, qui ne cherche même pas à « faire » cinéma.

  20. Première
    par Christophe Narbonne

    Jean-Paul Civeyrac compte une poignée de fervents admirateurs qui se délectent de ses films où se mêlent érotisme sophistiqué, marivaudage intello, surréalisme discret, le tout porté par des acteurs inconnus. Entre Jean-Claude Brisseau et Philippe Garrel, il creuse le sillon d’un cinéma d’auteur exigeant, post-Nouvelle Vague, qui fait fi des modes, quitte à paraître daté. Dans Mes provinciales, classique -et trop long- récit d’apprentissage sur un étudiant en cinéma monté à Paris, en plein doute (artistique et amoureux), Civeyrac oppose ainsi les valeureux soutiens de Godard à ceux de Verhoeven et Fincher qu’il brocarde sans nuances : le “méchant” fan de genre fera son long métrage, pas les autres. On a le droit de ne pas être d’accord avec cette vision binaire et un peu fausse.

  21. Première
    par Sylvestre Picard

    La réalisatrice de My Wonder Women Angela Robinson a forcément dû lire le passionnant bouquin The Secret History of Wonder Woman : l'historienne Jill Lepore y retrace l'histoire de la superhéroïne à travers la figure de son créateur William Marston, psychologue un brin charlatan (créateur d'un détecteur de mensonges, adepte du bondage et vivant avec deux femmes, Olive et Elizabeth, figures du féminisme américain). Le film laisse malheureusement une impression de survol un peu léger de l'histoire de « Marston et ses femmes », sans vraiment plonger dans la mythologie pop et féministe de Wonder Woman. Reste la dynamique passionnante du trio de tête Luke Evans/Rebecca Hall/Bella Heathcote, qui font de My Wonder Women l’agréable face B d'un certain blockbuster sorti l'an dernier.

  22. Première
    par Sylvestre Picard

    La réalisatrice de My Wonder Women Angela Robinson a forcément dû lire le passionnant bouquin The Secret History of Wonder Woman : l'historienne Jill Lepore y retrace l'histoire de la superhéroïne à travers la figure de son créateur William Marston, psychologue un brin charlatan (créateur d'un détecteur de mensonges, adepte du bondage et vivant avec deux femmes, Olive et Elizabeth, figures du féminisme américain). Le film laisse malheureusement une impression de survol un peu léger de l'histoire de « Marston et ses femmes », sans vraiment plonger dans la mythologie pop et féministe de Wonder Woman. Reste la dynamique passionnante du trio de tête Luke Evans/Rebecca Hall/Bella Heathcote, qui font de My Wonder Women l’agréable face B d'un certain blockbuster sorti l'an dernier.

  23. Première
    par Thierry Chèze

    C’est tout à la fois un petit bijou et un petit miracle. Un moyen métrage autoproduit et tourné par Stéphane Demoustier (révélé par son premier long, Terre battue, en 2014) avec ses deux enfants, sans distributeur -donc sans savoir s’il allait connaître un jour une vie en salles. Et qui, après avoir été primé au festival de Berlin, débarque donc finalement sur grand écran. Un conseil : ne le ratez pas ! Car rares sont les cinéastes à savoir ainsi raconter une histoire à hauteur d’enfants, sans jouer les adultes omniscients. On y suit Cléo et Paul, jumeaux âgés de 3 ans, qui l’un après l’autre, vont échapper à la surveillance de leur nounou lors d’une balade dans les jardins de La Villette. Cléo cherche alors Paul… qui cherche Cléo, alors que la nounou dépassée panique à l’idée de ne pas les retrouver. Stéphane Demoustier filme ces heures buissonnières au rythme de ces enfants qui, après des instants de panique, vivent ces moments comme un jeu. Il y a du Truffaut dans la manière qu’a Demoustier de voler des regards, des gestes, des expressions sans jamais donner l’impression de trahir ceux qu’ils filment au cœur d’un parc de la Villette transformé en un infini terrain de jeu. Et ce en réussissant aussi le portrait des deux adultes lancés à leur poursuite : cette nourrice aux abois et cette jeune femme – remarquablement interprétée par Vimala Pons – qui, se retrouvant malgré elle responsable de cette petite fille perdue sans savoir comment rentrer chez elle, va être confrontée par surprise à son ex. Servi par une gestion fluide des rebondissements, ce « Lost in Belleville » vaut vraiment le détour.

  24. Première
    par Christophe Narbonne

    Ils le disent eux-mêmes : chacun de leurs films est une variation autour du thème du droit du plus fort. Et d’après Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, après des années de lutte inégale marquées par le libéralisme triomphant, ce sont les cyniques qui l’ont emporté sur les humanistes. À ma droite, Bacri en vieil animateur télé qui s’accroche à son poste ; à ma gauche, Jaoui en respectable lobbyiste tiers-mondiste à bout de sou(ffle). Comme à son habitude, le duo s’est octroyé des rôles violemment antagonistes mais complémentaires. Des ex (comme eux dans la vie) confrontés aux écrits fielleux de leur fille romancière dont l’histoire ne dit pas si elle est foncièrement ingrate ou simplement opportuniste -un peu des deux, sûrement, les gens sont gris chez les JaBac. Ce joli monde se retrouve lors d’une fête organisée dans sa maison de campagne par la productrice (Léa Drucker) de Castro (Bacri), ce qui donne l’occasion à nos chroniqueurs acerbes de mettre dans le même sac parisianistes pédants et provinciaux vindicatifs, youtubeurs branleurs et stars télé imbuvables. Ils le font avec une évidente gourmandise, et même avec une férocité qui rappelle les grandes heures de la comédie italienne, comme en témoigne le dénouement, d’une parfaite amoralité. C’est ce qui différence in fine Place publique du plus bonhomme Sens de la fête auquel il ne manquera pas d’être comparé en raison de Bacri et de l’unité de lieu et de temps à l’œuvre dans les deux films.

  25. Première
    par Perrine Quennesson

    Ceux qui ont eu la bonne idée de regarder la mini-série Guerre et Paix diffusée sur la BBC reconnaîtront immédiatement le minois faussement revêche et la voix subtilement rauque de Jessie Buckley. D’ailleurs dans Jersey Affair, l’actrice irlandaise de 28 ans, joue une jeune femme proche de celle qu’elle incarnait dans l’adaptation de Tolstoï. Soit un être au bord de l’implosion, soumis à un environnement familial étouffant, l’empêchant de déployer son potentiel. Au contact du fruste et mystérieux Pascal, un véritable indigène de Jersey, la jeune Moll va goûter à la liberté, au grand dam de sa famille de bourgeois coincés. Mais un tueur en série sévissant sur l’île risque de mettre à mal ce nouvel élan. Thriller en sourdine, Jersey Affair déploie, comme une grenade qui exploserait au ralenti, un jeu du chat et de la souris tendu et menaçant. A la fois esquintés et séduisants, les deux personnages centraux ressemblent à leur environnement, un paysage accidenté, attirant mais soumis aussi à des vents puissants. Bien qu’il pêche parfois par excès de caractérisation de ses protagonistes, Michael Pearce étonne avec cette première oeuvre qui oscille ouvertement entre le mélodrame et l’angoisse, le cinéaste faisant le choix de rester sur le fil, avançant par touche comme un impressionniste du thriller. Si Jersey Affair doit beaucoup au jeu charismatique de Jessie Buckley, cette dernière peut, de son côté, compter sur Johnny Flynn, vu dans la série Lovesick, pour incarner son parfait négatif, entre sensualité passive et inquiétante douceur. 

  26. Première
    par Damien Leblanc

    Icône des années 1960, muse d’Andy Warhol et chanteuse éternellement associée au Velvet Underground, l’allemande Nico (de son vrai nom Christa Päffgen) a ensuite mené une carrière solo plutôt confidentielle. En suivant l’artiste dans la seconde partie des années 1980, au moment où elle entame une ultime tournée en Europe, le film de Susanna Nicchiarelli porte un regard inédit sur cette star à la destinée méconnue. Loin des paillettes, ce curieux biopic dresse le portrait tourmenté d’une créatrice qui ne trouva l’épanouissement musical qu’une fous débarrassée de la célébrité et d’une mère droguée en quête de rédemption auprès d’un fils longtemps délaissé. Affrontant ses blessures intimes à travers des compositions gothiques, punk et expérimentales, l’ex-égérie incarne ici une héroïne flamboyante et égocentrique, fragile et déphasée. Car le film a la bonne idée de faire des musiciens, compagnons et managers de la chanteuse d’attachants bras cassés qui oscillent entre gentils ringards et losers magnifiques. Le périple de la troupe sur les routes européennes réserve alors, sous ses airs de farce désabusée, des instants de pure extase musicale où les chansons réinterprétées par Trine Dyrholm (impressionnante dans le rôle de Nico) distillent une mélancolie mystique et cabossée.  Non sans évoquer la fougue désenchantée du cinéma de R.W Fassbinder, Nico 1988 capte les dernières lueurs d’un mythe en train de s’évanouir sous nos yeux et réhabilite une artiste intransigeante.

  27. Première
    par Christophe Narbonne

    La sonate n’est pas d’automne mais la parenté -établie par le titre français- avec le cinéma d’Ingmar Bergman est bien réelle : où il est question d’incommunicabilité entre une mère et sa fille aînée. De passage en Norvège, où la mère et le fils cadet habitent (ils sont hollandais), Roos va devoir surmonter les silences pour enfin se libérer. Bergmanien certes, mais surtout prévisible et ampoulé. Le réalisateur sait faire de belles images (un tunnel de stalactites musicales...) qui font moins sens que décoration.

  28. Première
    par François Rieux

    Y a-t-il plus cliché qu'un film d'horreur qui martèle dès sa première scène qu'il est tiré de faits réels pour s'octroyer un minimum de crédibilité ? Assurément : un film d'horreur où une famille d'américains moyens se retrouve isolée dans un camping abandonné, prise au piège d'une bande de psychopathes bien décidés à jouer au chat et à la souris toute la nuit. Le genre de cul-terreux masqués et mutiques, adeptes de la découpe façon boucherie chevaline. The Strangers : Prey at night ne révolutionne aucunement le genre, puisant, sur le fond comme sur la forme, chez ses aînés Tobe Hooper, John Carpenter ou encore Wes Craven. Trois maîtres en la matière, responsables de nos cauchemars les plus tenaces, et auxquels on pense encore irrésistiblement aujourd’hui quand on entend au cinéma une porte qui grince, une ampoule qui grésille, ou quand on voit une silhouette menaçante venir à notre rencontre. Mais Johannes Roberts balaye d'un revers de hache le cahier des charges grâce à sa radicalité jusqu'au-boutiste et une mise en scène sophistiquée parsemée de néons fluo et de tubes New Wave. The Strangers : Prey at night sort très vite de sa zone de confort, trouvant sa voie loin des clins d’œil à répétitions et de la facilité du jump scare. C’est un survival pervers, à la fois jouissif et violent, guidé par l'immoralité et le goût de la chasse à l'homme. Il y a là de quoi nourrir quelques nouveaux cauchemars, si le temps a émoussé ceux que vous ont filé Freddy Krueger et Michael Myers.

  29. Première
    par Christophe Narbonne

    Au volant de sa voiture, Malena, médecin, quitte Buenos Aires et engloutit 800km pour aller chercher le bébé qu’elle doit adopter. Elle arrive dans une petite ville pauvre et dépeuplée, tapissée d’une terre rouge que la chaleur fait vibrer. Voilà pour le décor oppressant où elle va subir pendant quelques jours un parcours du combattant. Cette manière de circonscrire étroitement son héroïne permet au réalisateur argentin Diego Lerman (Refugiado) de la plonger très profondément dans les abysses d’une procédure d’adoption kafkaïenne. Une chute verticale vers l’aberration, emboutie par l’entêtement inversement proportionnel de Malena, prête à tout pour devenir mère. C’est la confrontation de ces deux bulldozers qui rend le récit haletant. Face à la détermination de Malena, une procédure d’adoption ahurissante. Le film décrit avec minutie l’illégalité qui préside à la démarche. Ou quand le désir d’enfant d’une bourgeoise devient prétexte à magouilles pour une batterie d’avocats, médecins, infirmières qui conspirent pour extorquer la riche au profit de la mère biologique pauvre, forcément pauvre. Ainsi exposée, avec pour enjeu un nourrisson, la violence des inégalités sociales est criante. Malin, Lerman fait affleurer le thriller, comme avec ce vol de sauterelles terrifiant, hitchcockien, qui fait bondir. Barbara Lennie, découverte dans La nina de Fuego, personnifie l’aveuglement, quant Yanina Avila, formidable actrice non-professionnelle qui campe la mère porteuse, prend en charge l’infortune.

  30. Première
    par Christophe Narbonne

    Militant communiste proche de Sartre, l’écrivain, penseur et essayiste suisse Jean Ziegler met en pratique depuis plus de cinquante ans ce que lui a conseillé Che Guevara en 1964 : combattre le « monstre » (la finance internationale) de l’intérieur. Réalisé par un de ses anciens étudiants, ce documentaire apporte un éclairage passionnant sur ce personnage haut en couleur qui n’a rien perdu de sa fibre révolutionnaire.