1. Première
    par Vanina Arrighi de Casanova

    De ce fait divers qui a marqué l’Argentine, Pablo Trapero tire une tragi-comédie à la mise en scène flamboyante (il n’a jamais autant utilisé le plan-séquence). Il filme une entreprise familiale diabolique soudée par une solidarité jusqu’au-boutiste, soumise à l’autorité du père et nourrie par l’incompréhensible passivité de la mère. Chez les Puccio, on dîne en affectant d’ignorer les cris d’une victime enfermée dans la cave – symbole d’une réalité ahurissante où enlèvements et meurtres perturbent à peine le train-train quotidien. Ce n’est pas tant l’organisation mafieuse et le sous-texte politique (nous sommes à la fin des années de plomb) qui intéressent le cinéaste, que la relation père-fils perverse entre Alejandro et son père (fabuleux Guillermo Francella) charismatique et démoniaque. Un film dérangeant qui interroge le libre-arbitre, doublé de l’étonnant portrait d’un monstre.

  2. Première
    par Sylvestre Picard

    Trois lycéens et l’écrivain R.L. Stine affrontent les monstres sortis des pages des manuscrits des romans d’horreur pour ados Chair de poule qui ravagent leur petite ville. Quelle belle idée de départ. Jolie pirouette méta, qui promet du Amblin 2.0 : les tourments adolescents, l’étrangeté du voisinage, l’aventure banlieusarde, le "monster of the week"... Sur le papier, du moins. Si le résultat n’est pas aussi excitant que le laissent supposer ses prémices, cette relecture frénétique de la mythologie horrifique américaine reste un joli moment de fun grâce à des monstres très réussis (des nains de jardin maléfiques au design soigné). Et Jack Black est parfait, comme d’habitude. 

  3. Première
    par Isabelle Danel

    Ce fait d’hier questionne la folie de la guerre et la puissance de la foi avec un regard résolument moderne : cela pourrait être aujourd’hui dans un autre pays, pétri d’autres croyances. Cinéaste de la transgression (Nettoyage à sec, Perfect Mothers), Anne Fontaine s’inspire d’une histoire vraie et tisse avec Pascal Bonitzer un script intense. Les Innocentes rend palpable le face-à- face d’une femme libre, médecin, communiste, et d’une congrégation de bénédictines vouées à Dieu et à l’isolement, confrontées à la barbarie, à la maternité, à une nécessaire ouverture au monde. S’y déploient avec élégance des décors épurés, un travail sur la couleur et les noirs et blancs, le tout baigné par une lumière douce et inquiétante signée de la très grande chef opératrice Caroline Champetier. Le film envoûte et emporte, jusqu’au final inattendu, humaniste, revigorant. 

  4. Première
    par Bernard Achour

    C’est avec une surprise d’abord réticente, puis assumée, qu’on s’est laissé embarquer par cette énième adaptation (série, manga, cinéma, théâtre, à quand le jeu vidéo ?) de l’increvable classique de la littérature girly. Aucune audace à l’horizon : Heidi est toujours la pauvre petite orpheline "choupinette" confiée à un grand-père bougon et à une richissime famille. Mais dans le registre du premier degré illustratif et luxueux, rien, si ce n’est un académisme d’un autre âge, n’empêche fondamentalement de sourire (un peu) et de s’émouvoir (pas beaucoup plus). Certes pas au point de se transformer en une fillette de huit ans. Quoique…

  5. Première
    par Eric Vernay

    Un ado dérobe un fusil dans les bois. Non loin de là, une famille endeuillée peine à trouver le calme qu’elle était venue chercher à la campagne. Sous le regard indifférent de la nature, les non-dits tentent de sortir de leur chrysalide à travers d’étranges dialogues philosophiques. On n’est clairement pas là pour s’amuser, d’autant que le film est autobiographique : Bartas évoque ici la disparition de son épouse, se filmant lui-même et sa fille. Pourtant, son cinéma n’est pas pesant. Il dévoile les visages comme des paysages (et vice versa), dans toute leur minéralité. Ce qui fait à la fois le mystère tenace de ce drame impressionniste, et sa limite, jamais loin de la coquetterie arty

  6. Première
    par Isabelle Danel

    Si Nouvelle Vague roumaine il y a, Corneliu Porumboiu (Caméra d’Or avec 12 h 08 à l’est de Bucarest, en 2006) en est l’un des plus versatiles et passionnants représentants. À chaque film, il vit le cinéma comme rêve et comme constat : son cinquième opus, entre conte enfantin mâtiné de burlesque et portrait de son pays, creuse encore plus ce sillon. Un père de famille qui lit chaque soir à son fils Les Aventures de Robin des Bois, accepte d’aider un voisin endetté à déterrer un hypothétique trésor enfoui avant l’ère communiste. Classique en apparence, la mise en scène restitue avec minutie et invention l’art d’aller au fond des choses, y compris celles qui fâchent. Avec une bonne dose de dérision

  7. Première
    par Isabelle Danel

    Inspectrice de police dans le New Jersey, Laurel n’a jamais avoué son amour des femmes jusqu’à sa rencontre avec la jeune Stacie. Elles s’installent ensemble, mais Laurel se découvre atteinte d’un cancer incurable. Elle décide alors de se battre contre sa hiérarchie afin que sa compagne touche sa pension après son décès. Inspiré d’une histoire vraie (le combat, au début des années 2000, de Laurel et Stacie pour que les droits des homosexuels soient reconnus), le film de Peter Sollett enfonce tous les clous. Le mélo change de ton avec l’arrivée de Steve Carell, hilarant en militant gay, déracinant la fiction du réel. Julianne Moore et Ellen Page sont parfaites. Si un peu de finesse dans la mise en scène n’aurait pas nui, le sujet reste indispensable. 

  8. Première
    par Damien Leblanc

    Racontant le retour d’un paysan auprès de son fils malade, la Caméra d’or du dernier Festival de Cannes dépeint les ravages de l’industrie sucrière sur fond de drame familial. Mais le formalisme du cinéaste, qui multiplie de pesants plans-séquences, étouffe vite les protagonistes. 

  9. Première
    par Bernard Achour

    Il y a une énergie folle, dans cette chronique sur la jeunesse est-allemande du début des 90s. Mais aussi une narration flottante, des psychologies approximatives et, revers de la médaille, une agitation qui vire au capharnaüm.

  10. Première
    par Christophe Narbonne

    Ce film d’animation pour les préscolaires, qui raconte les mésaventures du naïf insecte Mini, tranche avec les productions 3D avec son absence de perspective et ses couleurs criardes. Rafraîchissant, à défaut d’être enthousiasmant. 

  11. Première
    par Hendy Bicaise

    Un royaume en péril, un héros orphelin, une compétition sportive : Dofus évoque le récent Le Garçon et la Bête. Mais la comparaison s’arrête là. Laid, vulgaire et hystérique, on en sort avec une bonne migraine. 

  12. Première
    par Isabelle Danel

    Le scénario tenant sur une demi-noisette, ce quatrième volet d’Alvin et les Chipmunks s’étire : craignant d’être jetés dehors, Alvin et ses trois amis écureuils vont tout faire pour empêcher le mariage de Dave. Le filon des trois peluches facétieuses est au moins aussi épuisé que le spectateur. 

  13. Première
    par Eric Vernay

    Très vite, le sang gicle dans cette love story volcanique entre junkies newyorkais sans domiciles en quête d’un fix. La double addiction de la jeune Harley pour son mec et la drogue s’incarne à même ses veines meurtries. En adaptant le livre d’une SDF (Arielle Holmes, irradiante de naturel, dans son propre rôle), les frères Safdie refont Panique à Needle Park en 2015, version mumblecore. Soit une certaine idée de l’indépendance américaine, fauchée certes, mais pas cheap. L’aspect documentaire nourrit les personnages sans les étouffer dans un naturalisme sordide. Au contraire : avec ses néons roses, ses fulgurances surréalistes et sa B.O. électronique, ce "mélo(-fi)" dégage un charme étrange et puissant. 

  14. Première
    par Damien Leblanc

    Cette immersion dans le quartier parisien de Belleville centrée sur Lin, clandestine chinoise qui travaille comme aide à domicile tout en se prostituant pour subvenir aux besoins de sa fille, ne se contente pas d’exposer avec réalisme la précarité de vie des prostituées. Car la chronique vire au polar vénéneux lorsqu’un homme blessé et en fuite s’installe au domicile de l’héroïne, manière pour Naël Marandin de consolider sa peinture d’un monde vu comme un constant rapport de forces et de s’interroger sur les mécanismes de l’attirance sexuelle. Sans se hisser au niveau esthétique de ses modèles (comme le cinéma de Patrice Chéreau), ce premier long convainc pourtant par son fatalisme rageur. 

  15. Première
    par Christophe Narbonne

    Zac Efron et Robert De Niro. L’idole des adolescentes et l’icône de la génération X. Ce drôle de ticket est le principal atout de Dirty Papy dans lequel le second interprète l’aïeul vicelard du premier sur le point de se marier avec une blonde tête à claques, bien sous tous rapports. L’argument, un brin réactionaire et simpliste (les jeunes d’aujourd’hui sont vieux, les vieux sont jeunes, le sexe c’était mieux avant...) est un parfait véhicule pour les deux stars qui jouent sur leurs qualités : la gouaille et les mimiques pour le vétéran ; le sourire enjôleur et les abdos pour le junior. Dan Mazer signe une comédie passe-partout, régressive et sans surprises, sitôt vue, sitôt oubliée. 

  16. Première
    par Gérard Delorme

    À l’origine, Anomalisa était un projet du compositeur Carter Burwell, qui avait organisé pour la scène un dispositif où des comédiens lisaient leur texte sur sa musique. Grâce à une série de coïncidences heureuses (le recours au crowdfunding pour financer son tournage, entre autres), Charlie Kaufman en a fait un long métrage en coréalisation avec l’animateur Duke Johnson, qui rêvait de travailler avec lui depuis Eternal Sunshine of the Spotless Mind. La réalisation, en animation image par image, est à ce point hors normes que l’existence même de ce film tient du miracle. Il y a tout lieu de s’en réjouir. Les premières scènes nous invitent à partager le point de vue d’un voyageur à l’accent britannique (la voix de David Thewlis), qui cache un profond malaise derrière une indifférence de façade. Autour de lui, qu’ils soient hommes ou femmes, tous les personnages parlent avec la même voix masculine (celle de Tom Noonan). Encore plus étrange, ils ont tous le même visage. Un indice (l’hôtel s’appelle le Fregoli) nous suggère que Stone souffre de ce que la psychiatrie appelle le syndrome de Fregoli, une forme de paranoïa dans laquelle le sujet imagine qu’une même personne le poursuit sous des apparences variées. La perspective de passer une nuit dans la peau d’un héros dépressif n’est pas précisément plaisante, jusqu’à ce que ce dernier rencontre une jeune femme à la voix différente (celle de Jennifer Jason Leigh), dont il tombe amoureux l’espace d’une nuit romantique et bouleversante. Kaufman poursuit l’exploration de ses thèmes familiers (la solitude, le besoin d’amour, l’attrait pour l’exception), mais cette fois, il a trouvé dans l’animation image par image une forme idéalement adaptée à son sujet. Elle lui a inspiré une série d’idées de cinéma géniales qui amplifient l’impact émotionnel de ce très étrange conte de fées pour adultes. 

  17. Première
    par Bernard Achour

    Qu’on imagine un croisement thématique entre Elephant Man de David Lynch et la Vénus noire d’Abdellatif Kechiche. On se fera alors une idée de l’ambition qui irrigue le quatrième film de Roschdy Zem, toujours intéressant lorsqu’il passe derrière la caméra. Il signe un conte cruel, humaniste et engagé, tiré d’une histoire vraie, que le scénario se charge de rendre tour à tour burlesque, dénonciatrice, poignante et désolée. Le racisme primaire dont il fait l’objet aiguillonne en même temps qu’il carbonise l’idéal et l’orgueil de son impressionnant héros. Le rôle permet à Omar Sy de confirmer la stature que lui avait sculptée Intouchables puis Samba, épicentre d’un récit mené avec une fluidité superbe, visuellement flatteur, mais d’une facture peut être un peu trop sage pour procurer l’inimitable frisson qui l’aurait hissé au niveau du grand spectacle attendu

  18. Première
    par Christophe Narbonne

    Pour son premier long, Antoine Cuypers se frotte – excusez du peu – à Vinterberg (Festen), Pialat (la scène de cuisine dans À nos amours) ou Haneke (Le Septième Continent), autant de cinéastes préoccupés par les lignes de fractures familiales qui finissent par se transformer en séismes. Son jeu de massacre en huis clos procède d’une patiente montée en puissance accentuée par une mise en scène clinique : travellings ambigus, cadrages bizarres, hors champ anxiogènes, musique immersive… Là aussi, Cuypers est sous influence (Kubrick, Fincher), mais son audace narrative et formelle excuse tous ces emprunts et témoigne d’une envie de cinéma plutôt salutaire. 

  19. Première
    par Vanina Arrighi de Casanova

    Évacuons la question d’emblée, Steve Jobs est un film dont Danny Boyle a hérité après le retrait de David Fincher. Le cinéaste britannique célèbre le patron d’Apple comme une icône pop et le met en scène comme une rock star en coulisses avant un concert. De l’autre côté du rideau, ce sont des applaudissements, des tapements de pieds et l’excitation qui monte comme la marée. Steve Jobs, le film, est un concept qui n’illustre pas la naissance, la vie et la mort du génie californien, mais tente d’en saisir la nature complexe à travers trois séquences, chacune située avant la présentation de trois produits phares – des moments "révolutionnaires" qui ont ponctué nos trente dernières années. Un dispositif à la fois brillant et évident qui dialectise l’idée de mise en scène d’un ego, et de l’envers du décor, sans pratiquement nous faire quitter les coulisses. Cette structure, c’est l’œuvre d’Aaron Sorkin, un des plus grands scénaristes et dialoguistes américains, qui sait comme personne transcender l’homme en une pensée plus large que lui. The Social Network (réalisé par David Fincher et produit par le même Scott Rudin), c’était lui, et Steve Jobs fonctionne comme une variation sur le thème : le portrait analytique d’un génie aussi odieux que fascinant. Dans son pull à col roulé noir, Michael Fassbender, impérial, magnétique et envoûtant, est habité par un rôle qui est sans conteste son plus grand.

  20. Première
    par Christophe Narbonne

    Comme tous les grands cinéastes américains modernes (ceux du Nouvel Hollywood et leurs successeurs), les frères Coen sont des cinéphiles compulsifs, obsédés par l’âge d’or des studios, qui ont construit leur identité sur les cendres du classicisme hollywoodien. Leur œuvre s’en ressent où se bousculent les hommages très personnels aux grands genres d’antan : le film noir (Sang pour sang, The Barber), le film de gangster (Miller’s Crossing), la screwball comedy (Intolérable cruauté), la fable morale (Le Grand Saut), le western (True Grit)… Avec Barton Fink, ils évoquaient carrément la période bénie des 40s et livraient une critique vacharde du système des studios à travers le personnage d’un écrivain engagé comme scénariste et broyé par la bureaucratie hollywoodienne. Si la Palme d’or 1991 n’est officiellement pas une sorte de prequel d’Ave, César ! ça y ressemble furieusement, comme semble en témoigner le nom du studio qui est identique – Capitol Pictures. Dans les deux cas, les Coen prennent un malin plaisir à caricaturer de vieilles célébrités, reconnaissables malgré leurs pseudonymes absurdes, à défendre la corporation des scénaristes (en réécrivant ici l’histoire de façon savoureuse) et à plonger le héros dans des impasses existentielles qui prennent la forme pour le pieux Eddie Mannix d’un job incompatible avec la morale et l’arrêt de la cigarette. Les ressemblances s’arrêtent cependant là. Quand Barton Fink se muait en drame polanskien, fiévreux et baroque, Ave, César ! reste dans les clous de la comédie de caractères à la The Big Lebowski, genre typiquement coenien avec ses péripéties sans queue ni tête, ses dialogues de sourds et ses crétins en pilote automatique. Ce film quintessentiel, a priori sans surprises, prend tout son sens dans sa description amoureuse de Hollywood, cette nouvelle Babylone peuplée de producteurs omnipotents, de cinéastes capricieux et de stars névrosées, gangrenées par les arrangements mesquins et les faits divers compromettants, qui continue d’exercer sur les Coen une fascination fétichiste. Les films dans le film qui parsèment Ave, César ! somptueusement mis en scène "à la manière de" (Busby Berkeley, George Cukor…), sont à cet égard révélateurs : ils disent sans équivoque le pouvoir indélébile des images et de la mythologie hollywoodienne auxquels les deux frères ajoutent une dimension méta récréative. Regarder Channing Tatum se livrer à un numéro de claquettes crypto-gay procure ainsi un plaisir nostalgique immédiat rehaussé par les références au genre et par le sous-texte sur l’image de l’acteur associée à Magic Mike. Ave, César ! établit, in fine, le constat que malgré la luxure et la médiocrité, indépendamment des rivalités et des pressions extérieures, Hollywood incarne à jamais le cinéma dans toute sa noblesse artistique et populaire que les Coen perpétuent à leur manière. Contrairement à Babylone, l’usine à rêves n’a pas été abandonnée des dieux. 

  21. Première
    par Gérard Delorme

    On est en terrain familier, tous les ingrédients qui font la signature de QT sont au rendez-vous : les dialogues virtuoses, la direction d'acteurs, le mariage idéal de la musique et de l'image. En plus, il a obtenu des moyens à la hauteur de ses ambitions : il s'est enfin assuré la collaboration d'Ennio Morricone, qui lui a composé une partition à dominante de cordes et à la tonalité beaucoup plus proche du thriller horrifique que du western. Il s'est aussi payé le luxe de tourner en 70mm au format Ultra Panavision, un ratio exceptionnellement large, mais qui assure un tel confort de vision qu'il donne l'impression d'avoir toujours été la norme. Robert Richardson l'utilise magistralement, non seulement en extérieurs pour mettre en valeur de vastes paysages, mais aussi en intérieur pour définir l'espace avec précision et scruter les personnages en gros plans. (...) Mais derrière la surface rutilante, on observe une évolution majeure qui place ce huitième film au-dessus de tout ce que QT a fait jusqu'à présent. Le cinéaste a mûri et il a fortement réfréné certains de ses excès de jeunesse (l'ironie ricanante, le second degré) pour traiter d’un sujet sérieux - comment survivre en Amérique quand on est noir ou femme. (....) En virtuose des dialogues, Tarantino a développé une rhétorique de la tromperie comme révélatrice de vérité autant que moyen de parvenir à ses fins. Les acteurs s'en délectent et tous y trouvent l'occasion de briller. La part du lion revient à Samuel L. Jackson, dont les intonations, le phrasé et la rythmique sont devenus des éléments indissociables du cinéma de Tarantino. La musique du langage sert aussi à distinguer chacun des personnages : Kurt Russel parle comme John Wayne, Tim Roth accentue ses anglicismes, et Damien Bechir sa mexicanité (c'est vrai aussi pour les personnages secondaires comme la Néo-zélandaise Zoe Bell qui joue... une Néo-zélandaise). Comme souvent, Tarantino révèle un talent : cette fois, c'est le tour de Walton Goggins, qui passe du statut de second rôle pittoresque dont on ne se rappelle jamais le nom à premier rôle qu'on ne pourra plus jamais ignorer. Il parle avec une fausse candeur et un accent du sud qui font des merveilles.(...) Une autre bénéficiaire est Jennifer Jason Leigh, dans un rôle qui semble avoir été écrit comme un hommage à sa carrière passée à prendre des coups, et dont elle s'acquitte avec une sorte de joie mauvaise. 

    On a souvent reproché à Tarantino de s'écouter écrire des dialogues, et ceux-ci occupent une bonne partie de la durée exceptionnellement longue du film. Mais la présentation road show, avec son intro et son entracte aux 2/3 (comme dans 2001 L'Odyssée de l'espace ou Il était une fois en Amérique) laisse le film défiler à un rythme naturel. Autrement dit, on ne voit pas le temps passer (et on ne peut que conseiller de voir le film dans ce format). Les deux premiers tiers servent à faire monter la tension qui se libère à la fin dans une orgie d'action d'une intensité éclaboussante. C'est dans cette dernière partie que le film change de registre et convoque un autre film de Carpenter, Assaut (accessoirement un remake de Rio Bravo de Howard Hawks). Chez Carpenter, le bien s'associe au mal pour combattre le pire. Ici aussi, les circonstances obligent les protagonistes à choisir leur camp et à former des alliances inattendues. Sauf que chez Tarantino, il n'y a aucun personnage positif (ou alors, ils sont morts). Le Bien n'a plus sa place, il n'y a que des nuances de Mal. Le moins odieux des personnages est seulement raciste et misogyne. Il en ressort un tableau particulièrement sombre de l'Amérique, où seul le mensonge permet d'arriver à ses fins, où seul l'argent permet de rendre la "justice" et de faire régner l'ordre, où la vie humaine n'a aucune valeur (mort ou vif, la récompense est la même), et où la liberté s'arrache par les armes et par la violence.  Tarantino a écrit un de ses films les moins cool, dans lequel la violence n'est plus un motif de plaisir mais de réflexion liée à son sujet et à ses retombées : la brutalité envers les Noirs américains est toujours d'actualité aujourd'hui. Et s'il y en a que la sauvagerie graphique du film peut choquer, qu'il leur suffise de se rappeler Henry Fonda massacrant de sang froid une famille entière dans Il était une fois dans l'ouest pour voir que Tarantino n'est pas tellement plus sanglant que Sergio Leone. Il serait flatté d'être placé au même niveau. Et on peut hasarder que Hateful Eight a d'ores et déjà sa place parmi les grands classiques américains.

  22. Première
    par David Fakrikian

    Si l'on pousse la porte de la salle de cinéma, c'est pour retrouver intacte la magie des films de 1977 et 1980. Et de ce côté-là, J.J. Abrams remplit sa part du contrat. Dès les premières images (pas de fanfare Fox en entrée, ni de château Disney, juste le logo Lucasfilm), le réalisateur verse dans la citation, sans se priver, sans se gêner. Voici donc un Star Wars fait par un fan, pour les fans. Simplement parce que J.J. Abrams aime ça. (...) Le voilà, le film que vous rêviez de voir en 1999 en payant votre place pour la Menace fantôme, avant de réaliser deux heures (ou deux minutes) après le générique défilant que Lucas vous avait dupés. Qu'on ne s'y trompe pas, cet épisode VII reste un produit ultra-calibré, écrit en comité pour plaire aux fans hardcore, et vendre des objets dérivés. Pas totalement sans surprise mais sciemment dénué de nouveauté. Un film conçu comme un reboot (spécialité de la maison J.J.), et une introduction fraiche à tout gamin qui n'aurait jamais vu les épisodes précédents (si, si, ils doivent bien exister, le dernier épisode de la prélogie date tout de même de dix ans, soit toute une génération). (...) Harrison Ford, s'investit comme on ne l'a plus vu le faire à l'écran depuis des années. Il faut dire qu'après le fiasco Indy 4, il ne pouvait pas se rater… On a presque la larme à l'œil de retrouver Han Solo (ainsi que l'inséparable Chewbacca, toujours joué par Peter Mayhew), comme des vieux potes perdus de vue depuis trop longtemps. Alors que Abrams déroule son histoire, on réalise peu à peu que Solo porte bel et bien le film sur ses épaules. Comme si, frustré par le Retour du Jedi en 1983, dans lequel le flibustier de l'espace devenait un personnage pathétique, périphérique, presque inutile, Abrams s'était senti le devoir de rectifier le tir. Dans tous les sens du terme… Ici, Solo tire en premier. Un nombre incalculable de fois. Et chacun de ces tirs sonne comme une résurrection, une revanche. La revanche du fanboy ! Ce parti pris de replacer Solo (de loin, le personnage préféré des spectateurs de la saga originale, avant même Dark Vador) au cœur de l'histoire, signe la réappropriation définitive de la mythologie par un fan. Par LES fans ! (...) Bien sûr, le film est loin d'être aussi réussi que les épisodes IV et V. L'action est trop rapide, le mixage sonore trop dense, pour laisser réellement les scènes respirer. J.J. Abrams est un réalisateur solide, mais il est trop froid et calculateur pour se risquer à devancer son public, ou chercher à l'étonner. Les moments de tension des deux films originaux (souvenez-vous, la danse de Vador face à Luke, avec le hum des sabro-lasers juste avant le combat dans l'Empire), et les moments d'émotion poétiques sont quasi-absents. Le dernier acte se perd dans une série de combats brouillons et mal agencés, avant un épilogue expédié en quatre plans. Si le Réveil de la Force déçoit, c'est bien ici, par l'absence de vrais morceaux de bravoure. (...) L'Episode VII est néanmoins une renaissance.(...) La saga Star Wars appartient désormais à nouveau à ceux qui ont fait son succès. (...)

  23. Première
    par Christophe Narbonne

    Prequel (l’action se situe en 1981 et met en scène des héros similaires) et remix à la fois (après Piège de Cristal, 58 minutes pour vivre comme référence), La Tour 2 raconte comment deux neuneus (des pilotes brillants rendus complètement cons lors d’un test de centrifugeuse !), bagagistes à "Aurly Ouest", vont se retrouver confrontés à des cyberterroristes qui menacent la sécurité aérienne française. Ces derniers, surnommés Les Moustachious et portant des masques qui renvoient aux Anonymous, illustrent l’aller-retour permanent que le film effectue entre passé et présent, entre le délire potache et le commentaire post-moderne, entre sa propre mythologie (le culturiste Peter Mc Calloway a enfin un visage !) et l’histoire de France (le ministre de l’intérieur qui se rêve à la culture imagine la Fête de la Musique devant des collaborateurs atterrés). Une véritable tambouille pop qui carbure plus que jamais aux dialogues surréalistes et au slapstick sans renier son esprit franchouillard. Scènes instantanément cultes, duo toujours au point, seconds rôles hilarants (dont celui tenu par la fidèle Marina Foïs, qui incarne une assistante "control-freak")…, La Tour 2 tient toutes ses promesses, et plus encore grâce à la performance absolument magistrale de Philippe Katerine, le cadeau Bonux du film. En psychopathe qui maltraite la langue de Molière à longueur de phrases, le chanteur fantasque fait une composition à l’anglo-saxonne, totalement originale, hyper incarnée et décomplexée, mais sans être en roues-libres pour autant. Nul doute que son Moustachious en chef va faire date.

  24. Première
    par Julia Beyer-Agostini

    À la mort de sa mère, un jeune chanteur quitte sa campagne pour réussir à Paris. Si le réalisateur retrouve le thème de l’homosexualité et le dispositif filmique amateur déjà convoqué dans Les Yeux brouillés et Omelette, tout sonne cruellement faux dans Le Chanteur, film "musical" hypercaricatural digne d’une émission de téléréalité.

  25. Première
    par Christophe Narbonne

    Tout le monde se souvient de cette jeune Pakistanaise victime d’un attentat destiné à la priver de sa liberté d’expression. Filmée à Londres où elle vit avec sa famille, Malala témoigne. Ce documentaire, qui n’échappe pas au portrait offi- ciel (le pouvait-il ?), parvient à poétiser ponctuellement son propos à coups de gracieux passages animés. 

  26. Première
    par Mathias Averty

    Le vénérable Truong, maître d’armes de l’Empereur, voit ses vieux jours arriver et se cherche un successeur. Ce petit conte évoque l’esprit asiatique et les arts martiaux avec un ton minimaliste et burlesque assez inédit. Mais si l’ensemble est plutôt joli, on regrette que la mise en scène ne soit pas toujours aussi adroite que ses habiles combattants. 

  27. Première
    par Mathias Averty

    En Algérie, les journalistes d’El Watan jouent en permanence à cachecache avec le gouvernement pour garder une ligne éditoriale critique et pertinente. Dommage que ce documentaire, à la réalisation soignée et intelligente, se borne à nous enfermer dans les salles de rédaction du quotidien, au lieu de nous inviter sur le terrain. 

  28. Première
    par Damien Leblanc

    De l’urbanisme de Saint-Pétersbourg aux étendues sauvages de la banquise, le dessin épuré de Rémi Chayé épouse avec vivacité le parcours d’une jeune frondeuse qui se sent à l’étroit dans les intrigues de palais (le début du film évoque Le Guépard) et part à l’aventure pour restaurer l’honneur de son ancêtre. Sorte de version enneigée du Secret de La Licorne, cette ode au voyage transforme la quête individuelle en destin collectif et se libère joyeusement des convenances esthé- tiques (une chanson pop de Syd Matters vient ainsi magnifier la fugue de notre héroïne du XIXe  siècle). Confrontant l’âme russe à une soif de découverte digne de Jules Verne, ce spectacle plein d’allant conserve jusqu’au bout son audace fédératrice. 

  29. Première
    par Isabelle Danel

    Après Week-end (2012), sur la rencontre amoureuse de deux jeunes hommes, Andrew Haigh met au centre de ce nouveau film un vieux couple, Kate et Geoff Mercer, à la veille de fêter leurs quarante-cinq ans de mariage. Une lettre leur annonce que le corps de Katya, fiancée de Geoff disparue alors qu’ils faisaient de l’escalade en montagne, vient d’être retrouvé, cinquante ans après. Cette observation minutieuse et sensible des ravages mentaux d’une jalousie rétrospective n’évite pas la pesanteur des dialogues, ni des symboles (le grenier et sa valise de photos). Mais Tom Courtenay, tout en silences et hésitations, et Charlotte Rampling, qui semble se craqueler intérieurement de douleur, font des miracles. 

  30. Première
    par Isabelle Danel

    Marie aime passionnément son mari, Sam, au chômage depuis deux ans. Mais trois déménagements et les menaces des huissiers pourraient bien avoir raison de sa tendre patience, d’autant qu’un riche inconnu lui fait une cour assidue. Leur fille Alexia, qui joue du piano chez une voisine aisée, a peut-être trouvé une solution... Cette comédie foldingue à (double) fond social est une joyeuse surprise. Bien écrit et dialogué – le réalisateur s’est associé à Mika Tard et Déborah Saïag de Foon, et à Nicolas Bedos –, le film, cruel, drôle, amoral, avance sans temps mort. Le rythme inimitable d’Édouard Baer et de Sandrine Kiberlain, épatants, y est d’ailleurs pour beaucoup.