1. Première
    par Frédéric Foubert

    Après les petites filles, les petits garçons. Après les pensionnaires en jupes plissées et socquettes blanches d’Innocence (2005), voici les cobayes mâles d’Évolution, triturés et "pré- parés" par leurs mamans afin qu’ils puissent donner la vie. La filmo de Lucile Hadzihalilovic se résume à deux titres mais elle est d’une cohérence impérieuse et d’une puissance mythologique rare. Envisageant l’enfance comme un continent aux lois obscures, chaque film reformule la même question : c’est comment la vie quand on est grand? Et, à chaque fois, la simplicité absolue de la métaphore que la réalisatrice file (le passage à la puberté) l’autorise en retour à investir ses images d’une complexité esthétique et poétique inouïe. Le chef opérateur surdoué Manu Dacosse (Amer, Alléluia) orchestre ici un déchaînement plastique sidérant, aux effets quasi hallucinatoires. On regarde Évolution comme on plongerait dans un puits sans fond, rempli de peurs primales et de questionnements irrésolus. On se frotte les yeux. Dans le registre du bizarre, du conte noir, du cauchemar éveillé, vous ne verrez a priori rien de plus beau cette année. 

  2. Première
    par Bernard Achour

    Parfois rigolotes quand on les lit sur Internet, les pastilles « Solange te parle » le sont beaucoup moins au cinéma. Statiques, maladroits, surécrits, les atermoiements phobiques de cette jeune névrosée2.0 échouent à prendre le pouls de l’ultramoderne solitude.

  3. Première
    par Christophe Narbonne

    Il y a une envie louable de dénoncer une mafia silencieuse (celle du Net et de ses psychopathes masqués) dans ce portrait d’un homme piégé, hélas trop sommaire et exagérément crapoteux. Une longue bande-annonce contre la violence virtuelle. 

  4. Première
    par Christophe Narbonne

    Le combat d’immigrés pour obtenir le statut de réfugiés au Royaume-Uni. Centré sur trois jeunes et leur tuteur, ce Samba british se disperse un peu mais montre que, de l’autre côté de la Manche, les problématiques sont les mêmes que chez nous. 

  5. Première
    par Mathias Averty

    En immersion chez les bergers, Jérôme Ségur nous invite à comprendre pourquoi le problème du loup est autant une lutte idéologique qu’écologique. Un documentaire passionnant qui tiendrait presque du western tant ses protagonistes ont les crocs.

  6. Première
    par Julia Beyer-Agostini

    Ce documentaire atypique nous propose de suivre, durant plusieurs séances, une dizaine de patients dans le cabinet d’un psychiatre. Loin d’être inintéressante sur le fond, l’expé- rience s’avère quelque peu répétitive à cause de son absence de mise en scène.

  7. Première
    par Christophe Narbonne

    L’histoire – vraie - est incroyable : en exil au Danemark pour échapper à l’épuration, Céline reçoit la visite d’un fan enthousiaste, un intellectuel juif. Leur rencontre, fondée sur le principe de l’arroseur arrosé, produit quelques scènes d’une méchanceté rendue roborative par le jeu outrancier de Denis Lavant qui, clopin-clopant, transmet physiquement l’horrible moralité du bonhomme. Tourné quasiment en huis clos, le film ne brille ni par sa mise en scène ni par la confrontation à l’issue prévisible, mais par le personnage ambigu de l’épouse de Céline, formidablement interprétée par Géraldine Pailhas.

  8. Première
    par Bernard Achour

    Dans la jungle colombienne, une enfantsoldat de 13 ans, enceinte, se voit confier la garde d’un nourrisson, celui du chef du camp. D’une force impressionnante et d’une tonalité inédite dans son approche de la guerre (oui, on couche entre militaires, oui, les combattantes de tout âge donnent la vie avant de la prendre à leurs ennemis ou de la perdre elles-mêmes, oui, les chefs de peloton sont aussi des pères), cette apnée virtuose au cœur d’un enfer où les cris des nouveaunés se mêlent au fracas des embuscades démarre fort. Mais si elle parvient à conserver son intensité, sa deuxième partie aligne des péripéties plus classiques et prévisibles qui en amoindrissent l’impact final. 

  9. Première
    par Isabelle Danel

    Dieumerci sort de prison et veut devenir acteur. Son professeur lui assigne un camarade de répétitions, sans logis ni vergogne, Clément… Centré sur un personnage dévasté par un drame et qui tente de se reconstruire, le film vise la comédie initiatique, en jouant sur les ressorts de ce duo mal assorti. Le tout donne un résultat hybride, parfois drôle, parfois émouvant, mais manquant de colonne vertébrale. Lucien Jean-Baptiste confirme un vrai tempérament de comédien ; pour l’écriture et la réalisation, après la réussite de La Première Étoile et la déception de 30° couleur, il lui reste à canaliser ses belles ambitions

  10. Première
    par Christophe Narbonne

    On aime bien avoir des nouvelles de Dominik Moll. Le réalisateur ne nous en avait pas donné depuis Le Moine, tentative mal récompensée de film fantastique à l’ancienne. Retour à ses obsessions avec Des nouvelles de la planète Mars qui, sous couvert de chronique intimiste lambda, laisse affleurer une angoisse diffuse et une forme subtile de fantastique domestique. Beaucoup moins dérangeant que Harry, un ami qui vous veut du bien et que Lemming, le nouveau Moll assume sa part de légè- reté bienvenue, sans renoncer au vertige existentiel. Mise en valeur par la folle gestuelle de Vincent Macaigne, la performance en retenue de François Damiens illustre à merveille la dimension « martienne » d’un film qui ne cherche pas à convaincre mais à bousculer

  11. Première
    par Sylvestre Picard

    Eilis, une jeune irlandaise, débarque à New York. Nous sommes en 1952. Elle se retrouve tiraillée à la fois entre deux prétendants et deux pays, le sien et les États-Unis. Les couleurs pastel, la narration douce, la réalisation proprette de John Crowley et la photographie d’Yves Bélanger (chef opérateur des mélos aveuglants de Jean-Marc Vallée) donnent à Brooklyn l’apparence d’un reportage rétro et mignon, tiré tout droit d’un numéro du magazine Life sur l’immigration irlandaise des années 50. Il est transcendé par l’interprétation fragilement modeste et d’une incroyable retenue de cette jeune fille à l’aube de sa vie adulte. Saoirse Ronan n’a pas volé sa nomination à l’Oscar

  12. Première
    par Bernard Achour

    Trente-sept ans après son chef-d’œuvre Corps à cœur, somptueux mélodrame sur la passion charnelle entre un jeune homme et une femme beaucoup plus âgée, l’attachant franc-tireur Paul Vecchiali continue de creuser le sillon des sexualités "alternatives". En l’occurrence, le stratagème érotique élaboré par une épouse qui se croit trompée pour séduire un acteur gay en perte de vitesse. Entre moments de grâce, trouvailles visuelles, coups d’éclat narratifs, complaisances d’auteur (notamment musicales) et touchante approximation de certains comédiens, le réalisateur témoigne pour ses personnages d’une empathie qui fait tout le prix de son cinéma frondeur, artisanal et passionné.

  13. Première
    par Damien Leblanc

    Rares sont les films français capables de faire surgir avec inspiration des univers peuplés de fantômes et de souvenirs enfouis. Tel est pourtant le miracle qui advient au cœur d’un décor labyrinthique (le campus de Villejean à Rennes), où une enseignante en histoire de l’art redécouvre les lieux de sa jeunesse tandis qu’un étudiant lunaire cherche, lui, à fuir ses origines. La réalisatrice use d’une superposition de temporalités où se déploient plusieurs points de vue et offre un sublime écrin formel à ses personnages. Ils se réinventent au contact de la mémoire collective bretonne, qui dévoile ses multiples visages. L’émotion s’invite tout au long de cette hypnotique odyssée sensorielle. 

  14. Première
    par Isabelle Danel

    Après De l’autre côté de la porte, fiction inspirée de la réalité (sortie chez nous en 2015), Laurence Thrush signe un documentaire mâtiné de fiction. Une vieille femme solitaire nommée Cynthia meurt dans un hôpital de Los Angeles, et seuls les préposés présents (infirmières et travailleurs sociaux, dans leur propre rôle) en font cas : suivant la procédure, ils cherchent ses parents, ses voisins et retracent la vie de la défunte. Filmé dans un superbe noir et blanc, ce beau sujet est entravé par des flash-back montés en dépit de la chronologie afin de prouver que tout cela n’est qu’un cercle. Et que d’autres sont morts ou mourront dans l’indifférence… Vicieux et cruel. Plus de simplicité n’aurait pas nui.

  15. Première
    par Isabelle Danel

    Condamnée à perpétuité pour meurtre, Leila est libérée après douze ans de prison et envoyée chez un prêtre aveugle pour l’aider à répondre aux lettres des fidèles demandant conseil. Même si les personnages quittent parfois la maison pour son jardin, le film fonctionne comme un huis clos. La mise en scène, remarquable, cerne chacun dans ses certitudes et questions, enfermé qu’il est dans sa tête et son "rôle". L’écriture est parfois paresseuse et le ressort dramatique trop voyant (soudain, les lettres se tarissent). Mais le face-à-face de cette femme revenue de tout et de cet homme de Dieu est touchant. Kaarina Hazard et Heikki Nousiainen sont deux blocs d’humanité d’une force étonnante

  16. Première
    par Gérard Delorme

    S’inspirant des romans d’arts martiaux de la dynastie Tang (les mêmes qui ont inspiré les somptueux wu xia pian de King Hu), Hou Hsiao-hsien a pris son temps (une dizaine d’années de préparation) pour en donner son interprétation très personnelle. Le résultat est splendide, mais potentiellement déroutant : il se voit moins comme un récit conventionnel rempli d’action que comme un opéra qui se comprendrait mieux accompagné d’un livret. Les ellipses sont nombreuses et la logique fuyante, mais les paysages, les sons, la musique et les gestes sont suffi samment éloquents pour exprimer la discrète et intense beauté de ce drame intime, résumé par la conclusion qu’adresse la nonne à son élève : "L’art des armes est sans cœur. Ta technique est irréprochable, mais ton âme est gouvernée par tes sentiments."

  17. Première
    par Bernard Achour

    C’est un étonnant projet à double vocation auquel s’est attelée la cinéaste (BronxBarbès) et documentariste (Si bleu, si calme) Éliane de Latour. Artistique d’abord : arpenter les bidonvilles d’Abidjan pour photographier le quotidien insoutenable des prostituées. Humanitaire ensuite : consacrer l’argent tiré de ces clichés à l’amélioration de leurs conditions de vie. À l’aide de splendides images tournées en numérique, le film parvient à décrire le processus d’apprivoisement préalable à la reconnaissance de la dignité de ces femmes que tous rejettent. Comme un prélude à la recherche poignante de la beauté dans la misère. En dépit d’une compassion parfois un peu maniériste, il atteint incontestablement son double objectif. 

  18. Première
    par Gérard Delorme

    Un médecin neurologue se rend compte que la pratique intensive du football professionnel provoque des lésions cérébrales et donne l’alerte. L’enjeu est tel qu’il appelle une réaction dont l’ampleur sera disproportionnée. Ancien journaliste, attiré par les révélations (Parkland, Secret d’État), Peter Landesman s’attaque ici au football américain, une industrie qui fait gagner à la National Football League des millions de dollars. L’histoire n’est pas si différente de celle du tabac dont les effets nocifs sur la santé ont été prouvés sans que l’industrie ne désarme pour autant. Mais nous ne sommes pas dans Révélations, de Michael Mann, et à force de maladresses et d’incongruités, l’histoire paraît trop artificielle pour être crédible. L’importance accordée à Pittsburgh donne l’impression sans doute involontaire que le problème est limité à cette ville. Plus gênant, la crédibilité de Will Smith, qui incarne un scientifique rigoureux mais croyant, est entamée par son interprétation du personnage qu’il joue comme un dévot à la limite de la bigoterie.

  19. Première
    par Vanina Arrighi de Casanova

    Room se divise en deux parties inégales. La première moitié du film est confinée entre les quatre murs d’une pièce exiguë et met en scène le quotidien d’une mère et son fils. Le point de vue se partage entre les deux personnages et les plus belles idées appartiennent à Jack, garçon de 5 ans né en captivité, qui n’a jamais vu le monde extérieur. Sa manière de nommer la réalité – il personnifie leur prison en l’appelant "Room", sans article – et d’en appréhender le peu qui lui est accessible produit une poésie troublante, émouvante sans verser dans le pathos. La mère, qui ne tient que pour lui, semble glisser lentement vers l’abîme. Puis le film perd une grande partie de sa force en sortant de la Room, même s’il offre au passage une superbe séquence d’évasion. Petite œuvre délicate inspirée d’histoires vraies qui passionnent les JT (Natascha Kampusch, Elisabeth Fritzl et autres destins sordides), ce drame de Lenny Abrahamson (celui qui a embauché Michael Fassbender pour le cacher sous une tête en papier mâché dans Frank) a pris de l’ampleur au fil des festivals et de la saison des prix – à l’heure où on écrit, il fait partie des favoris aux Oscars. Une reconnaissance qui pourrait presque lui nuire car il ne s’apprécie jamais mieux que dans ce cadre, modeste, fragile, de la sensation indé auquel il appartient. 

  20. Première
    par Eric Vernay

    Guy Ribes n’est pas un grand peintre, mais plusieurs... C’est en tout cas ce qu’il a eu le culot de faire gober aux experts durant trente ans. Un escroc, ont dit les juges. Un génie de l’illusion, plaide ce documentaire malicieux, fasciné par le truculent faussaire... sans être tout à fait dupe des fanfaronnades de cet homme de l’ombre, enfin célébré.

  21. Première
    par Mathias Averty

    Difficile de dénoncer la prostitution infantile en Inde sans sombrer dans le voyeurisme glauque. Pourtant, Partho Sen-Gupta s’en sort avec habileté en mélangeant l’intrigue de son film noir avec un conte macabre diablement bien réalisé. Seul l’aspect répétitif de l’histoire nuit à la force de cette déambulation onirique inquiétante.

  22. Première
    par Bernard Achour

    Poignant sans jamais verser dans le pathos, ce film évoque un jeune trader, qui a réussi aux États-Unis, se lançant sur les traces de son père, une immense vedette de la musique marocaine, qu’il n’a plus vu depuis trente ans. Quête des racines, révélation, jeu de piste mémoriel, réflexion historique... L’Orchestre de minuit fait preuve de bout en bout d’une véritable noblesse d’écriture, d’interprétation et de mise en scène.

  23. Première
    par Damien Leblanc

    Trentenaire timoré, Rémi mène une paisible vie d’employé jusqu’à ce que son "double" fasse son apparition sans pour autant perturber outre mesure son entourage. Inspirée librement du roman, Le Double, de Dostoïevski, cette comédie sur la dépossession de l’identité surprend par sa douceur, mais la portée romanesque s’avère vite limitée à cause de la fantaisie surfaite des personnages

  24. Première
    par Damien Leblanc

    En suivant le périple d’un agriculteur veuf qui fait la route des vins avec son fils, le duo Kervern-Delépine souhaite insuffler une tendresse inédite à sa filmographie. Mais il ne suffit pas d’un Gérard Depardieu à l’impeccable délicatesse ni d’une exaltante musique signée Sébastien Tellier pour transformer en grande œuvre sentimentale un road-movie à la structure paresseuse. À force de tabler sur un enchaînement de rencontres avec des femmes aux désirs imprévisibles, les cinéastes, malgré un art intact du contre-pied comique, sacrifient les exigences de rythme les plus élémentaires et laissent leurs personnages à l’état d’ébauches émotionnelles.

  25. Première
    par Caroline Veunac

    Alors qu’elle est en couple avec un chic type, Alice, par crainte de mourir idiote, le quitte pour se remettre sur le marché de la drague. Coachée par Robin, une "serial-fuckeuse", l’oie blanche apprend à profiter de son célibat. Voilà une post-comédie romantique résolue à piétiner la quête aliénante du big love sur le mode "ma plus grande histoire d’amour, c’est moi". On en a connues de plus corrosives (Bachelorette) et de plus émouvantes (5 ans de réflexion). Célibataire, mode d’emploi, qui avait pourtant de quoi s’amuser avec les mœurs de la génération Tinder, opte pour une approche modérée. Résultat : un produit plaisant mais timoré, sauvé par un casting attachant

  26. Première
    par Vanina Arrighi de Casanova

    Il est ambitieux de titrer un drame amoureux Éperdument. Adapté du roman de Florent Gonçalves Défense d’aimer, le film de Pierre Godeau n’a pas l’intensité de cet adverbe, même s’il tient une part de sa promesse : se perdre (dans l’amour). Il expose ainsi les complications que devra affronter la détenue en convoitant le directeur de la prison où elle purge sa peineet, surtout, la mise en péril de la vie rangée de ce fonctionnaire marié et père de famille, prêt à tout foutre en l’air pour vivre cette passion interdite. Éperdument ne tire pas sa force de la violence des sentiments, mais de la rencontre entre deux planètes éloignées: Adèle Exarchopoulos, façonnée par le naturalisme sauvage de Kechiche, et Guillaume Gallienne, sociétaire bien rangé de la ComédieFrançaise, tous deux césarisés la même année pour des incarnations aux deux extrémités du spectre du jeu d’acteur. Le rapprochement des deux produit l’ardeur dont manque un peu la mise en scène.

  27. Première
    par Christophe Narbonne

    La musique nourrit encore le nouveau Felix Van Groeningen qui, après Alabama Monroe, confirme son talent pour raconter de grandes tragédies familiales transfigurées par une bande-originale géniale. Variété, rock, electro participent d’une histoire euphorisante qui épouse les caractères passionnés des personnages principaux confrontés à leurs démons et à leurs aspirations contraires. Cette volonté d’imprimer du rythme, de procéder par ellipses brutales ne va pas sans quelques accrocs : le film manque de respirations et quelques personnages secondaires sont sacrifiés. La générosité de FVG, son sens du portrait, sa vision d’un cinéma total emportent néanmoins facilement l’adhésion. 

  28. Première
    par Bernard Achour

    On n’a rien contre l’originalité ou la loufoquerie. Reste qu’à ce niveau-là, le seuil d’acceptation n’est pas loin d’être atteint. Soit un exbanquier (sosie de Manuel Valls!) foudroyé par sa découverte des grands vins, embarqué au commissariat le temps d’un interrogatoire en flash-back pour déterminer s’il a assassiné son épouse. Parabole sur les ravages collatéraux d’une passion, polar truffé d’indices contradictoires, bouffonnerie surréaliste aux bifurcations pour le moins opaques (Lambert Wilson, incompréhensible gourou d’une minisecte tout aussi nébuleuse)... Tout ceci est très soigné, ponctuellement accrocheur, mais à l’arrivée, on se demande : "So what?"

  29. Première
    par Sylvestre Picard

    On y croyait, un peu, à cause de l’absurdité même du projet. Donner une suite quinze ans plus tard à Zoolander, grand film idiot qui a attiré royalement 146558 spectateurs en France et n’a pas marché dans une Amérique de l’après-11-Septembre qui n’était pas prête à rire à nouveau. Ben Stiller a beau shooter énergiquement sa suite comme un film de super-héros sur le retour (le prologue avec la mort de Justin Bieber filmé comme un Marvel), le résultat est un échec quasi total, imputable au script de Justin Theroux (coauteur de Tonnerre sous les tropiques), pour qui le seul moteur comique est la répétition systématique des vannes du premier volet. Le blue steel, le orange-mocha-frappucino, Billy Zane et les orgies de Hansel : Theroux copie-colle sans distinction ni imagination. Tout ce qui était rafraîchissant de bêtise en 2002 devient un embarrassant bégaiement. Le temps que Will Ferrell débarque dans le dernier tiers film pour relever le niveau (la scène de son évasion est splendide), il est déjà trop tard. Ceux pour qui Zoolander fait figure de film référent vont souffrir, les autres vont simplement s’ennuyer. Pendant ce temps, dans le monde réel, Ben Stiller a fait la promotion du film vêtu des fringues de son double, en se prenant en photo avec la plus longue perche à selfies. Vous rirez bien moins devant Zoolander 2.

  30. Première
    par Caroline Veunac

    Ça démarre à peine et déjà, en sélectionnant sur notre juke-box mental un souvenir d’E.T. qui se superpose à l’introduction du jeune héros de Midnight Special, Jeff Nichols affiche ses intentions. Son quatrième film sera un hommage à l’imaginaire du Spielberg des années 70-80, plus généralement à la SF de l’époque, et même, précise le réalisateur, "aux films de course-poursuite avec le gouvernement comme Starman, Rencontres du troisième type etE.T. l’extraterrestre." Car on apprend d’emblée qu’Alton est en cavale avec son père Roy après que ce dernier l’a soustrait au Ranch, une secte où les pouvoirs du gamin de 8 ans – son regard laser transmet la prescience d’un « outremonde » – en font une quasi-divinité. Affublé de lunettes de plongée, le fils dévore des comics de Superman à l’arrière de la Chevrolet que Roy et son vieux copain Lucas font tracer dans le noir, vers un lieu, LE lieu, révélé par ses prophéties. Que se passera-t-il là-bas? On ne le saura qu’au terme d’un road-movie à travers une Amérique intemporelle, succession de champs de blé et de stations-service désertes où les cabines téléphoniques – à pièces – se mettent toutes à sonner en même temps. Mythologie automobile face à la puissance occulte d’un territoire monstre, émergence du surnaturel dans une Amérique où la famille nucléaire est le lien perpétuellement défait... Aux motifs spielbergiens s’attachent des citations presque directes, à Rencontres du troisième type surtout, dans lequel un autre Roy roulait aussi, sur les traces d’un lieu pressenti par des visions. Midnight Special s’offre même un personnage d’expert dont le nom a une consonance française, Paul Sevier, double du Claude Lacombe jadis interprété par François Truffaut. Mais dans Midnight Special, les échos les plus manifestes ne sonnent pas comme des clins d’œil. À la différence de J.J.Abrams dans Super8, Nichols ne laisse pas le geste mémoriel prendre le pas sur l’actualité de son regard. Ces référencesil les fond dans la matière du film, dont le cadre et la couleur restituent la sensation 80s avec une grande pureté, sans qu’il y ait besoin d’en rajouter dans le détail fétichiste. Pas d’aplomb postmoderne ni de griserie rétro : cette simplicité dans la manière de rendre hommage réduit paradoxalement la distance où devrait se loger la nostalgie. C’est ainsi que Midnight Special ressemble plus à un film des années  80 qui regarde vers aujourd’hui qu’à un film d’aujourd’hui qui se souviendrait des années 80. Une fable pour ici et maintenant, dont la clé serait prospective. "Alton est plus important", assène Roy à Lucas lorsque son ami hésite à tirer sur qui se met en travers de leur chemin. Plus important que tout, l’enfant n’est pas roi parce qu’il flatte le culte régressif des adulescents grandis sous Reagan, mais parce qu’il est celui qui, demain, emportera l’humanité loin d’un monde subclaquant. Fini les pères fondateurs, lestés par leurs corps trop lourds, place aux fils extraterrestres, de vide et de lumière. Si Midnight Special célèbre à la façon de Spielberg le pouvoir de l’enfance, c’est comme ultime recours quand il ne s’agit plus que de sauver ce qui peut encore l’être. L’âme des enfants d’abord.