1. Première
    par Thierry Chèze

    Ils sont venus ils sont tous là : Johnny Depp, Penelope Cruz, Michelle Pfeiffer, Judi Dench, Willem Dafoe, Daisy Ridley… Comme 43 ans plus tôt, Lauren Bacall, Sean Connery, Jean-Pierre Cassel, Ingrid Bergman, Richard Widmark ou Anthony Perkins avaient répondu présent devant la caméra de Sidney Lumet. Réunir une pléiade de stars semble un passage obligé dès qu’on souhaite porter à l’écran ce célèbre roman publié en 1934 par Agatha Christie. Il faut que ça brille ! Et c’est hélas la même logique qui semble avoir prévalu dans la tête de Kenneth Branagh. On le sait amoureux de théâtre. On a admiré son Henry V qui l’a révélé à la fin des années 80. Mais ici c’est précisément cet aspect si théâtral, trop théâtral qui le perd. D’une mise en scène ampoulée qui sonne faux dès sa scène d’ouverture au cœur d’un Jérusalem de carton-pâte à son interprétation tout en cabotinage d’Hercule Poirot, le célèbre détective chargé de trouver le meurtrier d’un riche américain au cœur du mythique Orient-Express.

    Pour briser le carcan possiblement étouffant d’un huis clos ferroviaire, Branagh a décidé donc d’en faire des tonnes. Comme s’il ne faisait pas confiance à l’implacable mécanique de ce récit devant laquelle tous les spectateurs ne seront pas égaux. Si vous n’avez ni lu Christie, ni vu l’adaptation (par ailleurs dispensable) de Lumet, celle-ci devrait vous tenir en haleine jusqu’à sa résolution finale au fil de ses rebondissements rythmés. Mais si vous connaissez déjà la fin d’un des meilleurs whodunits de l’histoire, le temps risque de vous paraître bien long. Tant justement Branagh semble vouloir à la fois épater la galerie et s’amuser au sens premier du terme comme pour faire diversion. En vain la plupart du temps, donc. Sauf ça et là, le temps notamment d’une scène assez impressionnante où tous les personnages sont réunis pour le dénouement autour de Poirot comme les Apôtres autour du Christ dans La Cène. Par son extravagance enfin mise au service de son intrigue, la dernière partie du film surclasse d’ailleurs son entame. C’est bien mais un peu tard. Et ne justifie nullement l’adaptation de Mort sur le Nil que Branagh semble nous promettre.

  2. Première
    par Thierry Chèze

    Voilà un peu plus de 20 ans, le belge Antoon Krings créait Drôles de petites bêtes, devenu au fil des albums (plus de 60 à ce jour) une collection qui fait référence dans l’univers de la littérature enfantine. Déjà portée sur le petit écran à travers une série animée, elle connaît sa toute première vie au cinéma, sous la direction de son créateur. Une très jolie réussite par la qualité graphique de son animation. Mais aussi et surtout par son récit qui ne confond jamais simplicité et simplisme. Soit les aventures d’Apollon le grillon, artiste vagabond complice bien malgré lui d’un complot fomenté par la guêpe Huguette, assoiffée de pouvoir, pour écarter du trône sa cousine Marguerite, la Reine des abeilles. Krings et son complice Arnaud Buron savent donner du rythme à ce récit et y développer une double lecture sociale et écolo dans la description de cette ruche où le pollen se fait de plus en plus rare. Car Drôles de petites bêtes dénonce habilement travailleurs aliénés (les ouvrières dans la ruche) et surexploitation dangereuse de ressources naturelles dans un monde qui semble sourd à ces deux problématiques. Le tout sans jamais quitter la route joyeuse du divertissement. Il y a du La Fontaine chez Krings.

  3. Première
    par Thomas Baurez

    Rappelons-nous au bon souvenir d’Aurore de Blandine Lenoir qui faisait d’une quinqua (Agnès Jaoui en l’occurrence), une héroïne désirante et désirée, cassant un peu la routine d’un cinéma volontiers sexiste dès qu’il s’agit d’envisager une femme autrement que dans la fleur de l’âge. Cette Fiancée du désert de Cecilia Atan et Valeria Pivato, lui ressemble un peu. On suit une femme de 54 ans en plein désert affectif (la pimpante Paulina Garcia) qui va retrouver matière à s’épanouir après sa rencontre avec un homme tout aussi mûr (le faussement bourru Claudio Rissi) L’idylle qui avance sur des œufs (et du coup oublie de sortir de sa coquille !) est censée s’épanouir au grand air, le longs des interminables routes au milieu de la pampa argentine, cadre (sur)signifiant de cette romance. C’est mignon, à défaut d’être emballant. Aurore avait bien plus d’allure. 

  4. Première
    par Thierry Chèze

    Ne vous laissez pas effrayer par sa durée : ses 2h57 qui, inévitablement, donnent ça et là quelques coups de mou dans le récit mais sans en endommager la puissance. Car L’usine de rien constitue vraiment un geste cinématographique à part. A l’image de Charlotte Pouch et son formidable et récent Des bobines et des hommes, le portugais Pedro Pinho raconte la réaction d’ouvriers à l’annonce brutale de leurs licenciements qui vont décider d’occuper leur usine puis d’en prendre les rênes et d’imaginer de nouvelles façons de travailler. Sauf que, contrairement aux premières apparences, L’usine de rien n’est pas un documentaire. Car si ses protagonistes ont bien vécu une grande partie de ce qu’on voit à l’écran, ils rejouent ces jours douloureux au cœur d’une fiction aux accents de vérité déchirants. Comme un exorcisme sous le regard d’un cinéaste qui fait corps avec eux. Qui ne cherche jamais, avec condescendance, à les caresser dans le sens du poil : L’usine de rien pointe les dilemmes de beaucoup, entre leur intérêt personnel et celui du collectif. Mais qui les emmène dans un voyage en cinéma où soudain surgissent à l’écran un moment de comédie musicale ou une échappée irréelle dans un marécage peuplé d’autruches. A l’écran, on ne sait donc jamais ou presque à quoi s’attendre. Pinho et ses complices nous embarquent dans un mix parfait entre réalisme et baroque. L’art de parler d’emploi en faisant fi de tout mode d’emploi.

  5. Première
    par Christophe Narbonne

    Après L’été des poissons volants, son formidable premier long métrage sur le sort injuste réservé aux indiens Mapuche, la chilienne Marcela Said continue son exploration des tabous nationaux. Elle brosse ici le portrait d’une quadragénaire malheureuse en mariage qui s’éprend de son prof d’équitation, un ex-colonel repentant. Et cette aventure de rejaillir sur la propre histoire familiale de l’héroïne… Avec un sens de l’ellipse bienvenu, Said dresse le constat effroyable de la reproduction du mal dans un environnement où tout est pourtant fait pour l’empêcher. 

  6. Première
    par Thomas Baurez

    Banlieue de Naples. Une bicoque au milieu d’un centre pour enfants défavorisés. A l’intérieur, la femme d’un mafioso avec ses deux enfants. Giovanna (Raffaella Giordano impériale) qui s’occupe dudit centre, se demande bien quoi faire de ces locataires plutôt encombrants. L’intrusa sonde la violence indirecte engendrée par l’univers mafieux et ses victimes collatérales. Ici en l’occurrence, une mère et ses rejetons obligés de vivre cachés et silencieux en attendant que « leurs » bandits règlent leurs sales entreprises. Le va-et-vient des voitures aux vitres teintées et les fantasmes qu’elles suscitent, rend compte de cette impossible pesanteur dans un univers à priori préservé des menaces extérieures. La caméra de Leonardo di Costanzo reste à l’écart de ces « gens-là », les observent à distance pour mieux tisser ce lien invisible qui relie ceux qui sont tenus à l’écart d’un monde qui pourtant les fascine. En cela, L’intrusa est un faux film de mafia qui se joue des regards que l’on pose sur lui. Le crime hors champ, ne pouvant, on le sait, exister dans l’espace confiné de ce drame. Le film sépare si bien les choses que ce qu’il gagne en tension, il le perd un peu en rythme. On ne peut pas tout avoir.

  7. Première
    par Frédéric Foubert

    Tout au long de Lucky, il est question d’une tortue centenaire, propriété d’un gentleman excentrique interprété par David Lynch, qui, après plusieurs décennies paisibles passées aux côtés de son maître, a profité que la barrière du jardin soit ouverte pour foutre le camp. L’analogie est suffisamment appuyée pour qu’il n’échappe à personne que cet animal tenté de prendre la poudre d’escampette est une âme sœur de Harry Dean Stanton lui-même. L’acteur américain à la « gueule de chercheur d’or » (comme le disait magnifiquement le journaliste Philippe Garnier dans une nécrologie écrite pour Libération) est la star et le sujet de Lucky, dans la peau fripée d’un vieil homme, 90 ans et des poussières, vivotant dans un patelin paumé au milieu du désert, suivant scrupuleusement le même programme quotidien, sans ambition démesurée : réveil, exercice physique, café, clope, glande devant les jeux télé, clope, balade jusqu’à l’épicerie du coin, Bloody Mary avec les copains, une dernière clope, dodo. Et ainsi de suite, chaque jour que le Bon Dieu fait. Lucky (c’est son nom) a une révélation le jour où il tombe dans les pommes, comme ça, sans raison. Le médecin lui assure qu’il n’est pas malade, non, tout va bien, même pas un petit cancer des poumons, malgré les deux paquets par jour. Pourtant, la soudaine prise de conscience de sa mortalité va faire dérailler son train-train quotidien.

    Ritournelle mariachi
    Flâneur, le film se contente la plupart du temps de regarder Harry Dean Stanton faire ce qu’il fait (faisait) le mieux : rien de spécial. Juste être là, habiter l’espace de sa présence mi-inquiétante mi-amusée, marmonner des trucs, parfois sourire à pleines dents, en retroussant lentement les lèvres. Et puis pousser la chansonnette (sa spécialité) comme il le faisait dans Luke la main froide, Le Récidiviste, dans quasiment tous ses films en fait. En l’occurrence, ici, une ritournelle mariachi à vous fendre l’âme. À part ça, Lucky, avouons-le, tourne un peu en rond. Il lui manque un je-ne-sais-quoi, peut-être bien une, euh… intrigue ? À l’exception du suspense autour de la tortue égarée de David Lynch, ne cherchez pas, y en a pas. L’homme derrière la caméra, John Carroll Lynch (aucun lien) ne s’intéresse à rien d’autre qu’à Harry Dean. C’est sans doute lié au fait qu’il est lui-même principalement connu comme acteur de second plan. Il jouait le mari de Frances McDormand dans Fargo, le gros bonhomme patibulaire suspecté d’être le tueur fou de Zodiac… Ça y est, vous le remettez ? Pour des gens comme lui, Harry Dean Stanton est le saint patron, la figure tutélaire absolue, l’empereur des character actors, leur père à tous. 200 films au compteur, une Palme d’or pour son seul et unique premier rôle (Paris, Texas), des apparitions chez Peckinpah, Huston, Coppola, Milius, Carpenter, Scorsese… La plus grosse cote d’amour du métier, et un festival qui porte son nom dans son Kentucky natal (il devait y avoir une drôle d’ambiance cette année).

    Image indélébile
    Le respect et l’amour de John Carroll Lynch pour Stanton fait qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder Lucky la larme à l’œil. C’était censé être un hommage, c’est devenu une eulogie. D’autant plus émouvante si on a en tête les séquences soufflantes tournées par Lynch (l’autre, David) dans la dernière saison de Twin Peaks, diffusée l’été dernier, où le cinéaste à la banane argentée semblait déjà dire adieu à son vieil ami (quatre films ensemble, de Sailor et Lula à Inland Empire), en le filmant simplement sur un banc, contemplant le ciel, ébahi, comme stupéfait d’être encore en vie. Cette image indélébile plane au-dessus de Lucky. C’est encore à elle que l’on pense quand Harry Dean Stanton, dans les dernières minutes du film, contemple l’horizon, s’allume une dernière clope, puis sort du cadre, en souriant. 

  8. Première
    par Christophe Narbonne

    Une famille sous le soleil écrasant du Portugal. Jeux enfantins, corps sensuels… Tout semble aller pour le mieux sauf qu’un terrible secret va progressivement remonter à la surface et chambouler l’harmonie apparente. De ce secret (qu’on apprend assez vite, et brutalement) nous ne vous dévoilerons rien même si les sœurs Laperrousaz en font la raison d’être de leur premier long métrage, qui questionne le deuil et la résilience à travers, c’est son originalité, le prisme de l’enfance. Les véritables héroïnes du film sont en effet deux petites jumelles (comme les réalisatrices) qui vont devoir grandir à l’ombre d’un funeste tabou familial. Joliment elliptique, Soleil battant aligne ses vignettes impressionnistes avec presque trop d’évidence, la catharsis finale s’en trouvant quelque peu atténuée.

  9. Première
    par Christophe Narbonne

    Ce remarquable premier long métrage autopsie avec un peu de distance (l’action se passe en 2008), la société algérienne en train de panser les plaies de la guerre civile. Comme dans les films de Robert Guédiguian, tout passe par des dialogues, assez politisés, entre plusieurs personnages de différentes générations : il y a Amal et Amir, couple qui fête ses 20 ans de mariage dans une atmosphère électrique ; leur fils insolent, Fahim, qui traîne un spleen inavoué entouré de ses amis, le “punk religieux” Reda et la joyeuse Feriel. Au cours de 24 heures mouvementées, ils vont appréhender la difficulté d’avancer dans un pays où règne une omerta généralisée sur les événements passés… C’est un film bavard sur la difficulté de communiquer, où les choses graves sont expectorées brutalement, sans prévenir. Sophie Djama procède par des ruptures de ton qui donnent sa couleur mélancolique aux Bienheureux, traversé de longues plages d’errance dans un Alger très peu vivant, comme figé dans le temps. Puissant.

  10. Première
    par Thierry Chèze

    Pour commémorer les 40 ans de la disparition de Maria Callas, le photographe Tom Volf a vu les choses en grand. En proposant tout à la fois une expo à la Seine Musicale (dont les portes vont se fermer ce 14 décembre) et ce documentaire passionnant qui porte parfaitement son titre. Puisque la diva s’y raconte à travers un montage des innombrables interviews qu’elle a accordées, de ses prestations sur scène et de lettres envoyées à ses amies pour raconter ses joies, ses blessures et ses souffrances. Ces dernières sont lues par Fanny Ardant qui fut l’interprète de la Callas sous la direction de Franco Zeffirelli en 2002. A la toute première, on pense à la fausse bonne idée type tant on entend bien plus la voix de la comédienne que les mots de la Callas. Et puis, plus le film avance, plus la comédienne disparaît derrière la prose sensible de cette femme au destin hors norme tant dans son art que dans ses amours tumultueuses. Celle où elle décrit comment elle apprend par la presse le mariage de Jackie Kennedy avec Aristote Onassis, l’armateur grec qui partageait alors sa vie, se révèle tout particulièrement bouleversante. Si les passionnés de la Callas n’apprendront rien de fondamental sur sa vie, ils devraient cependant partager avec les profanes un réel plaisir devant ce remarquable travail d’archives et la façon dont Volf et son équipe ont su les retravailler et les agencer pour signer cet hommage qui se savoure, yeux et oreilles grands ouverts. 

  11. Première
    par Maxime Kasparian

    Pour son premier long-métrage, Juan Sebastian Mesa s’intéresse de près à la jeunesse de Medellin, à travers cinq amis qui vivent des arts de la rue et qui rêvent de voyage. Avec son choix du noir et blanc, le cinéaste renforce l’état d’esprit et la complexité de ses personnages, invisibles dans une société qui les dépasse, tout en apportant un aspect quasi documentaire intéressant sur la vie colombienne.

  12. Première
    par Sylvestre Picard

    Il y a trois ans, le premier Paddington accomplissait un petit miracle de cinéma : adapter les aventures d'un ourson héros de livre pour enfants (aussi connu en Angleterre que Winston Churchill) en un film héroïque et hilarant. On ne va pas laisser traîner les choses : Paddington 2 est largement à la hauteur du premier film. Paddington veut trouver un cadeau pour sa tante Lucy, et trouve un livre pop-up explorant Londres mais que convoite également Phoenix Buchanan, comédien sur le retour qui poursuit un mystérieux objectif.

    De l'ouverture (un flash-back sur l'adoption de Paddington, puis une plongée monumentale dans les plages du pop-up) à la conclusion (une course-poursuite palpitante entre deux trains), le réalisateur Paul King mélange habilement les grammaires de Wes Anderson et de Steven Spielberg. Le sens du cadre et des trouvailles poétiquement surréalistes du premier, et l'aventure émerveillée du second. Le mélange est délicieux, requinquant.

    Sans étouffer le supporting cast (le film s'envisage aussi comme une mécanique de seconds rôles parfaitement réglés), Hugh Grant emporte ici l'un de ses meilleurs rôles, en cabotin désargenté adepte du transformisme, qui vit dans une maison décorée à sa gloire et parle dans son grenier aux grands rôles qu'il a joués. A l'arrivée, Paddington 2 n'est pas loin du feelgood movie au sens le meilleur du terme : un film dont la bonté et l'innocence servent non seulement de moteur à l'aventure mais aussi de raison d'être. God save Paddington !

  13. Première
    par Frédéric Foubert

    Bienvenue à Suburbicon, le sixième long-métrage signé George Clooney, pourrait s’appeler Bienvenue à Charlottesville. L’acteur-réalisateur n’avait certes pas pu prédire les récentes éruptions de haine raciale en Amérique, mais impossible de ne pas penser à celles-ci quand, dans les premières minutes du film, on voit une famille noire emménager dans l’idyllique petite bourgade de Suburbicon, à la fin des années 50, et déclencher par leur simple présence la colère de leurs voisins blancs, qui sortent aussitôt les fourches et les drapeaux confédérés… Toute ressemblance avec l’actualité la plus brûlante ne serait certes qu’une pure coïncidence. Mais soulignerait également encore plus la dimension anti-Trump du film.

    Deux veines
    A l’origine, Clooney souhaitait raconter une histoire vraie, survenue à Levittown, Pennsylvanie, en 1957, une page d’histoire oubliée où des Blancs s’étaient opposés à l’installation d’une famille noire dans leur quartier. Mais, ne parvenant pas à trouver le bon angle d’attaque pour en tirer un scénario digne de ce nom, il s’est souvenu d’un vieux script des frères Coen, Suburbicon, que le duo était censé mettre en scène à la fin des années 90, puis avait fini par abandonner. Et c’est ainsi que la dissertation du citoyen Clooney sur le fossé racial en Amérique s’est métamorphosée en comédie zinzin dans la veine de Blood Simple et Fargo, avec héros crétins, tueurs bas du front, arnaque à l’assurance, échos néo-noir et violence cartoon. De fait, Bienvenue à Suburbicon pâtit un peu, dans sa première partie, de la greffe entre ces deux veines. Comique ou sérieux ? Insouciant ou « concerné » ? Le film se cherche, et on a du mal à comprendre où veut en venir Clooney. Puis la petite mécanique coenienne se met en place pour de bon, une horlogerie qu’on connaît certes par cœur (Joel et Ethan doivent avoir chez eux des armoires entières remplies de ce genre de script) mais qui, quand elle est huilée comme ici, procure un plaisir monstre.

    Combines lamentables
    Toute l’histoire est racontée à travers les yeux d’un garçon de dix ans, observant le sordide ballet des adultes autour de lui : les cinglés racistes qui hurlent leur haine dans le jardin d’à côté, et la bande de minables qui lui tient lieu de famille, en train de s’engluer dans leurs combines lamentables. On pourrait ainsi résumer le film de deux façons. Version Clooney : c’est l’histoire d’un enfant qui comprend que le rêve américain est un mensonge. Version Coen, plus prosaïque : c’est l’histoire d’un enfant qui comprend que son père est un connard. Le paternel en question est joué par un Matt Damon saisi ici à son maximum de bonhomie hébétée, toujours absent, ailleurs, occupant l’espace comme son personnage de The Informant !, à la fois massif et transparent. Où l’on constate que l’adorable Damon joue vraiment très bien les sales types. Tous les acteurs ont de toute façon l’air de s’amuser comme des petits fous, de Julianne Moore dans un double rôle de sœurs jumelles (après Ewan McGregor dans la saison 3 de Fargo et James Franco dans The Deuce, c’est la grosse tendance du moment) à Glenn Fleshler (le Yellow King de True Detective !) en tueur sadique. Mais rien ne vaut l’extraordinaire apparition d’Oscar Isaac en détective moustachu sorti tout droit d’un roman de James M. Cain, qui vole le show en deux scènes et insuffle une énergie démentielle à la dernière demi-heure. A la Mostra de Venise, où le film a été présenté, Clooney a loué lors de la conférence de presse le charisme et la précision de jeu d’Isaac, tout en expliquant que ce rôle lui aurait échu, si les Coen avaient tourné le film à l’époque. Difficile de s’empêcher d’essayer d’imaginer à quoi aurait ressemblé la version des frangins… Est-ce que ça aurait été un grand ou un petit Coen ? En l’état, en tout cas, c’est un bon Clooney.  

  14. Première
    par Christophe Narbonne

    Difficile de définir ce film, à cheval entre le documentaire-guérilla et la “fiction poétique pour les Nuls”. D’un côté, Dai, une Chinoise, le ventre arrondi, vivant isolée sur une île en attente de son mari ; de l’autre, l’arrivée très encadrée de migrants sur une cote italienne indéterminée. Lors d’un de ces débarquements, Dai recueille un jeune berbère qu’elle prend pour son mari et qu’elle protège en le retenant prisonnier dans une cage dorée. Bonjour la métaphore de l’enfermement (physique, mental) qui tourne en rond tandis que se joue, dans la réalité, un cataclysme humanitaire dont Fabianny Deschamps vole (en vrai) des images à la force d’évocation mille fois supérieure.

     

  15. Première
    par Nicolas Bellet

    Si l’on accepte le postulat de départ, à savoir bâtir un film autour de quinquagénaires bedonnants qui ne savent pas jouer la comédie, il faut bien avouer que Stars 80, la suite a ce petit charme suranné propre aux vieux tubes d’antan. Ça tombe bien, c’est le concept. Comme pour le premier volet, cette suite, écrite, produite et réalisée par Thomas Langmann, joue à fond la carte de l’autodérision et des clins d’œil musicaux. Et souvent cela fait mouche, pour peu qu’on soit fan de Peter & Sloane et consorts et qu’on connaisse son Flashdance sur le bout des doigts.
    Refrain connu
    Malheureusement, c’est du côté du scénario que le film pâtit, puisque l’histoire de ce second volet n’est qu’un remix du premier. Pour se refaire après des déboires financiers, Vincent (Richard Anconina) et Antoine (Patrick Timsit) tentent de réunir à nouveau les Stars 80  (plus des «vedettes américaines») autour d’un concert géant. On saupoudre le tout d’un peu d’un peu du mojo de la comédie culte des 80’s, Les Bronzés font du ski, en déplaçant l’intrigue à la montagne ; on change New York par Las Vegas ; puis on ajoute un soupçon de modernité (télévisuelle) incarnée par Jean Marc Généreux et le tour est joué. Un film sans surprise, donc, qu’aurait pu résumer Pierre Desproges (qui à lui seul nous fait regretter les années 80) : la nostalgie, c'est comme les coups de soleil, ça fait pas mal pendant, ça fait mal le soir !

  16. Première
    par Christophe Narbonne

    Coïncidence du calendrier, à trois semaines d’écart sortent deux films qui traitent à peu près du même sujet : le remplacement dans les champs des hommes par leurs épouses et leurs filles. Dans Le Semeur de Marine Francen (sortie le 15 novembre), l’action se passe en 1852 : tous les hommes d’un village, soupçonnés d’être républicains, sont victimes d’une rafle. Dans Les Gardiennes, soixante-trois ans plus tard, en pleine Première Guerre mondiale, ils sont au front. Confrontées à la pénurie de main-d’oeuvre, les femmes assurent et les moissons et la survie de l’exploitation agricole. Dans les deux cas, le naturalisme est poussé à l’extrême avec de longues séquences où les actrices fauchent, ramassent, creusent des sillons, sèment, tout en s’inscrivant dans des cadres très composés à la photographie solaire, inspirés de Millet.

    Souffle esthétique
    Chez Beauvois, la chef op Caroline Champetier transmet par l’image la beauté monotone (presque monochrome) des gestes répétés, ce qui offre au film ses plus beaux moments impressionnistes. Le réalisateur ne parvient cependant pas tout à fait à reproduire le miracle de Des Hommes et des Dieux où le métaphysique (l’invisible) infusait le récit pour le meilleur. Ici, Beauvois semble tiraillé entre son désir d’évocation et les nécessités de l’histoire, celle de Francine, une orpheline courageuse placée chez une patronne inflexible. Par son ampleur esthétique et la puissance de ses interprètes (Nathalie Baye au sommet), Les Gardiennes se révèle toutefois un beau morceau de cinéma.

     

  17. Première
    par Sylvestre Picard

    C'est l'histoire d'une famille qui essaie de garder sa ferme face à des promoteurs sans scrupules, et ça commence un peu comme un hommage au bronsonien Mister Majestyk avec des pastèques, des moustachus et un fusil. Un homme intègre menace effectivement d'exploser à chaque séquence, de se transformer en vigilante movie iranien. Mais le réalisateur Mohammad Rasoulof, qui doit jouer avec les contraintes techniques d'un tournage en Iran, ne peut pas tourner de fusillade apocalyptique ou de climax au napalm : il désarme donc son héros dès l'ouverture, avant de lui faire subir une pression de plus en plus forte. Craquera, craquera pas ? Mais l’impressionnant final du film permet de saisir qu'Un homme intègre n'est pas le récit classique d'un type ordinaire qui essaie de garder son honnêteté jusqu'au bout, mais l'histoire de la naissance d’un salaud. D'où viennent les gardiens de ce monde corrompu jusqu'à la moelle ? Un homme intègre ne nous donne pas la clé, plutôt une somme de circonstances dont l'illustration réaliste, sobre et glaciale, évoque le magistral Léviathan. Le parallèle avec le film d'Andreï Zviaguintsev n'est pas qu'esthétique -comme dans Léviathan, on est dans le romanesque, dans une tension permanente entre l'ellipse et le hors champ, et les money shots bibliques à base de poissons morts et de nature indifférente. Comme Léviathan, Un homme intègre est un western moderne où les pouvoirs du fric et de la religion marchent main dans la main pour broyer les corps et les âmes. On en sort avec la rage au ventre et l'envie d'allumer un grand incendie.

  18. Première
    par Elodie Bardinet

    Cinq ans après Sur la piste du Marsupilami, Alain Chabat revient en tant qu’acteur, scénariste et réalisateur de Santa et cie, un joli conte de Noël pour toute la famille. Loin de jouer la carte du cynisme, le créateur des comédies à succès Didier et Astérix et Obélix Mission Cléopâtre veut amuser et faire rêver les petits et les grands enfants avec cette histoire remplie de situations cocasses et de bons mots.

    Le renne des neiges
    Le film s’ouvre sur le monde magique du Père Noël, où Santa Claus vit avec sa femme (Audrey Tautou) et ses 92 000 lutins (tous incarnés par Louise Chabat et Bruno Sanchez). Ces petits bonhommes créent des millions de jouets, en préférant faire marcher leur imagination plutôt que de céder à la facilité du travail à la chaîne. Chabat ne manque pas de moyens et ça se voit : cette ouverture n’a rien à envier aux blockbusters hollywoodiens actuels. Le réalisateur a de quoi être fier de son équipe "made in France" chargée de créer les effets spéciaux, qui en met plein la vue à grand renfort de couleurs et (d’un peu trop) de numérique avant de basculer dans le monde réel. Car le jour où les lutins tombent tous malades, en "attrapant chaud" peu avant la livraison annuelle de cadeaux, Santa n’a d’autre choix que de descendre sur Terre pour leur dénicher des vitamines.
    Arrivé à Paris, c’est le choc ! Le Père Noël découvre que sa fête est devenue pleinement commerciale. Les hommes ne croient plus en lui, mais lui-même, que sait-il vraiment d’eux ? Et plus particulièrement des enfants ? Chabat prend alors un malin plaisir à dépeindre ce personnage à la fois tendre et totalement à côté de la plaque "dans la vraie vie", lui qui n’a jamais connu aucun problème dans son monde magique et n’a pas vraiment côtoyé de gamins non plus. Si bien qu’en découvrant le quotidien d’un couple et de leurs deux bambins, il peut multiplier les quiproquos.

    "Faut se sortir les doigts de la hotte !"
    On sent que c’est précisément ce décalage entre le mythe et la réalité qui intéresse Alain Chabat. Il s’en donne à cœur joie avec les jeux de mots (tout le lexique de Noël y passe), le comique de répétition, et surtout l’humour absurde né des situations cocasses. Sans oublier une poignée d’auto-références qui raviront les fans des Nuls. En tant qu’acteur, il s’amuse et ça se voit : plus candide que jamais, Chabat incarne un Père Noël très attachant et les acteurs qui l’entourent sont également inspirés. Golshifteh Farahani et Pio Marmaï forment un couple charmant, leurs enfants Tara Lugassy et Simon Aouizerate sont mignons à souhait, les trublions du Palmashow David Marsais et Grégoire Ludwig échangent les répliques les plus savoureuses du film et la courte apparition de Jean-Pierre Bacri en faux Père Noël, qui ne comprend pas pourquoi Santa est vert ("Tu bosses pour une marque bio ?"), est parfaite.

    Lâchez les rennes
    Santa... souffre cependant d’une petite baisse de régime en cours de route : la sous-intrigue des tours de magie du frère joué par Johann Dionnet fait perdre un peu de vue la quête des vitamines. On peut aussi tiquer sur quelques incohérences : Santa se vante de fabriquer des Monopoly, mais ne connaît pas le concept de l’argent ? Ne boudons pas notre plaisir, pour autant, car en parvenant à insuffler une bonne dose d’innocence à son film, Chabat fait un joli cadeau de Noël à son public. Santa & cie permet de passer un très bon moment en famille. Et si c’était ça, après tout, la définition de la magie de Noël ?

  19. Première
    par Thomas Baurez

    Sur le papier, voir le britannique Terry George, le réalisateur d’Hôtel Rwanda, s’emparer de la question du génocide arménien suscitait forcément curiosité et intérêt. Mais au bout des interminables 2h13 de ce récit, on pense à un homonyme tant tout ce qui avait la force et l’intérêt de son long métrage précédent ont déserté cette Promesse. De la réalisation désuète et ampoulée au récit qu’on croit sorti d’un mauvais roman Harlequin (une gouvernante dont un étudiant en médecine arménien et un reporter américain se disputent le cœur, alors que les Turcs commencent à déporter les Arméniens à la veille de la première guerre mondiale), tout laisse circonspect. La dimension historique se dissout devant ce feu d’artifice de mièvrerie. Oscar Isaac et Christian Bale traversent le film comme des fantômes. Quant à Charlotte Le Bon, ce nanar malgré lui prouve, après Les recettes du bonheur et Bastille day, que se construire une carrière à l’international ne se fait pas en un claquement de doigts. Ce qui permet de saluer en creux le parcours de ses consoeurs qui y sont, elles, récemment parvenues.

  20. Première
    par Maxime Kasparian

    We are X est un projet ambitieux qui retrace le parcours de X Japan, l’un des plus grands groupes de rock du japon, mais aussi l’intimité de son leader Yoshiki. Fasciné par leur musique, Stephen Kijak ne réalise pas qu’un simple documentaire, il dresse un portrait très émouvant et sincère dans lequel les membres du groupe se livrent sans retenue.

  21. Première
    par François Rieux

    Johnny se biture tous les soirs dans le pub de son petit village natal du Yorkshire pour oublier son quotidien morne de fils de fermier. Nettoyer l'étable, aider les moutons à mettre bas, s'occuper de la grange, réparer les enclos des bêtes... Autant de tâches difficiles et ingrates que le jeune homme ponctue à coup de pintes de Bombardier et de shots de Saint George. Sa vie bascule le jour où débarque Gheorghe, un immigré roumain engagé par son père pour l'aider à la ferme.

    Ang Lee meets Ken Loach
    Seule la Terre vaut mieux que son postulat de départ labellisé Brokeback Mountain britannique. Certes, une romance homosexuelle fiévreuse plante ici aussi son décor dans une nature sauvage, loin de tout regard. Mais le long-métrage de Francis Lee scrute encore plus l'ennui d'une jeunesse grandie dans des patelins de cent habitants et le poids de la responsabilité familiale qui tombe sur les épaules des descendants d'exploitants agricoles. Une fatalité professionnelle qui fait partir en fumée les rêves de ces adolescents devenus trop vite des adultes. Il y a forcément du Ken Loach dans cette approche du monde prolétaire, mais où les briques rouges des maisons ouvrières et les reflets d'acier des usines auraient été remplacés par l'immensité verdoyante des collines déchirant le ciel brumeux. Un havre de paix où l’amour résonne en écho, parfois dans une bicoque décharnée, parfois autour d'un feu improvisé en plein milieu d'une plaine fantomatique. Ce minimalisme champêtre enveloppe de son écrin cotonneux cette puissante romance passionnelle qui est aussi la promesse d'une vie meilleure. 

  22. Première
    par Sylvestre Picard

    Tueurs se pense comme la rencontre entre Heat et Zodiac. Jugez plutôt : dans les années 80, une bande de braqueurs ultra violents, surnommée par la presse « les tueurs fous du Brabant », ravage la Belgique (c'est une histoire vraie). On ne les retrouvera jamais (coucou Zodiac). Quarante ans plus tard, une juge qui veut déterrer l'affaire est assassinée au cours d'un braquage et les bandits sont accusés du meurtre -alors que c'est un coup monté, les braqueurs sont une bande d'anciens militaires au professionnalisme millimétré menée par Olivier Gourmet (coucou Heat). Le mélange entre scènes d'action scotchantes et enquête labyrinthique bien compliquée ne fonctionne qu'imparfaitement -on n'est jamais loin d'Olivier Marchal avec ces grandes figures de bourrins barbus qui parlent d'honneur et de burnes en permanence- mais l'ambition du projet est à saluer. Et Gourmet en McCauley wallon -droit, minéral, brut- est dément. Un vrai tueur, lui.

  23. Première
    par Thierry Chèze

    Sur le papier, voir le britannique Terry George, le réalisateur d’Hôtel Rwanda, s’emparer de la question du génocide arménien suscitait forcément curiosité et intérêt. Mais au bout des interminables 2h13 de ce récit, on pense à un homonyme tant tout ce qui avait la force et l’intérêt de son long métrage précédent ont déserté cette Promesse. De la réalisation désuète et ampoulée au récit qu’on croit sorti d’un mauvais roman Harlequin (une gouvernante dont un étudiant en médecine arménien et un reporter américain se disputent le cœur, alors que les Turcs commencent à déporter les Arméniens à la veille de la première guerre mondiale), tout laisse circonspect. La dimension historique se dissout devant ce feu d’artifice de mièvrerie. Oscar Isaac et Christian Bale traversent le film comme des fantômes. Quant à Charlotte Le Bon, ce nanar malgré lui prouve, après Les recettes du bonheur et Bastille day, que se construire une carrière à l’international ne se fait pas en un claquement de doigts. Ce qui permet de saluer en creux le parcours de ses consoeurs qui y sont, elles, récemment parvenues.

  24. Première
    par Nicolas Bellet

    Il se dégage du premier film (co réalisée avec Ludovic Colbeau-Justin) de Nawell Madani une énergie propre à la jeune comique que ceux qui l’ont vu su scène connaissent bien. C’est donc en racontant sa propre histoire que l’humoriste a décidé d’entrer dans le monde du cinéma. Bonne idée, car il est vrai qu’il y avait vraiment de la matière dans son fulgurant parcours.

    Partie de rien en Belgique, la jeune Lila / Nawell est bien décidée à conquérir la capitale, même si elle doit pour cela cacher ses aspirations de danseuses hip –hop  à son père. De galères en galères, de rencontres en rencontres elle devient rapidement la reine du stand-up, un monde qu’elle découvre cruel et violent  et  dans lequel elle  laissera quelques plumes.

    Si on peut  parfois reprocher à C’est tout pour moi un foisonnement qui nous empêche de nous arrêter sur des personnages secondaires qu’on aurait aimé plus développés (à l’instar de Fabrice incarné par François Berléand), on ne peut lui reprocher sa désarmante sincérité qui au final emporte la mise. Car même si sous ses airs de comédie grand-public, le film dénonce beaucoup des travers du show business, il est avant tout de la part de la réalisatrice un énorme cri du cœur, un merci gigantesque à tous ceux qui l’ont aidé à en arriver où elle est. Drôle, intelligent et touchant...  

  25. Première
    par Christophe Narbonne

    Depuis Les adoptés, sa première réalisation, Mélanie Laurent recherche l’équilibre délicat entre mélodrame, passion et tension dramatique, le tout enrobé d’un formalisme chic un peu surfait. Elle y était à peu près parvenue avec Respire, récit d’une amitié amoureuse entre deux adolescentes tournant au cauchemar. Elle récidive avec Plonger qui narre la passion dévorante entre une photographe, Paz (Maria Valverde, envoûtante), et César (Gilles Lellouche, solide), un ex-grand reporter de guerre. Dès le long prologue, un flashback sur la rencontre amoureuse entre les deux protagonistes, Laurent met le paquet en termes de cinéma : instantanés de vie bruts montés façon puzzle, effets flous/nets visant la sidération, gros plans capturant la passion naissante… On n’est pas loin de l’imagerie pub mais Laurent assume cette grandiloquence visuelle qui a le mérite de susciter l’attention, à défaut de la combler complètement.

    Mélanie Laurent ose
    L’intéressant avec Mélanie Laurent, c’est qu’en dépit d’une séduction apparente (via l’image), ses films sont tout sauf aimables. Elle met en scène une nouvelle héroïne ambivalente dont la quête d’absolu (son art) prend le pas sur tout, y compris sur son histoire d’amour, y compris sur son enfant à naître. On a du mal à s’attacher à cette Paz dépressive que des hommes jugeront hystérique (c’est le cas du personnage de Gilles Lellouche) et que des femmes trouveront irresponsable (pour son manque de sentiment maternel). Là encore, en jouant sur les maux et sur les mots (cette artiste incomprise qui se pique soudain d’écologie, n’est-ce pas elle ?), Mélanie Laurent s’expose aux moqueries et aux commentaires inconvenants. C’est aussi ce qu’on aime chez elle, ce courage d’aller au charbon et jusqu’au bout de ses idées. L’absence de Paz dans le dernier tiers du film (centré sur César, qui n’accepte pas sa disparition mystérieuse) remet d’ailleurs tout en perspectives : et si elle avait eu raison de ne rien sacrifier à son idéal ? Entre Le Grand bleu et 37°2 le matin, entre la mythologie simpliste et le baroque too much, Plonger se mouille et tente une synthèse impossible. Ca vaut le coup de se jeter à l’eau.

  26. Première
    par Elodie Bardinet

    Après quinze jours d'avant-première au Grand Rex, Coco, le 19e film d’animation de Pixar co-réalisé par Adrian Molina et Lee Unkrich, arrive enfin dans les salles françaises cette semaine. "Pour moi, les meilleurs Pixar sont ceux qui font ressentir toutes sortes d’émotions au public, nous expliquait celui-ci récemment. Ils sont drôles, excitants, très intenses, parfois un peu effrayants, et au final ils sont remplis d’émotion, ils font ressentir quelque chose de fort aux spectateurs. Je trouve que ces temps-ci, ça se perd. On peut être diverti par un film, s’amuser beaucoup devant l’écran, mais on n’y repense plus vraiment une fois sorti de la salle. Nous, on veut faire des films qui marquent, qui restent en vous, qui vous proposent un miroir et vous font réfléchir sur votre propre vie, votre rapport à la famille."
    De ce point de vue, Coco est effectivement un Pixar réussi : on y repensera longtemps après la séance, tant son message sur la tradition et l’importance d’honorer la mémoire de ses ancêtres est puissant. Malheureusement, l’émotion ne fait pas tout : Coco est aussi paradoxalement un film d’animation inégal dans sa construction, qui laisse une étrange impression de déjà-vu. Explications

    Attention, cette critique contient des petits spoilers
    Comme souvent chez Pixar, l’ouverture de Coco est splendide : elle résume la vie de la famille du jeune héros, Miguel, à l’aide de "papel picados", ces papiers colorés découpés qui sont exposés en frises dans les villes mexicaines lors de la fête des morts. On y apprend que chez lui, la musique est interdite de génération en génération, depuis que l’un de ses ancêtres a quitté sa femme et sa fille pour se lancer dans une carrière de guitariste, mais n’est jamais rentré à la maison. La famille de Miguel vit en fabriquant des chaussures, et qu’il le veuille ou non, le petit garçon devra suivre cette voie.
    Le début du film présente alors de façon un peu trop téléphonée le rêve du garçon, qui n’a qu’une passion dans la vie : la guitare. Il est bien décidé à partir sur les traces de son idole, le célèbre Ernesto de la Cruz, quitte à basculer par mégarde dans le monde des morts en lui dérobant son instrument fétiche. Une fois de l’autre côté, le film gagne en originalité et dynamisme. Visuellement, déjà, le monde des morts est magnifique, rempli de couleurs et de squelettes très expressifs qui, grâce à un design bien pensé, n’effraieront pas les enfants. Les situations comiques s’enchaînent, et les bonnes idées scénaristiques aussi : la douane des morts et son système des photos est un moyen efficace d’aborder le sujet de la disparition d’un être cher avec les plus jeunes ; le pont reliant les vivants et leurs ancêtres est un élément assez simple pour être immédiatement compris. Cela permet ensuite aux scénaristes d’aller assez loin dans leur concept, en montrant par exemple comment un mort disparaît complètement quand ses descendants l’oublient

    "A tous nos ancêtres qui nous ont soutenu et inspiré"
    Tout au long de l’intrigue, ces thèmes de la mémoire et de la disparition sont incroyablement riches et toujours traités de façon mature. Le sujet de la tradition et de ses multiples sens (familiale, orale, culturelle…), développe avec intelligence la morale suivante : il ne faut pas prendre pour acquis toutes les histoires de famille qui nous ont été racontées, et ce même si c’était "pour notre bien". Les personnages principaux sont plus profonds qu’il n’y parait au premier abord, notamment Hector, "sidekick" fun du héros qui s’avère être l’un des personnages les plus attachants du studio. Enfin, si le film est globalement moins drôle que d’autres Pixar, il contient quelques répliques et scènes décalées à souhait.

    Les limites de la "formule Pixar"
    Coco souffre pourtant d’un certain manque d’originalité en ne parvenant pas à se détacher de la "formule Pixar", voire de la "formule Disney". Même s’ils sont souvent intéressants, on retrouve de nombreux éléments déjà développés dans d’autres films d’animation du studio. La course effrénée pour quitter le monde des morts ressemble à celles du Monde de Nemo ou Toy Story 3, l’importance donnée aux expériences vécues par les personnes âgées évoque évidemment Là-Haut, la puissance des souvenirs était déjà au cœur de Vice Versa (si vous avez pleuré devant Bing Bong, vous risquez d’être très émus par Coco), le fonctionnement de la douane du monde des morts et une partie du dénouement sont empruntés à Monstres et cie… Le méchant est un cas captivant sur ce point, car s’il est formellement bien construit (ses motivations sont terribles), il rappelle énormément les êtres maléfiques de chez Disney, notamment le manipulateur Scar. Autre élément déjà présent dans Le Roi Lion, même si c’est un détail, le look du chien Dante semble inspiré de celui d’une hyène avec sa langue pendante et son côté maladroit. Le plus gênant sur ce point, c’est sans aucun doute la musique. La BO est globalement rythmée avec brio par Michael Giacchino, mais parmi ses chansons (oui, au pluriel, comme dans un Disney), le morceau "Remember Me"/"Ne m’oublie pas", écrit par Kristen Anderson-Lopez et Robert Lopez, les paroliers de La Reine des Neiges, est le plus formaté/banal, alors qu'il est véritablement au cœur de l’intrigue.
    Ironie du sort, en délivrant son premier film original depuis deux ans (Coco sort entre Cars 3 et Les Indestructibles 2), Pixar propose un film aussi émouvant et inégal que… Le Monde de Dory (2016). Cette suite d’Andrew Stanton prenait le contre-pied de l’original en proposant une réflexion profonde sur la maladie du petit poisson bleu, mais c’était parfois au détriment d’une construction fluide. On ressent un peu la même chose devant Coco, parfois bancal à force de vouloir coller au cahier des charges du studio, mais qui aspire au fond à être un beau film sur la mémoire, les traditions et la transmission.

     

  27. Première
    par François Léger

    Que se passe-t-il quand le fils d'un laïc convaincu décide de devenir prêtre ? Le réalisateur Edoardo Maria Falcone s'impose en nouveau pape de l'humour transalpin avec Tout mais pas ça !, feel-good movie beaucoup plus malin qu'il n'en a l'air, où une famille très éloignée des milieux religieux va devoir composer avec la vocation étonnante d'un de ses enfants. À coups de dialogues ciselés et d'uppercuts au menton de la petite bourgeoisie italienne bien sous tous rapports, le film alterne entre l'ironie vacharde et une bienveillance totale envers ses personnages. Le portrait d'un père (l'excellent Marco Giallini), égocentrique patenté, qui se donne pour mission de libérer son fils d'une influence supposée. Son chemin vers la rédemption est souvent hilarant et chante les louanges de l'ouverture d'esprit sans jamais tomber dans la niaiserie. Un petit exploit en soi, mais la satire se fait étrangement timide quand il s'agit d'aller chatouiller l'institution cléricale. Pas de quoi empêcher le film de s'offrir haut la main le titre de comédie italienne de l'année.

  28. Première
    par François Léger

    Que se passe-t-il quand le fils d'un laïc convaincu décide de devenir prêtre ? Le réalisateur Edoardo Maria Falcone s'impose en nouveau pape de l'humour transalpin avec Tout mais pas ça !, feel-good movie beaucoup plus malin qu'il n'en a l'air, où une famille très éloignée des milieux religieux va devoir composer avec la vocation étonnante d'un de ses enfants. À coups de dialogues ciselés et d'uppercuts au menton de la petite bourgeoisie italienne bien sous tous rapports, le film alterne entre l'ironie vacharde et une bienveillance totale envers ses personnages. Le portrait d'un père (l'excellent Marco Giallini), égocentrique patenté, qui se donne pour mission de libérer son fils d'une influence supposée. Son chemin vers la rédemption est souvent hilarant et chante les louanges de l'ouverture d'esprit sans jamais tomber dans la niaiserie. Un petit exploit en soi, mais la satire se fait étrangement timide quand il s'agit d'aller chatouiller l'institution cléricale. Pas de quoi empêcher le film de s'offrir haut la main le titre de comédie italienne de l'année.

  29. Première
    par Gael Golhen

    La dernière fois que Raymond Depardon avait donné de ses nouvelles, c’était avec Les Habitants, un film qui écumait les restauroutes et les sous-préfectures et redonnait vie à la France des oubliés. 12 jours explore un territoire différent. Tout commence sur un plan très long, majestueux, qui suit un couloir vide. Du cinéma pur, majestueux comme du Kubrick, sur la musique d’Alexandre Desplat, un moment de désolation mélancolique gonflé par un sens fulgurant du cadre. Et puis on passe soudainement à la litanie des fous et à la radiographie de l’institution judiciaire et psychiatrique. Tout le film va avancer comme ça, sur un fil, entre ces stases apaisantes, nécessaires, presque à l’écart du « documentaire » et le réel, violent, bruyant, disruptif. Fou.
    Ce n’est pas la première fois : Depardon avait déjà consacré deux documentaires à l’institution psychiatrique (San Clemente, docu libre et libertaire sur un asile de Venise et Urgences, docu clinique sur les urgences psychiatriques parisiennes). Il avait aussi signé deux autres films consacrés à la justice (Délits flagrants et 10e chambre – instants d’audience). Un peu comme Wiseman (mais sans sa volonté totalisante), il a regardé ces institutions de biais, à bonne distance, entre la captation clinique et la réflexion morale. Ce documentaire-là fusionne ces deux obsessions, la justice et la folie, et enregistre en champ-contrechamp d’un côté la parole d’hommes et de femmes « malades », de l’autre celle des juges qui doivent décider d’une éventuelle remise en liberté. Les « 12 jours » du titre, c’est le temps nécessaire pour que l’institution judiciaire décide si la détention d’un malade mental hospitalisé sans son consentement est justifiée ou non. Et s’il doit être libéré ou maintenu à l’hôpital.

    Fous alliés
    On croise donc l’employée de chez Orange, poupée brisée au visage rongé par les larmes, qui tente de s’accrocher comme elle peut au monde ; le type au calme fragile, en rupture existentielle, qui a poignardé un passant sans trop savoir pourquoi ; le junkie hagard, aux yeux f(l)ous, qui vrille dans une logorrhée obsédée par sa kalachnikov ; une jeune fille qui affirme ne pas avoir cherché à se suicider mais s’est tailladé les veines pour détourner son esprit de la douleur des multiples viols qu’elle aurait subis ; ce type atone et inquiétant qui conseille à la juge de contacter son père mais aussi Olivier Besancenot parce qu’il doit « créer son mouvement politique »… le cinéaste fait surgir de sa boîte de Pandore dix figures d'un cauchemar quotidien, une humanité déglinguée traquée en plan-fixe, focale moyenne et cadre serré. Une humanité dont la puissance d’émotion nous revient à la gueule et renvoie à nos propres limites broyées par la violence du travail, des relations amoureuses ou de la vie sociale. Par la puissance simple de son dispositif, Depardon réussit à montrer les failles de chacun, le désarroi, la folie ou la faiblesse des hommes et des femmes qui défilent, le dénuement des avocats un peu paumés, et l’humanité des juges, parfois trop secs, parfois désemparés, parfois bouleversés, mais toujours représentants d’une institution administrative qui à la fin écrase et domine. D’ailleurs, avec sa caméra, sans rien faire, à deux ou trois reprises, on croit bien que Depardon semble se protéger un peu de tout ce cirque, et ça aussi c'est bouleversant. Captation clinique, réflexion morale, litanie des fous… oui, oui, il y a tout ça dans 12 jours. Mais transcendé par un regard d’une douceur et d’une bienveillance sidérantes. On vous aura prévenu : au delà de son sujet passionnant, c’est l’un des plus beaux films de l’année. 

  30. Première
    par Frédéric Foubert

    C’est l’un des Guédiguian les plus puissants et saisissants vus depuis longtemps – sans doute depuis ses grands drames du début des années 2000, la fresque chorale La Ville est tranquille et le mélo noyé de larmes Marie-Jo et ses deux amours. D’emblée, le décor frappe : un petit port de pêche, des maisons aux volets clos, des restaus à l’abandon, et la villa du titre, cernée par un viaduc, Marseille à l’horizon, et la Méditerranée en contrebas. On est quelque part entre l’impressionnisme et le théâtre antique, entre la peinture et la tragédie. Tout semble d’entrée de jeu plombé par la mélancolie, l’inertie, une tristesse incommensurable. L’idée, ici, est de faire le bilan d’une génération – les baby-boomers incarnés par Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin. Robert Guédiguian ne renonce pas au didactisme, à la théâtralité, à son habitude d’utiliser ses personnages comme des porte-voix, des messagers. Mais le discours semble cette fois-ci porté par quelque chose de plus profond et enfoui, comme un écho mythologique, un souffle tragique venu du fond des temps.

    Génération perdue
    Ascaride joue une grande comédienne, qui n’est pas revenue dans sa maison d’enfance depuis des années. Darroussin est l’intellectuel dandy désabusé, un peu réac sur les bords. Meylan le fils préféré, le taiseux qui est resté fidèle aux lieux et aux gens. Ils ont grandi ici, rêvé ici, leur père est mourant, ils se réunissent pour décider quoi faire de l’héritage, et de cette villa qui les aimante. La mer est à leur pied, le cadre devrait être paradisiaque, mais tout pourtant est déjà mort, figé, éteint. Guédiguian filme avec une mélancolie impériale – et une pointe de masochisme – cette génération qu’on pense bénie, mais montrée ici comme écrasée depuis toujours par l’ombre des pères, et qui s’est révélée incapable de léguer quoi que ce soit à ses enfants. Si même les soixante-huitards, ceux qui ont eu le droit de rêver plus fort que les autres, n’ont aucune raison de se réjouir au soir de leur vie, alors quel espoir pour ceux qui viennent après ? En faisant surgir au cours du film une archive de ses débuts (son film Ki Lo Sa ?, 1986, avec les mêmes acteurs, 30 ans plus jeunes), au son d’une irrésistible scie sixties (“I Want You”, de Bob Dylan), Guédiguian semble dire “c’était mieux avant”. Mais il transforme pourtant la complainte vieux con redoutée en lamento déchirant. Une réplique de Darroussin résume ça génialement : “C’est horrible, tous ces bons souvenirs.” Comme si le bonheur était une malédiction… Même si, à la fin, une forme d’espoir renaîtra (pardon pour le spoiler), La Villa est à voir en double programme avec le documentaire de Jean-Baptiste Thoret, We Blew It, sur la mort des utopies sixties américaines. Histoire d’observer l’axe du désenchantement politique qui parcourt la planète, de L.A. à l’Estaque.