1. Première
    par Frédéric Foubert

    Où en est Aaron Sorkin ? Le scénariste vénéré, auteur de deux chefs-d’œuvre intouchables du début du 21ème siècle (A la Maison Blanche et The Social Network) semblait être en perte de vitesse ces derniers temps. Sa série HBO The Newsroom (un état des lieux du journalisme américain à l’ère de Facebook et WikiLeaks) l’avait vu se figer dans ses poses les plus grandiloquentes et pontifiantes, et on ne peut pas dire que son Steve Jobs mis en scène par Danny Boyle (pourtant exceptionnel) ait passionné les foules. L’homme rebondit aujourd’hui en passant derrière la caméra, pour la toute première fois de sa carrière, et propose un biopic amoral et véloce, comme l’époque les aime, dans la lignée de Lord of War et du Loup de Wall Street. Un film « voix off », à la Scorsese, où une anti-héroïne raconte son histoire en flashbacks, sur le modèle antédiluvien de l’ascension, de la chute et de la rédemption. Elle s’appelle Molly Bloom et a décrit dans un livre autobiographique (Molly’s Game) comment elle est devenue, au cours des années 2000, la reine des high-stakes poker games des milieux select de Los Angeles et New York – des parties où l’on joue gros, fréquentées par les riches et célèbres du show-biz et des affaires, et qui l’ont amenée croiser la route de mafieux russes, puis du FBI.

    Matière grise
    D’emblée, dès l’intro à cent à l’heure, où le spectateur est bombardé par un déluge de chiffres, d’infos, de statistiques sportives (Bloom a commencé comme skieuse), on comprend qu’il faut se caler sans tarder sur le tempo du film, sous peine d’être largué. Sorkin continue de croire en l’intelligence du spectateur et déploie ici son arsenal narratif habituel, toujours aussi enivrant : les conversations échevelées où se mêlent plusieurs voix, les dialogues à double ou triple fond, les récits en flashbacks formant des entrelacs temporels… Comme toujours, c’est une célébration de la matière grise. Pourtant, si le plaisir du storytelling bondissant est toujours là, intact, on peine un peu à raccorder Molly Bloom aux autres grandes figures du panthéon sorkinien. Le génie de l’auteur s’est toujours déployé dans l’exploration de l’écart existant entre l’utopie et la réalité, de l’abîme qui sépare les hommes de la version fantasmée qu’ils ont d’eux-mêmes. Et pour ce faire, Sorkin a besoin d’icônes désirables. D’utopistes comme le Président Bartlet ou le staff de la Maison Blanche. De révolutionnaires comme Mark Zuckerberg, Steve Jobs ou le tacticien du base-ball joué par Brad Pitt dans Le Stratège. Molly Bloom, au-delà de son destin hors du commun, n’incarne pas grand-chose, sinon un vague éloge de la win, du glam et de la débrouille.

    Rutilant
    On peut pourtant décider de s’en contenter, et ce d’autant plus facilement que le film procure un plaisir immense, en déroulant le tapis rouge à son interprète, Jessica Chastain, de tous les plans ou presque, impériale et changeante, dans un rôle schizophrène qui la croque tour à tour comme sophistiquée et vulgaire, effrayante et désirable. Une Jordan Belfort au féminin. Il y a toujours eu un côté délicieusement daté, « vieille école », dans les créations de Sorkin, et celle-ci n’échappe pas à la règle. Mais l’horizon ici n’est pas tant l’âge d’or de Hawks et Capra, qu’une certaine idée du véhicule pour stars tel qu’on l’envisageait dans les années 90. Le Grand Jeu aurait pu être tourné par Julia Roberts quelque part entre L’Affaire Pélican et Erin Brockovich. C’est désormais à Jessica Chastain qu’on confie les clés de ce genre de bolide rutilant. Envisagé comme une hypothèse sérieuse par l’industrie après le succès de Zero Dark Thirty, encore à l’état d’ébauche dans le rudimentaire Miss Sloane, le « Jessica Chastain movie » vient de gagner ses lettres de noblesse. 

  2. Première
    par Christophe Narbonne

    Un film en noir et blanc de deux heures qui évoque le drame tibétain en critiquant, par l’absurde, l’oppresseur chinois : ce Tharlo coche toutes les cases utiles pour s’attirer la sympathie des critiques occidentaux. Interminable, confondant lenteur hypnotique et esthétisme toc, Tharlo, le berger tibétain est le reflet de l’influence néfaste d’un certain cinéma d’auteur formaté mis à l’honneur dans les grands festivals internationaux.

  3. Première
    par Eric Vernay

    Le Churchill-movie, plus qu’une passion anglaise : une vraie petite mode. Quelques mois à peine après l’oubliable biopic avec Brian Cox, au tour de Gary Oldman d’enfiler la panoplie du grand homme. Pas forcément une évidence sur le papier, au regard de la non-ressemblance assez frappante entre cet expert en rôles de bad guys (de Coppola à Besson en passant par Tony Scott ou Alan Clarke), plutôt effilé, et le massif politicien aux bajoues de bulldog. Mais rien de grave, ce ne sont pas un goitre en silicone, des kilos de postiches ou même 3h30 de maquillage quotidien qui effraieront l’acteur-caméléon de 59 ans, rompu à ce genre de défi. Sa performance – « à Oscar » forcément – vaut le déplacement, sans se vautrer dans le numéro de cirque pour autant. Drôle et imposant, Oldman se fond littéralement dans ce personnage irascible aux manières rustiques, plus fin qu’il n’en a l’air : seul son regard perçant nous rappelle que c’est bien lui derrière le masque. Par le biais d’un travail d’orfèvre sur la modulation de sa voix également, il insuffle l’humanité nécessaire à son encombrante silhouette d’emprunt, usée jusqu’à la corde par l’imagerie populaire - sempiternels cigare, lunettes rondes et nœud papillon.

    Dynamo
    L’acteur campe un Churchill dos au mur. Nommé Premier ministre en catastrophe le 10 mai 1940, alors que rien ne semble pouvoir enrayer l’avancée nazie en Europe et que 200 000 soldats britanniques sont piégés sur la plage de Dunkerque – la fameuse « opération Dynamo », récemment reconstituée par Christopher Nolan - l’improbable successeur de Chamberlain est en proie au doute : faut-il sacrifier des milliers d’hommes sur l’autel de la liberté, dans un combat qui apparait pour beaucoup perdu d'avance, ou bien doit-on plutôt, comme l'enjoignent des membres de son propre camp, accepter de signer un accord de paix avec l’épouvantail Hitler grâce à la médiation de l'Italie fasciste de Mussolini ? Le dilemme est cornélien, le temps presse : l’écrin parfait pour déployer une dramaturgie aussi bien politique que psychologique autour des combats intérieurs du tribun.

    Biopic-cerveau
    Pendant quelques jours en effet, nous dit ce film aux contre-jours crépusculaires, la guerre a moins eu lieu contre les nazis que dans la tête du nouveau Premier Ministre. Confiné dans le temps (quatre semaines seulement, en mai 1940) et dans l'espace (les sous-sols de l'état major britannique essentiellement, mais aussi la Chambre des communes…et celle de Churchill lui-même), très bavard, le biopic-cerveau de Joe Wright n’a pas peur de la théâtralité. Et ça tombe bien, car le réalisateur de Anna Karénine est à l'aise dans ce registre. Avec un sens du rythme baroque, il parvient à faire vivre cette histoire déjà connue et ce texte abondant de manière fluide et véloce. Malgré l’exiguïté des lieux filmés, les mouvements de caméra sont permanents, les transitions inventives s’enchainent par le biais de changements d'échelle parfois surréalistes, mais jamais gratuits. Ainsi, un front guerrier criblé d’obus en plan aérien se métamorphose-t-il en un immense corps de soldat agonisant, tel un paysage mental projeté par Churchill lui-même. Qu’elles soient d’ordre politique ou privé (sa secrétaire et surtout son épouse Clémentine ont aussi du bagout), les punchlines de Churchill fusent comme des balles, propulsées par des travellings à la The West Wing. Si le film partage un goût de l’atmosphère asphyxiante avec le récent Dunkerque, ces Heures sombres s’offrent plutôt en négatif volubile au mutisme de Nolan : l’envers politique et intime de l’opéra pyrotechnique, avec, à la place des avions et des scènes d'action, de simples mots donc, qui, utilisés par l'orateur Churchill, se muent en un prodigieux arsenal. 
     

  4. Première
    par Anouk Brissac

    Il a Alzheimer, elle est gravement malade (cancer ?), ils végètent en plein quatrième âge et leurs enfants menacent de les hospitaliser. Inversant le mouvement de cette pente descendante - forcément descendante-, ces inséparables se font la malle dans leur vieux camping-car (le Leisure Seeker, titre original du film), direction Key West pour y visiter la maison d’Hemingway. Road-movie classique sans sortie de route scénaristique fracassante, L’échappée belle n’en est pas moins un étonnant voyage, parcouru d’une brise aussi tendre que déchirante. Suivant la Route One qui longe la côte Est (peu exploitée au cinéma, une vraie découverte), confrontés à chaque étape à une société qui leur échappe et qu’ils cherchent à fuir, Ella et John vont conjurer ce présent peu ragoutant en convoquant leur mémoire commune, comme si chaque kilomètre englouti effaçait sans douleur leur vie passée. En suivant leurs règles, pimpantes et désuètes, comme pour glisser en douceur vers l’au-delà. Cette chronique des contrastes n’est jamais amère et confère au film une nostalgie qui s’intensifie sans crier gare. Pour sa première incartade américaine, le réalisateur italien Paolo Virzi (Folles de joie, Les opportunistes) est verni. C’est que ce couple, ce sont Helen Mirren et Donald Sutherland qui lui prêtent vie. Chargés chacun de leurs magistral parcours qui leur permettent de surfer en mode diesel, ces bolides rutilants glissent comme des libellules sur la surface du film, amusés et gracieux, à la fois là et nous emportant ailleurs, superbes personnifications d’un adieu évaporé à la vie. 

  5. Première
    par Thierry Chèze

    Ils habitent tous les deux Rome. Elle s’appelle Agnese et a 18 ans. Lui, de 7 ans son aîné, se prénomme Stefano. Elle a été couvée par une mère croyante qui exige d’elle un vœu de chasteté jusqu’au mariage. Il a grandi entre petits trafics et vols en tout genre et pour s’affranchir de son milieu, il se fait engager comme vigile. Rien ne les prédestinait donc à se croiser un jour et encore moins à tomber amoureux. Mais la vie a plus d’imagination qu’on ne le croit. Et les voilà donc embarqués dans une histoire passionnelle singulière qui se nourrit de leurs différences tout en devant résister à des forces extérieures (sa mère pour elle, ce quotidien violent fait de heurts récurrents avec des gitans vivant dans le camp adjacent au parking qu’il garde pour lui). Pour son premier long métrage, Roberto de Paolis signe un Romeo et Juliette des temps modernes, intense, tendu, à fleur de peau. Il filme aussi bien les battements de cœur qui s’accélèrent que les milieux sociaux aux antipodes dont sont issus ses personnages. Il se promène avec l’aisance d’un funambule sur ces fils ténus tendus entre le bien et le mal, la vertu et le vice, la religion et la morale. Et signe un film aussi cérébral que physique, porté par un duo de comédiens (Selene Caramazza et Simone Liberati) au charisme et à la puissance naturelle renversants.

  6. Première
    par François Rieux

    A la Maison Blanche, House of Cards, Borgen, Scandal, Baron Noir... Depuis une quinzaine d'années, les fresques politiques ont fait du petit écran leur principal terrain de jeu. Santiago Mitre, lui, a choisi le cinéma pour examiner les coulisses du pouvoir et dérouler un drame aux accents coppolesques, dans lequel un chef d’État sombre dans la tourmente médiatique lors d'un sommet primordial pour le destin économique de son pays. En marge de négociations à couteaux tirés, il est rattrapé par des magouilles financières opérées par son gendre au détriment de sa fille instable. La vraie force du film réside dans sa volonté de prendre le genre à contre-pied, évitant de starifier l'homme politique façon Frank Underwood. Le cinéaste préfère tirer le portrait d'un homme fragile, tiraillé entre sa mission politique et ses fêlures personnelles : à l'ombre des spotlights, au fin fond d'un jet privé ou cloîtré dans une chambre d'hôtel, Hernan Blanco (brillamment incarné par Ricardo Darin, le De Niro argentin) est un monolithe qui se fissure dangereusement. Face à ses troupes, le chef de meute reste impassible mais les yeux gris acier de son interprète laissent transparaître la détresse de l'humain derrière le requin politique. Alternant caméra à l'épaule dans les scènes les plus intimes et amples mouvements de caméra à la Scorsese pour décrire la mécanique du cirque médiatique, Santiago Mitre dévoile un envers du décor très éloigné de la politique spectacle en rotation sur les chaînes d'infos en continue. Dommage que le film baisse de régime dans un acte final trop diffus, qui laisse en suspend un élément clé de l'intrigue familiale. 

  7. Première
    par Sylvestre Picard

    On a l'impression que le polar français n’échappe plus que rarement à la malédiction Olivier Marchal dès que son auteur cherche à faire du style (le cuir, des clopes, la pluie, la nuit, la tragédie, les femmes -voir le récent Carbone pour en avoir un « worst of »). Mais Yann Gozlan, réalisateur de Burn Out, préfère faire chauffer l'efficacité brute et rechercher l'action pure : voilà donc l'histoire de Tony (François Civil, épatant en action hero décidé), magasinier en banlieue qui ne vit que pour arracher le bitume sur son deux-roues. Et quand on lui propose de s'entraîner pour passer pro, une bande de mafieux de banlieue -menée par un Olivier Rabourdin très en verve- l'utilisent comme go-fast à moto pour transporter de la drogue depuis la Belgique.

    En trombe
    Après un tour de chauffe (le prologue est une course en immersion frappante de sensorialité), Gozlan se débride et envoie Tony se taper d'hallucinantes courses nocturnes pour livrer la drogue dans le temps imparti, le plus souvent shooté aux amphétamines (coucou Akira). Le climax dingo du film, où Tony doit faire passer sa moto dans une cité de banlieue en proie à une émeute urbaine, assume brillamment l'ADN de New York 1997 (le time limit en huis clos, les ombres qui traversent une ville-prison en flammes...). Un ADN certes réduit à ses effets les plus évidents -on ne retrouve pas dans Burn Out le propos politique farouchement anar de John Carpenter- mais que Gozlan sait faire flamber. Dans le ciel morne du film d'action français, Burn Out fait office de météore.

  8. Première
    par Thomas Baurez

    Avec Jean-Pierre Léaud dans le cadre, qui filme-t-on au juste ? L’interprète aux mille conquêtes ou son double plus ou moins fantasmé ? Léaud c’est un peu notre Brando, une figure totémique qui charrie avec lui un monde en celluloïd imperméable à tous les assauts de la fiction. L’homme est là, du haut de sa démesure fatiguée et s’impose sans forcer. Hier encore, Soleil, dans La Mort de Louis XIV d’Albert Serra où écrasé sous une montagne de cheveux royaux il parvenait à être beaucoup plus que son personnage. Aujourd’hui “lion” pour le nippon francophile Nobuhiro Suwa (Yuki & Nina, Un couple parfait…). Il est tel qu’en lui-même, un acteur en tournage qui attend patiemment l’heure du moteur dans une sublime première séquence. Une séquence inaugurale dont on craint tout de même qu’elle participe à un processus de déification de Léaud. Et puis, non Le lion est mort ce soir est le récit d’une fuite, d’une vacance.

    Ghost stories
    L’acteur en question - Jean c’est son prénom - quitte le plateau et s’en va visiter une maison vide à la rencontre d’un amour perdu. Le fantôme est là (Pauline Etienne). Il y a aussi des enfants qui eux sont bien réels. Et soudain c’est la fraîcheur, une certaine innocence non souillée, qui submerge Jean. L’homme retrouve des couleurs, celles d’un visage presque éteint et celles du cinéma. Les enfants veulent faire un film avec les moyens du bord et profitent de la présence de ce corps étranger pour l’imprimer sur la rétine de leur petite caméra. Au contact des enfants Léaud comme dégagé du poids qu’il représente à l’écran, sourit, ne joue plus tout à fait, se laisse enivrer par cette aurore inconnue. Le spectre de la mort ne fait plus peur. Dans le noir du cinéma, nous sommes tous des fantômes. Assis sur des marches, le Lion entouré d’enfants, assiste à une projection du film in progress des bambins sur un drap blanc tendu à la hâte. Jean commente ces essais, pose des questions à un jeune auditoire charmé. Truffaut adorait l’enfance, filmait comme personne l’esprit vagabond et poétique des culottes courtes. Léaud est ici à sa place.  On croirait par moment entendre la voix de l’auteur des 400 coups. Un trouble qui enivre, plus qu’il ne convoque une quelconque nostalgie cinéphile. Léaud entouré d’enfants c’est aussi un peu Brando dans Apocalypse Now Redux de Coppola, il trône dans un monde protégé, retiré de la violence des Hommes. Nobuhiro Suwa n’a rien d’un embaumeur, il réinvente le comédien en allant chercher au plus profond de son modèle une vitalité qui ne demandait qu’à s’exprimer à nouveau. L’indomptable, le redoutable Léaud est bien vivant. Ce soir et tous les autres jours. Bien loin du crépuscule.

  9. Première
    par Damien Leblanc

    Au début de cet épatant essai filmique, la caméra se détache délicatement d’un paysage de pierre naturelle avant de dévoiler la ville de Beyrouth dans un assourdissant vacarme de travaux. Habile manière de plonger d’emblée dans la peau des personnages, ouvriers du bâtiment syriens venus au Liban pour fuir la guerre, mais sans cesse renvoyés à des traces de démolition tant Beyrouth est elle-même cernée par une mémoire guerrière. Soumis à un couvre-feu nocturne, ces travailleurs silencieux ne sortent jamais du gratte-ciel en construction qui prend des allures de prison géante. Contraints de contempler le jour une mer à laquelle ils n’ont jamais accès, puis de suivre la nuit la situation en Syrie par écrans interposés, ces exilés fantomatiques sont pourtant magnifiés par des plans hypnotiques, à mi-chemin entre le documentaire et l’exercice de style. Au milieu de longues plages de silence, une onirique voix-off associe ainsi l’odeur du ciment à de doux souvenirs d’enfance avant de réaliser combien elle est désormais porteuse de violence : exposée au cycle infernal des guerres civiles et des destructions, la région se retrouve toute entière englobée par un montage virtuose où les bruits de marteaux-piqueurs du Liban finissent par se confondre avec ceux des chars qui ravagent la Syrie. L’enfermement social, historique, physique et mental trouve donc ici une sidérante incarnation plastique, où l’horizon des rêves s’avère constamment menacé par le spectre de l’effondrement.

  10. Première
    par Maxime Kasparian

    Antek Liebmann est un jeune enseignant allemand qui a fui son pays à la suite d’un incident qui l’a dévasté. En s’installant en Picardie, il espère prendre un nouveau départ et trouver une certaine plénitude. Liebmann présente une histoire assez énigmatique, à la structure narrative quasi expérimentale. À travers sa mise en scène, Jules Herrmann développe avec finesse un personnage intriguant et tiraillé par sa vie passée qu’il cherche à oublier. 

  11. Première
    par Sylvestre Picard

    Deux ados japonais partent en cavale avec une amulette permettant de remonter le temps. Fireworks a beau avoir été produit par Genki Kawamura (Les Enfants loupsLe Garçon et la BêteYour Name...), le film ne nous épargne aucun cliché de l'anime japonais à base de mystérieuse jeune fille avec un pouvoir magique et d'adolescence ensoleillée. Même l'animation, assez paresseuse, ne réussit pas à sauver l'affaire malgré la présence au générique de Nobuyuki Takeuchi, animateur sur Le Voyage de ChihiroLe Château ambulant et Ponyo sur la falaise. On est loin de ces modèles.

  12. Première
    par Christophe Narbonne

    Pour être exact, Christian Clavier avait déjà partagé l’affiche avec Catherine Frot : c’était en 1981 dans Les Babas-cool dans lequel l’actrice, alors débutante, se contentait d’un rôle très secondaire auprès de celui qui enchaînait les succès depuis la série des Bronzés. Désormais sur un pied d’égalité, les deux stars françaises n’ont pas forcément eu le nez creux pour célébrer leur réunion à l’écran. En résumé, Frot fait du Frot et Clavier, du Clavier, avec l’efficacité qu’on leur connaît. Elle en bourgeoise naïve, lui en gros con hargneux, mesquin et lâche. Mais le pire n’est pas là.

    Sébastien Thiéry a adapté sa propre pièce de théâtre dans laquelle Muriel Robin et François Berléand interprétaient un couple de bourgeois sans enfants qui voit soudain débarquer un trentenaire se prétendant leur fils. Sourd, parlant en borborygmes incompréhensibles, vêtu comme un SDF, l’intrus (joué par Thiéry) allait peu à peu bouleverser leurs certitudes… Succès critique et public, Momo “la pièce” n’a pas subi beaucoup de modifications en devenant un film -à l’exception du casting dont l’auteur-réalisateur est le seul survivant. Cette adaptation n’en est pas une et c’est sans doute le gros problème de Momo “le film” : certaines incohérences et extravagances, tolérées au théâtre, ont du mal à passer le cap de l’image et de son effet de réalisme. Impossible, par exemple, de croire au sentiment maternel soudain qui ébranle madame Prioux, cette sexagénaire en mal d’enfants depuis toujours. On y croit d’autant moins que le personnage de l’intrus, Patrick (“Momo” fait référence à “Maman” mal prononcé…), est caricatural en diable avec son look de clodo et son élocution barbare.

    Mais le gros problème du film réside dans sa représentation du handicap. Que Patrick soit sourd et s’exprime difficilement, pourquoi pas. On a cependant l’impression que ce choix découle plus d’une envie de comédie facile que de discours sur la difficulté de vivre son handicap. On ne rit pas avec Patrick, on rit de lui. Malaise. Même chose avec le personnage de la compagne de ce dernier : enceinte jusqu’au cou, elle est… aveugle et nantie d’un chien nazi qui ne comprend que l’allemand ! Re-malaise. Sous couvert de férocité comique (à l’italienne, disons), on nous sert de l’humour bien gras qui tâche (à la Jean-Marie Bigard, mettons). Pendant ce temps-là, Frot fait du Frot et Clavier, du Clavier…

  13. Première
    par Sophie Benamon

    Ce troisième opus est à réserver aux fans absolus de la saga qui se réjouiront de retrouver les Bellas et leurs chants a capella. Pour les autres, difficile de se contenter d’un scénario aussi insipide (les filles se retrouvent et doivent gagner un concours en sillonnant l’Europe). Le plus insupportable étant concentré sur le personnage de Rebel Wilson, la comédienne XXL, qui débite vulgarité sur vulgarité. Il y a vraiment un problème américain à employer des comédiens enveloppés pour leur réserver des réparties scato ! Comprenne qui pourra.

  14. Première
    par Michaël Patin

    “L’humour noir vient d’Afrique”, chantait ironiquement Serge Gainsbourg. Pourtant, en dehors des Dieux sont tombés sur la tête (Botswana, 1983) et, peut-être, des Couilles de l’éléphant (Gabon, 2002), on vous met au défi de citer une seule comédie – grinçante ou non – qui ait traversé les frontières de l’Afrique subsaharienne. C’est dire l’effet salvateur produit par I Am Not a Witch, premier long métrage de Rungano Nyoni en forme de fable satirique – une distorsion du réel qui doit autant aux contes de son enfance zambienne qu’à une culture de l’absurde typiquement britannique (elle a grandi et vit au Pays de Galles). C’est l’histoire de Shula (Maggie Mulubwa), petite fille accusée de sorcellerie, qui se retrouve enfermée dans un camp avec ses semblables (toutes des vieilles femmes), sous le contrôle d’un agent du gouvernement. Si elle coupe le ruban blanc attaché à son dos, elle sera changée en chèvre... Devant ses yeux sombres défilent les figures grotesques d’une société désolidarisée, où les femmes servent de boucs – ou plutôt de chèvres –émissaires et où les mystères ancestraux sont instrumentalisés sans scrupule. Les « sorcières » deviennent des attractions pour touristes, l’enfant est sommée d’utiliser ses « pouvoirs » pour désigner les criminels, tandis que la télévision met en scène le rachat des consciences. Malgré quelques scènes appuyées, I Am Not a Witch séduit par son mauvais esprit et son absence de manichéisme, épinglant les lâchetés des puissants aussi bien que celles des pauvres gens. « L’humour noir vient d’Afrique » : une formule ironique que ce film endosse comme une évidence.

  15. Première
    par Christophe Narbonne

    En 2013 paraît en librairie L’échange des princesses, un roman historique de Chantal Thomas qui explore les méandres de la politique française au début du XVIIIème siècle. Le pays est, depuis 1715, dirigé par le régent Philippe d’Orléans qui décide, pour soulager un pays épuisé par les guerres avec ses voisins, de marier l’infante d’Espagne (quatre ans) au futur Louis XV (onze ans). Il propose aussi sa fille adolescente à l’héritier du trône d’Espagne. L’échange peut avoir lieu, en 1722, sur une petite île plantée au beau milieu d’une rivière, frontière naturelle entre les deux royaumes. D’où le titre, repris tel quel par Marc Dugain.

     

    Efficace mais…
    Soyons honnête : le spectateur, friand de films en costumes, en a pour son argent. La reconstitution est parfaitement soignée, les acteurs, tous impeccables, d’Olivier Gourmet en régent intraitable à Lambert Wilson en roi d’Espagne lessivé, en passant par la ravissante Anamaria Vartolomei, qui incarne la jeune princesse de Montpensier, “vendue” sur l’autel de la diplomatie. Avec acuité et une certaine dureté, Dugain évoque ces tractations au sommet qui font fi de la valeur humaine -les princes et princesses étaient véritablement traités comme de la marchandise. Sur ce point, le film va au fond des choses et sait se montrer cruel, un peu à la façon du mésestimé Louis, enfant roi de Roger Planchon. Ce petit théâtre de la cruauté finit cependant par tourner en rond, l’affectation de la mise en scène prenant le pas sur les enjeux, vite cernés.

  16. Première
    par Sylvestre Picard

    Dans un village islandais isolé, l'amitié de deux adolescents qui découvrent l'amour et (peut-être) leur homosexualité. La jeunesse, les coups de poing, les tourments de l'amour, une caméra qui tourbillonne, la photo ouateuse... Tout y est, sagement appliqué, et c'est peut-être pour ça qu'on n'accroche pas : parce qu'on a l'impression d'avoir déjà vu ça trop de fois, ailleurs et mieux fait.

  17. Première
    par Sylvestre Picard

    Tout l'argent du monde, c'est deux faits divers pour le prix d'un seul film. Le premier, c'est l'histoire (véridique) du kidnapping dans l'Italie de 1973 du petit-fils du milliardaire roi du pétrole John Paul Getty ; le second, c'est évidemment le remplacement de Kevin Spacey par Christopher Plummer dans la peau de Getty. Une affaire abondamment documentée, à cause de laquelle Ridley Scott a dû en urgence retourner les scènes où apparaît le milliardaire Getty. A l'arrivée ce remplacement dû à des nécessités économiques (ne pas sacrifier le film pour l'inscrire dans la course aux Oscars avant la fin de l'année) n'impacte en fin de compte absolument pas la vision du métrage (à l'exception d'une scène en Arabie saoudite, où Plummer a de toute évidence été incrusté numériquement dans l'image à la place de Spacey -c'est visible mais ça ne gêne pas) : Plummer livre une performance théâtrale aussi éblouissante qu'écrasante, vieux matou richissime et radin au bord de la chute, quelque part entre le roi Lear et Balthazar Picsou.
    Le rythme du film est celui d'un thriller, avec cliffhangers, rebondissements et moments comiques alimentés par la dynamique entre le kidnappeur (Romain Duris en mode gitan) et l'ex-agent de la CIA (Mark Wahlberg) ; mais par-dessus tout la maîtrise visuelle de Scott entraîne Tout l'argent du monde sur le terrain de la mythologie. Avec l'aide de son équipe habituelle (le grand designer Arthur Max, le directeur de la photographie Darius Wolski, la costumière Janty Yates), au son d'une partition aussi élégiaque qu'entraînante de Daniel Pemberton (compositeur de Cartel pour Scott, il a aussi signé l'une des meilleurs BO de l'année avec Le Roi Arthur – La Légende d'Excalibur), le film devient le bouleversant portrait en clair-obscur d'un maître du monde face à la vanité de sa condition. Une scène spectaculaire nous donne la clef : dans les ruines du forum romain, sous la neige, Getty explique à son petit-fils qu'il était dans une vie passée l'empereur Hadrien. Un grand moment qui fait écho au Patton (1970) de Franklin J. Schaffner, où le général joué par George C. Scott se disait persuadé d'être la réincarnation d'un soldat de Carthage face à Rome. Comment devenir un mythe ? Comment devenir au-delà de soi ? La mythologie, c'est au fond ce qui intéresse cet agnostique de Scott, une fois que l'on creuse au-delà de ses belles images : au hasard, Baty dans Blade Runner, le héros de Robin des bois qui doit se transformer en héros de fiction, Moïse dans Exodus : Gods and Kings qui parle avec Dieu dans sa tête, même Alien : Covenant et son androïde artistiquement génocidaire, et maintenant Getty qui traîne sa carcasse dans son palais rempli d'oeuvres d'art... Tous sont travaillés par la condition de leur mortalité (et donc par la question artistique : laisser une trace au-delà de la mort).
    Tout l'argent du monde atteint ainsi les dimensions d'une fresque mythologique sur la puissance et la gloire, et sur la vanité des puissants de ce monde, qui raconte notre époque avec un cynisme désarmant. "Tout est déductible des impôts, si on fait attention", affirme au détour d'un dialogue l'affreux Getty. On appréciera la phrase, valable de tous temps où l'argent circule, et donne aux choses leur poids et leur valeur.

  18. Première
    par Sylvestre Picard

    Les personnes allergiques aux chats (enfin, à leur présence écrasante sur nos écrans et nos réseaux sociaux) feraient bien de ne pas oublier leurs antistaminiques en allant voir Kedi – des chats et des hommes: la réalisatrice Ceyda Torun suit une dizaine de chats errants dans les rues d'Istanbul, étudie leurs habitudes, leurs personnalités. Pour qui porte ne serait-ce qu'un soupçon d'intérêt à la gente féline, Kedi a tout du panard en libre-service à volonté. L'arrière-plan politique du film, difficile à ignorer, est pourtant peu présent : il faut le déduire des images. Ici une construction de tours HLM qui pose problème, là ce plan d'un chat bagarreur et dominateur avec un tag anti-Erdogan en arrière-plan.

    Un doc humaniste
    Kedi raconte une autre histoire : c'est aussi le récit de celles et ceux qui prennent soin des chats errants, et en fin de compte la description de la joie incommensurable et indicible qui peut s'emparer de nous lorsque l'on s'occupe d'un être vivant sans rien attendre d'autre en retour (cette chatte gourmande et feignante qui réclame des restes aux clients d'un café pour en réalité nourrir ses petits a quelque chose de bouleversant). Il y a ces hommes qui disent que s'occuper des chats errants les a sauvés de la dépression ; il y a cet enchaînement de gros plans sur les mains d'un ouvrier qui gratouille un matou à l'aide d'une brosse, puis sur son visage bardé d'un énorme sourire ; non, décidément, rarement un documentaire animalier aura autant parlé de nous-mêmes.

  19. Première
    par Thierry Chèze

    Michal a un peu plus de 30 ans et s’apprête à vivre l’un des plus beaux jours de sa vie : celui de son mariage avec l’homme qu’elle aime. Sauf qu’à un mois pile du jour J, le promis se débine. Mais comme Michal ne veut plus entendre parler de célibat, elle décide de n’annuler aucun préparatif et se donne 30 jours pour trouver celui qu’elle épousera à la synagogue. Le point de départ, plutôt original, laissait espérer une comédie romantique moins balisée. Et pourtant, même si ses rebondissements paraissent un peu trop téléphonés, elle ne manque pas de charme. Celui de sa comédienne principale, Noa Koler et de ce personnage tiraillé entre son attachement aux traditions juives orthodoxes et son désir de s’en émanciper. Un sujet qui touche de très près son auteur, Rama Burshtein, première femme réalisatrice juive ultra-orthodoxe (révélée en 2013 avec Le cœur a ses raisons) à connaître la notoriété en dehors d’un monde… bannissant le concept même de cinéma ! Derrière cette histoire d’une Cendrillon inversée qui cherche chaussure à son pied, on peut donc lire un film aux accents autobiographiques avec pour armes, l’humour et la légèreté. Dommage que Rama Burshtein n’ait pas consenti à quelques coupes au montage car ses 1h50 souffrent de coup de mou et longueurs préjudiciables.

  20. Première
    par Thierry Chèze

    Le philippin Sheron R. Dayoc a décidé de prolonger en fiction le sujet de son documentaire The crescent rising, primé dans divers festivals en 2016 en nous entraînant au cœur des montagnes de Mindanao, une région de son pays qui a connu ces 50 dernières années près de 150 000 morts et des millions de déplacés. La faute à de multiples différents fonciers, rivalités familiales et autres luttes de clan qui n’en finissent plus de finir. Inspiré par des témoignages recueillis par ceux qui vivent au quotidien ce climat de terreur, Dayoc traite ce sujet par le prisme d’une jeune veuve, partagée entre le désir de venger la mort de son mari et la nécessité de protéger les siens. Entre la tentation de répondre à la violence par la violence et le courage de tendre la main pour faire cesser l’hécatombe. On pourra reprocher à ce film son aspect parfois trop contemplatif qui rend son propos un peu trop abscons. Mais c’est pourtant cette distance qui donne à ce récit toute sa force sans s’enferrer dans le larmoyant facile. A la fois très bel objet cinématographique et œuvre politique essentielle sur un coin du monde dont, de France, on entend peu la douleur ; Les femmes de la rivière qui pleure (et ses remarquables comédiens non professionnels) vaut la découverte.

  21. Première
    par Maxime Kasparian

    Cristina Pinheiro s’inspire de sa propre vie pour réaliser son premier film, Menina, une histoire consacrée à une petite fille portugaise née en France, qui doit garder le secret de son père, souffrant d’un cancer des poumons. Malgré une introduction qui peine à présenter les enjeux autour des origines et de l’identité, les acteurs apportent une véritable substance à leurs personnages, notamment à travers une relation père-fille très émouvante. La jeune Naomi Biton réussit à se démarquer par son jeu sincère et naturel.

  22. Première
    par Elodie Bardinet

    22 ans après sa sortie américaine, Jumanji a droit à une suite. Que personne ne réclamait vraiment, mais Sony nous l’offre quand même à Noël. Après tout, le concept du jeu familial plus dangereux qu’il n’y paraît est par principe assez large pour multiplier les histoires remplies d’animaux sauvages et de pièges à couper le souffle. Alors, pourquoi pas ? Dans cette version 2.0, les règles ont changé. Jumanji ne s’invite plus dans le monde des joueurs pour chambouler leur quotidien tranquille, mais ce sont eux qui basculent dans son univers cruel

    Bienvenue dans la jungle
    Dès la scène d’intro, le ton est donné : les jeux de plateau, c’est ringard, il est temps de passer aux jeux vidéo. Après l’aspiration d’un ado en 1997, le jeu embarque dans la jungle de Jumanji quatre lycéens de notre époque, le geek peureux Spencer (Alex Wolff), la bêcheuse Martha (Morgan Turner), le sportif musclé Fridge (Ser'Darius Blain) et la pom-pom girl Bethany (Madison Iseman) –vous avez dit clichés ? On sait que celle-ci grouille de menaces en tous genres depuis qu’Alan Parrish (Adam Hann-Byrd enfant, puis Robin Williams adulte) y est resté coincé 26 ans dans le premier volet. En intégrant le jeu, les quatre jeunes sont remplacés par des avatars : le geek devient un leader charismatique (Dwayne Johnson), l’intello de service une aventurière sexy (Karen Gillan), le sportif un petit porteur de sac (Kevin Hart) et la bimbo, un gros cartographe (Jack Black). Pour s’en sortir, ils devront faire face à de nombreux pièges et résoudre des énigmes pour atteindre le niveau final. Chacun a trois vies, mais attention : après trois "game over", c’est fini (le film laisse entendre que celui qui meurt dans le Jumanji meurt vraiment).
    Cette suite mise avant tout sur le fun, et parfois ça marche : quelques règles du jeu sont franchement rigolotes, comme l’explication des PNJ/personnages non-joueurs et des fonctionnalités de chaque avatar (Kevin Hart qui sert d’inventaire mais est incapable de courir vite, The Rock qui possède l’art du "punch" et un pouvoir de séduction hors normes …). Le côté "méta" de ce nouveau concept peut également faire mouche : assumant pleinement ses clichés scénaristiques, l’équipe joue avec, ce qui donne parfois des scènes piquantes (quand l’aventurière en mini-short s’énerve, car elle est la seule à porter une telle tenue pour explorer la jungle, par exemple). Dommage que ces bons gags soient noyés dans un récit trop souvent prévisible et quelques blagues franchement balourdes (la scène des deux ados incapables d’échanger un baiser correct est gênante, tout comme celle où l’héroïne tente de draguer deux gardes après avoir suivi les conseils de Jack –Bethany- Black). Le jeu vidéo en lui-même est par ailleurs assez mal construit : on ne visualise pas vraiment les différences entre les niveaux, le méchant, joué par Bobby Cannavale, n’a absolument pas la carrure d’un boss de fin, on retrouve à peine les codes du "gaming"
    Ces faiblesses scénaristiques sont en partie sauvées par le casting, qui s’amuse visiblement beaucoup. Dwayne Johnson et Kevin Hart, qui partageaient déjà l’affiche d’Agents presque secrets l’an dernier, prennent un malin plaisir à s’envoyer des vannes, Karen Gillan parvient à créer une héroïne attachante malgré sa construction bateau, et Jack Black s’éclate à jouer une jeune fille écervelée. Si l’évolution de son personnage n’a rien d’original, il sort son épingle du jeu en misant à fond sur sa fibre comique.

    "Dans la jungle tu attendras, un cinq ou un huit te délivrera"
    Le plus frustrant, dans ce nouveau Jumanji, c’est qu’à force de modifier les règles du jeu, il devient difficile d’y retrouver l’esprit du premier film. Si certains effets-spéciaux peuvent paraître un peu vieilliots aujourd’hui, cette comédie pour toute la famille fourmillait d’excellentes idées : les pièges de plus en plus impressionnants, le méchant joué par l’acteur qui incarne le père du héros pour accentuer les enjeux dramatiques de l'histoire, le petit garçon qui est transformé en singe parce qu’il triche… Et elle était portée par un casting particulièrement attachant, le regretté Robin Williams en tête. Avec Bienvenue dans la JungleJake Kasdan (CBad Teacher) tente de faire écho à cette ambiance, mais sans jamais retrouver sa folie destructrice, ni son humour ravageur. Ce n’est pourtant pas faute de faire vibrer les tambours, ni de réutiliser une partie du bestiaire original (le troupeau de rhinocéros, les moustiques, les félins…), mais Bienvenue dans la Jungle n’atteint jamais le niveau d’originalité de Jumanji. Et même l’hommage à Alan Parrish, teasé dans les bandes-annonces, est finalement minuscule.
     

  23. Première
    par Sylvestre Picard

    Dans une Espagne de carte postale, un taureau pacifiste préfère les fleurs à l'arène : le pitch du dernier-né du studio Blue Sky, très simple, donne surtout l'occasion au réalisateur Carlos Saldanha l'occasion de déployer un bestiaire particulièrement farfelu. Une chèvre-coach dingo, un taureau transgénique robotique, un trio de pur-sangs nazillons... Sans être parfait (le beau début mélo est vite dépassé par le besoin de comédie kid-friendly effrénée), Ferdinand est un véritable cartoon, au sens le plus pur du terme.

  24. Première
    par Christophe Narbonne

    Ceux qui aiment, qui ont aimé le monument littéraire de Romain Gary n’en voudront certainement pas à Eric Barbier d’avoir réalisé un film aussi respectueux de l’œuvre originale, quitte à décevoir ceux attendant de l’audace et des prises de liberté plus grandes. Comme le bouquin, autobiographique, l’adaptation ciné suit une chronologie précise, de l’enfance de Gary en Pologne à son engagement dans les Forces Aériennes Françaises Libres dans les années 40, en passant par son enracinement en France, à Nice. Comme dans le bouquin, il est question de la relation fusionnelle de Gary avec sa mère, ex-actrice frustrée qui a projeté ses rêves de gloire dans son unique enfant qu’elle a jalousement élevé toute seule –dans les deux cas, le père est lointainement évoqué.

    Un film à l’ancienne
    Si Barbier se contente d’illustrer le roman (c’est déjà ça), il le fait avec l’application de l’artisan. La reconstitution est précise (décors, costumes), la photo, délicate, les effets visuels, efficaces (impressionnante scène de bataille aérienne). C’est un biopic carré, d’un romanesque suranné, dans lequel Charlotte Gainsbourg livre une prestation à l’ancienne, volontiers expressionniste, avec un accent russe à couper au couteau, loin du réalisme en vogue. Face à elle, Pierre Niney excelle à jouer le jeune premier tourmenté, son emploi du moment. Rien de très excitant mais rien non plus de catastrophique. On se surprend même à être ému dans le dernier tiers du film quand le mélo, accentué par une musique emphatique, prend des accents baroques, presque almodovariens.

  25. Première
    par Guillaume Bonnet

    Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Au fil du temps, les fantômes ont été des ectoplasmes, des Japonaises les cheveux dans les yeux, des enfants qui saignent, des courants d’air glacé, des cadavres blafards, des concubines chinoises, des bruits dans le grenier, des chewing-gums verts, ils ont ressemblé à Rex Harrison, à Patrick Swayze ou à Bruce Willis, mais rien n’y a fait et ce film est là pour le réaffirmer : le fantôme, le vrai, celui que les enfants dessinent dans leurs cahiers et auxquels ils jouent dans la maison de campagne de leur grand-mère, c’est le gars avec un drap sur la tête et les deux trous à la place des yeux – histoire d’éviter de se casser la figure dans les escaliers.

    Idées folles
    Tourné en douce malgré son couple de stars, entre deux projets plus imposants (le remake live de Peter et Elliott le dragon et le polar The Old Man and the Gun avec Robert Redford et encore Casey Affleck, annoncé pour 2018), cette « histoire de fantôme » lo-fis’inscrit dans cette nouvelle vogue « indéricaine » qui sait s’affranchir de certaines obligations industrielles grâce à la promesse de nouvelles cases de diffusions. En gros, on tourne d’abord, il sera bien temps de réfléchir ensuite si l’on doit se contenter de faire les marioles en festival (ici, Sundance et Deauville), puis en VOD, ou si un studio (ici, Universal) voudra bien casser sa tirelire.
    Puisque la distribution et le financement ne sont plus un souci, tout devient permis sur le plan artistique, y compris des choix peu raisonnables (un acteur oscarisé, oui, mais sous un drap !), des envolées assez vertigineuses (la fin du monde et son recommencement), des idées quasi expérimentales dignes de Spike Jonze (le dialogue muet sous-titré), des complaisances invraisemblables (treize minutes des élucubrations d’un hillbilly philosophe – et très bourré – joué par le folk-rockeur Will Oldham) ou des quiches à la mozzarella mangées de la première à la dernière bouchée (encore treize minutes), comme dans un Chantal Ackerman des années 70.
    Voilà qui fait beaucoup de défauts (et beaucoup de plans-séquences de treize minutes) pour un film du mois Première à quatre étoiles ? Voilà surtout qui en fait un cas d’école passionnant placé pile sur la frontière entre liberté et indulgence, entre ce qui relève d’un geste d’artiste suprême et ce qui découle d’un surmoi théorique à l’européenne, mal digéré par d’anciens étudiants en cinéma américain. A Ghost Story alterne comme peu de films récents (mais comme de plus en plus de films récents, tels It Comes at NightUnder the Skin, The Witch ou It Follows) entre ces pulsions contraires, une sorte d’hybridation entre la séduction des idées folles (si folles qu’elles auraient presque l’air neuf) et les outrances peu défendables qui vont parfois avec.

    Tour de passe-passe
    Il reste qu’il y a au sein de A Ghost Story trois bons quarts d’heure de cinéma prodigieux, touché par la grâce d’une simplicité presque primitive, une espèce de haïku fantastique d’une grande pureté, empaqueté dans son absence d’enrobage, et dont le plus bel artifice est de parvenir à faire croire qu’il n’y en a aucun, comme une fille qui saurait se maquiller chaque matin pour donner l’impression de ne pas l’être. La puissance du dispositif imaginé par Lowery repose presque entièrement sur une séquence clé : Rooney Mara vient reconnaître le corps de son époux décédé et quitte la morgue, accablée de tristesse. Mais plutôt que de la suivre et de mesurer auprès d’elle comment une absence trop forte peut se transformer en présence (base de toutes les histoires de fantômes, depuis la nuit des temps), la caméra s’attarde, reste auprès du corps du défunt, attendant le temps qu’il faut qu’il se relève (sous son drap) et décide de rentrer chez lui. Dès lors, le film ne lâchera plus jamais le point de vue du fantôme, fût-il inerte et anti-dramatique. À côté de lui, les gens continuent (ou recommencent) à vivre, mais la mise en scène se place délibérément du côté de la mort, donc de l’éternité et d’une définition élastique du temps, qui finit par s’abolir.
    Pour parvenir à ce tour de force méditatif, il faut risquer les plans-séquences de treize minutes, précisément censés anesthésier (ou transcender) toute sensation de durée ou d’ennui. Envisagées sous cet angle, les scories arty ne sont plus seulement la faiblesse objective du film le temps de la projection, elles deviennent la preuve de sa réussite dans le souvenir qu’il laisse après coup, où elles finissent englouties, recouvertes par la permanence d’une sensation poétique assez folle. David Lowery parvient à conférer à son fantôme originel, qu’il ait ou non le visage de Casey Affleck, une dimension métaphysique et existentielle fulgurante, susceptible d’embrasser le cycle de la vie des hommes : furtif et éternel, futile mais crucial, à la fois déterminé et indéterminé, présent et absent, déjà mort mais toujours vivant. L’évidence du film, sa pseudo absence de sophistication ou de chichi est une illusion, bien sûr, un somptueux tour de passe-passe. Mais qu’il y ait un truc n’a jamais empêché la magie d’advenir. Au contraire, c’est même souvent la preuve qu’elle a bel et bien opéré.

  26. Première
    par Thomas Baurez

    Il parait que la misère est moins pénible au soleil. Dans The Florida Project, personne ne se plaint ouvertement de (sur)vivre dans un monde pas facile où le ciel continuellement bleu a pourtant du mal à cacher ses nuages. L’action se déroule dans un motel tout aussi coloré que le château de Cendrillon qui trône dans le parc Disney voisin. Sauf qu’ici les Minnie, Mickey et Pluto, ont du mal à joindre les deux bouts et vivent pour la plupart dans une grande précarité. Sean Baker regarde ses protagonistes s’agiter avec la même vitalité qui nous avait tant bluffés dans son précédent long-métrage : Tangerine. L’univers des jeunes adultes pas toujours très responsables et celui d’enfants turbulents qui envisagent leur apparente liberté comme un jeu dont il faut profiter séance tenante, se télescopent jusqu’à se confondre tout à fait. Le gérant dudit motel (Willem Dafoe impeccable), a beau faire les gros yeux, chacun sait qu’il veut préserver tout le monde. Il faut reconnaître à Sean Baker, une volonté farouche d’en découdre avec l’idée frelatée du rêve américain et de se placer juste à côté du soleil (Tangerine se situait dans une Los Angeles interlope) pour mieux en saisir ses contre-jours. A souligner enfin, la prestation parfaite d’une jeune inconnue, Bria Vinaite, repérée par le réalisateur via Instagram. 

  27. Première
    par Thierry Chèze

    Producteur de goût (il accompagne depuis toujours Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur d’Oncle Boonmee), Charles de Meaux se révèle moins à son aise derrière une caméra. Ce Portrait interdit constitue son troisième long métrage de fiction après Shimkent Hotel en 2003 et Stretch en 2011. Et comme dans ce dernier (où figurait déjà Fan Bing Bing), il questionne la rencontre entre les cultures française et chinoise mais en remontant ici le temps jusqu’au 18ème siècle où un Jésuite français, peintre officiel de la Cour Impériale, se voit confier le portrait d’une Impératrice. Plastiquement irréprochable, ce Portrait interdit souffre d’un scénario qui n’évite aucun des passages obligés du genre (relation ambigüe entre l’artiste et son modèle, Impératrice étouffant sous les contraintes de sa fonction…) sans esquisser la moindre originalité. Malgré le charisme de Melvil Poupaud et Fan Bing Bing. Malgré la beauté de l’ensemble qui finit cependant par se retourner contre lui et donner le sentiment que Charles de Meaux se regarde filmer avec un certain contentement plutôt que chercher, justement, à transcender son récit.

  28. Première
    par Frédéric Foubert

    Oui, il y a de jolies couleurs chaudes et rassurantes sur l’affiche, les bonnes intentions clignotent de partout, ce film a l’air de vouloir vous vendre de la bienveillance au kilo. Mais ce n’est pas une raison pour faire à Wonder un procès d’intention. A Première, c’est vrai, on a tendance à préférer les road-movies post-apo, les néo-westerns avec Jeremy Renner, les rêveries SF synthétiques. Et alors ? On n’a rien contre une rasade de tendresse feel-good, si celle-ci est servie avec un minimum d’élégance et de savoir-faire, sans donner l'impression de vouloir nous faire les poches. Dans le genre très calibré de la leçon de tolérance pour petits et grands, Wonder remplit merveilleusement son contrat.

    Wonderkid
    Cette adaptation d’un best-seller de la littérature jeunesse raconte l’histoire du petit August Pullman (Jacob Tremblay, wonder-kid révélé par Room), un enfant né avec une déformation faciale et s’apprêtant à entrer au collège, après avoir passé toute son enfance à prendre des cours particuliers enfermé dans sa chambre, la tête planquée sous un casque de moto. Wonder est un Elephant Man de poche, ou plutôt une variation pré-pubère sur Mask, le film oublié de Peter Bogdanovich avec Eric Stolz, qui traitait d’un sujet proche. Dès les premières secondes, quand débarque le gentil proviseur joué par l’adorable Mandy Patinkin, racontant comment lui aussi a été victime de quolibets dans son enfance (il s’appelle Tuchman, soit « Monsieur Fesses »), on comprend que l’année scolaire d’August ne va pas si mal se passer. Il affrontera le regard de ses camarades de classe, ce sera parfois dur, mais il leur apprendra en retour à voir au-delà des apparences. Il y aura des embrassades, des effusions, des instants de poésie suspendue.

    Uppercut émotionnel
    Ce pitch programmatique n’empêche pas le réalisateur Stephen Chbosky (déjà auteur du joli Monde de Charlie) d’emprunter des chemins de traverse. En envisageant par exemple Wonder comme un récit choral, qui se détacherait très vite du seul regard de son petit héros pour sonder les répercussions du handicap sur son entourage – sa grande sœur lycéenne pas très bien dans ses baskets, ses copains, sa mère qui cherche à finir une thèse qui dort sur une vieille disquette… Le film est suffisamment bien écrit et rythmé, le récit suffisamment enlevé, pour qu’on ne se soit pas tout de suite aperçu, lors d’un triple climax en forme de gigantesque uppercut émotionnel, que notre voisin de rangée était en pleurs depuis 15 bonnes minutes… Julia Roberts se contente ici du minimum syndical dans la peau d’une maman tout sourire, mais Owen Wilson donne tout en papa cool, transformant chacune de ses scènes en petite bulle d’euphorie – longtemps qu’on ne l’avait pas vu aussi en forme. Amateurs de feel-gooderie calibrée mais pas idiote, de bons sentiments qui éclaboussent l’écran mais ne tâchent pas, foncez, faites-vous plaisir, servez-vous, le buffet est à volonté.

  29. Première
    par Sylvestre Picard

    Une fois les lumières rallumées, une fois qu'on reprend notre souffle, on réalise que si Les Derniers Jedi surprend, c'est par son ampleur impressionnante : long de plus de 2h30, il s'articule entre plusieurs gros actes, avec une telle succession de climax dans son dernier tiers que Les Derniers Jedi finit par ressembler à un film de James Cameron (cf. les triple climax d'Aliens ou Terminator 2). Pas à un film flashy de décorateur. Au fond, malgré un catalogue de bestioles très satisfaisant et qui utilise beaucoup les techniques d'animatroniques, Rian Johnson vise l'épure. Les décors du film sont volontairement réduits (la planète-minérale de Cait est ainsi une vraie idée visuelle, très picturale). Le réalisateur cherche moins le décorum de space opera qu'à régler son sort à l'héritage plus ou moins encombrant de la mythologie de George Lucas.

    Si Abrams rétablissait l'équilibre dans la Force (la saga) avec l'Episode 7, à charge pour Johnson -qui piochait élégamment dans ses classiques SF/action pour livrer Looper- de l'emmener dans un territoire où l'ancien se mêle au nouveau, de fournir pour de bon le mode d'emploi de l'avenir de la franchise cinéma (et évidemment de la nouvelle trilogie post-Episode 9 qu'il a vendue à Lucasfilm). Le film est également un vrai film de guerre, dès sa séquence d'ouverture, héritier en droite ligne des films de propagande héroïque issus de la Seconde Guerre Mondiale comme le tout premier Star Wars en 1977. Plus de Wars, moins de Star. Un film de guerre qui laisse souvent bouche bée face à son sens du cadre et son ampleur dingues.

    Mais, en fin de compte, c'est le poids hallucinant du drame -familial, politique- qui donne toute sa puissance aux Derniers Jedi. Surtout familial : le personnage de Kylo Ren atteint enfin les dimensions tragiques promises par l'Episode 7, et bien au-delà ; tandis que le film ne s'effondre jamais sous le poids de l'hommage larmoyant à Carrie Fisher(dont le rôle de Leia se révèle bien essentiel à la dramaturgie de la série dans son ensemble). Venez pour le spectacle, restez pour la tragédie. Machines infernales, Sophocle dans les étoiles. Le mot "hubris" (traduit par "orgueil" dans le sous-titrage) qui revient sans cesse dans la bouche de Luke Skywalker (Mark Hamill, aussi cool que bouleversant, fait face au rôle de sa vie). On brûle de vous raconter comment, on ne peut pas. Car le film exprime que l'épreuve ultime de notre pop culture en 2017, c'est justement de devoir brûler les vieilles choses, les objets de notre nostalgie qui nous inspirent autant qu'ils nous enferment. Ce qu'accomplit Les Derniers Jedi. C'est un film de fan qui a enfin grandi. Les Derniers Jedi est un film grand.

  30. Première
    par Christophe Narbonne

    Oscar, alors enfant, se voit prédire par une camarade de classe qu’il sera gay avant d’assister à une agression violente sur un homosexuel. Son destin est tracé comme celui du film qui déroule mécaniquement son récit initiatique à base de hamster qui parle (la conscience du héros, vieux truc) et de visions cronenbergiennes incongrues. Ratage.