1. Première
    par Christophe Narbonne

    Ce Chute libre basque raconte le pétage de plombs d’un chômeur, suite à un contrôle de gendarmerie inopiné. Approximativement interprété mais armé de bonnes intentions, traversé de scènes gore grotesques mais monté furieusement, Non déroule son discours anti-patronat et anti-système avec une sincérité évidente. Du cinéma très bis pour amateurs.

  2. Première
    par Alexandre Bernard

    Le commandant Valmy (Karine Valmer) du 304 est à la tête d’une enquête sur la mort de Sauveur (Antoine Martin Sauveur), un agent de la maison chargé d’une affaire de corruption politique entre le parlement européen et la mafia parisienne.
    Pour son premier film, Pascal Luneau signe un polar viril bien ficelé, fortement inspiré de l’univers de 36 quai des Orfèvres et Braquo d’Olivier Marchal. Rythmé par des flashbacks et scènes d’actions réussies, Mémoires du 304 souffre toutefois d’une interprétation approximative qui dessert son ambition. 

  3. Première
    par Thierry Chèze

    C’est un échange vif comme il en existe tant. Une réplique blessante qui en appelle une autre. Une tension qui monte à vitesse grand V avant que, généralement, les esprits finissent par s’apaiser et que tout rentre dans l’ordre. Sauf que l’altercation qui ouvre L’Insulte ne se déroule pas dans n’importe quelle ville et n’oppose pas n’importe quels individus. Elle a lieu au cœur de Beyrouth et implique un nationaliste chrétien et un réfugié palestinien (Kamel El Basha, primé à Venise). Une histoire de travaux de restauration mal ficelés, une insulte balancée par le chrétien au Palestinien – « Sharon aurait dû vous exterminer » – et une demande d’excuses, qui ne viendront jamais. Point de départ d’un procès qui embrasera le pays tout entier en ravivant des plaies mal cicatrisées. Celles de cette guerre civile qui a causé plus de 200 000 victimes entre 1975 et 1990.

    Juge de paix
    Comme dans L’Attentat ou dans Baron noir qu’il réalise pour Canal+, Ziad Doueiri parle donc ici de politique. Mais, fidèle à son habitude, son obsession est ailleurs. Montrer plutôt qu’asséner. Se passionner plus pour le développement de son récit que pour sa conclusion. Doueiri expose les récriminations des deux camps sans prendre parti ni chercher à chaque instant l’équilibre, mais avec un souffle dans sa réalisation qui accompagne au plus près les mouvements de ses personnages. Il dynamite les carcans habituels du film de procès. Et fait de ce huis clos sous tension un singulier terrain de jeu, de guerre et de possible réconciliation. Un film indispensable pour comprendre le Liban d’aujourd’hui.

     

  4. Première
    par Christophe Narbonne

    À sa sortie de prison, Sam est rattrapé par ses vieux démons et une amitié embarrassante. La présence lointaine de son fils l’aidera-t-elle à surmonter sa descente aux enfers programmés ? Biberonnée aux polars américains, une nouvelle génération de cinéastes français tente de sur-affirmer son amour du genre dans des films “à la manière de” (Scorsese, Mann, Fincher, etc). Dans Voyoucratie, on jure tout le temps, on saigne beaucoup mais ce n’est pas suffisant pour faire passer des vessies pour des lanternes. Autrement dit, Voyoucratie n’est pas Mean Streets, ni sur le fond (plus que banal) ni sur la forme (so 2018, hautement définie mais sans personnalité). 

  5. Première
    par Frédéric Foubert

    C’est, déjà, la quatrième collaboration entre Liam Neeson et le réalisateur Jaume Collet-Serra (après Sans IdentitéNon-Stop et Night Run). Le train-train, quoi. Et, cette fois-ci, littéralement : The Passenger est une déclinaison de Non-Stop dans un train de banlieue. Liam Neeson joue un ancien flic qui a cinq stations et 90 minutes pour retrouver les méchants infiltrés dans la rame. Collet-Serra continue de tremper ses fixettes hitchcockiennes (ici : Lifeboat meets L’inconnu du Nord-Express) dans un produit d’action standard, plutôt rythmé et efficace, mais quand même “sans identité”. Tout ça est bien sûr un prétexte pour prendre des nouvelles de Liam Neeson, à 65 piges : comment il bouge, parle, se bat (chouette moment où il assomme un type à coups de guitare électrique), menace au téléphone des gens qui veulent faire du mal à sa famille… “On a un autre projet avec Jaume, expliquait l’acteur lors de sa tournée promo. Dans un espace encore plus réduit qu’un train ou un avion. Pourquoi pas un placard ?” Justement : on aimerait parfois qu’il en sorte, de ce placard.

  6. Première
    par Christophe Narbonne

    On croyait l’Europpuding désuet. Cette coproduction franco-germano-polonaise apporte la preuve du contraire. Joué par des acteurs de nationalités différentes affreusement doublés, ce biopic de la fameuse chimiste française, née en Pologne, rend maladroitement hommage à cette pionnière du féminisme qui dut affronter une communauté scientifique hostile aux femmes chercheuses. Dommage, car l’actrice principale, Karolina Gruszka, irradie –sans jeu de mots.

  7. Première
    par Anouk Brissac

    Paris, l’Occupation. La jeune Marguerite, employée dans une maison d’édition et déjà écrivaine, attend dans l’angoisse le retour de son mari, le résistant Robert Antelme, fait prisonnier en 1944. L’attente de Marguerite est d’abord comme celle des autres, pénible mais acceptable, avant de devenir insoutenable à la Libération. Les prisonniers rentrent des camps mais, parmi ce compte-gouttes de miraculés, point d’Antelme. Alors la terrible peine bat croissant aux tempes de la jeune femme, qui s’y laisse couler. Paradoxalement, ce sont l’instauration définitive de la paix et le retour du soleil brûlant le pavé parisien noirci qui signent le début de l’horreur en Marguerite. Les véritables déclencheurs de la singularité du film aussi, qui ne va désormais cesser de frotter entre ces antagonismes. Finkiel, obsédé par le manque et la Shoah (VoyagesJe suis), décortique le vide créé par l’absent, présence en creux à la fois entêtante et ambiguë. Car, si Marguerite souffre, elle trompe Antelme avec l’essayiste Dionys Mascolo, avec qui elle travaille, et fréquente un collabo aux intentions troubles. Comme dans Je ne suis pas un salaud, son précédent film, le cinéaste sonde dans cette adaptation du roman autobiographique de Marguerite Duras la moralité de son personnage avec une frontalité sourde. Deux heures d’images vibrantes que vient briser un montage frôlant parfois l’abstraction, ahurissant de justesse tant il reproduit le mental chahuté de son héroïne. Ce chaos impressionniste fait d’espoirs, d’obsessions qui obstruent littéralement son rapport aux gestes les plus quotidiens, de pensées taboues et d’accès de détresse pure.

    ASCENSION
    Entourée d’un casting masculin robuste et taiseux (Benoît Magimel, Benjamin Biolay), Mélanie Thierry traverse là le pont entre jeunesse et maturité, celui du personnage mais aussi le sien comme actrice. Elle transcende sa solide partition, entre posture romantique de l’attente et droiture, enivrement à son propre chagrin et lucidité écrasante caractéristique de l’oeuvre de Duras. Grave, visage nu et phrasé subtilement « durassien », elle rend vivace cette figure légendaire, à la fois star littéraire et héroïne tragique anéantie par l’Histoire. La comédienne entre, avec ce rôle, dans la cour des grandes.

  8. Première
    par Michaël Patin

    Coiffeuse à domicile sillonnant la banlieue de Rome sur ses talons hauts, mère déboussolée d’une petite fille de 8 ans, presque divorcée d’un mari abusif et violent, Fortunata porte à première vue mal son nom. Ni fortunée, ni chanceuse, elle s’inscrit dans une longue tradition de portraits de mères courage, toujours au bord de la crise de nerfs mais animées d’une force vitale que rien ne peut arrêter. Une tradition que Sergio Castellitto endosse sans complexe en multipliant les références : le quartier est celui où a été tournée Mamma Roma de Pasolini ; la présence de Hanna Schygulla en comédienne sénile signe sa nostalgie du cinéma de Fassbinder, Ferrerri ou Scola ; les scènes de joutes libidineuses et de corps-à-corps échevelés semblent tout droit sorties de l’univers d’Almodóvar. Ajoutez à cela une bonne dose de variété pop et d’embardées surréalistes façon Sorrentino, et vous obtenez un cocktail postmoderne très chargé qui, pour chaque montée d’adrénaline, doit négocier la descente conséquente. Un film d’excès (de clins d’oeil, de symboles, de psychanalyse, de misère sociale bariolée), jamais loin de l’implosion, qui se maintient en calant son pas sur celui de son actrice. Volcanique mais tout en nuances, Jasmine Trinca (passée chez Moretti, Giordana, Placido ou Bonello) donne âme et épaisseur à Fortunata et permet aux autres personnages d’exister (dont son meilleur ami, un junkie bipolaire écrasé par son complexe d’OEdipe). C’est elle la vraie chance de ce film, l’ancre qui l’empêche de sombrer dans le pompiérisme, la gardienne de sa fantaisie et de sa mélancolie.

     

  9. Première
    par Gérard Delorme

    Alors que la notion même de Nouvel Hollywood s’évapore de plus en plus, Steven Spielberg assume sans complexe son statut de cinéaste du XXe siècle en citant une fois de plus John Ford dont il semble, depuis Lincoln et Cheval de guerre, reproduire ou prolonger méthodiquement quelques films à sa propre manière. Cette fois, en défendant la liberté d’informer face à un pouvoir qui règne par la force et l’intimidation, il renvoie à L’homme qui tua Liberty Valance. Sauf qu’à la place d’un avocat qui s’associe à un journaliste, c’est une directrice de journal qui, avec l’aide d’un rédacteur en chef, prend le risque d’alerter l’opinion sur l’un des plus gros scandales d’État précédant le Watergate.

    DILEMME MORAL
    L’affaire démarre quand un ancien reporter de guerre met la main sur un rapport commandité par le secrétaire à la défense, Robert McNamara (auquel Errol Morris a consacré l’exceptionnel documentaire The Fog of War, qu’il serait intéressant de consulter en complément de programme). Le rapport prouvait que les présidents successifs savaient que la guerre du Vietnam était sans issue, mais qu’ils persistaient à envoyer la jeunesse américaine au casse-pipe uniquement pour une question de fierté nationale. Lorsque les journalistes dirigés par l’intransigeant rédacteur en chef du Washington Post, Ben Bradley (Tom Hanks), récupèrent les documents, ils se trouvent face à un dilemme moral : faut-il divulguer ces informations pour le bien public au risque de transgresser la loi qui protège les secrets d’État ? Les enjeux sont multiples, et Spielberg et ses scénaristes ont pris soin de les exposer sous un jour facilement compréhensible par un public contemporain. Pour commencer, le film décrit avec précision le pouvoir dont pouvaient disposer les journaux indépendants dans les années 60-70. Par comparaison, l’affaiblissement continuel de la presse d’aujourd’hui apparaît comme un danger pour la démocratie. C’est le message que semble vouloir faire passer le coscénariste Josh Singer, un spécialiste du journalisme qui avait traité l’affaire Julian Assange dans Le Cinquième Pouvoir, et plus récemment les cas de pédophilie révélés par le Boston Globe dans Spotlight. Lequel sonnait déjà l’alerte sur une forme de journalisme menacée de disparition.

    BOUCLAGE TECHNIQUE
    Il y a aussi en filigrane un message anti-Trump dans Pentagon Papers, qui défend une institution (la presse indépendante) et un symbole (une femme de pouvoir), autant d’ennemis du président actuel. L’ironie est d’autant plus forte que la directrice du Washington Post est interprétée par Meryl Streep, laquelle a dit publiquement et avec force tout le mal qu’elle pensait du dirigeant qui se moque des infirmes. De fait, le film surfe bel et bien sur la vague féministe actuelle en mettant en avant une femme exceptionnelle, dans le sens où elle est seule à pouvoir prendre des décisions cruciales dans un monde encore dirigé par des hommes. Spielberg orchestre le suspense comme il sait le faire, ce qui donne lieu à plusieurs pics de tension prodigieux. Il offre aussi à son actrice une scène mémorable (et presque trop appuyée) lorsqu’elle descend les escaliers après avoir délibéré avec une assemblée exclusivement masculine. À son passage, une haie de femmes s’écarte avec un mélange de respect, de crainte, de fierté et d’envie. Le texte dispense aussi son lot de répliques frappantes, comme celle de Tom Hanks affirmant que la presse « ne doit pas être au service des gouvernants mais des gouvernés ».

    TENSION À LA RÉDACTION
    En détaillant le fonctionnement d’un journal tel qu’il se faisait à l’époque, Spielberg ne met pas seulement en valeur les journalistes qui vont chercher l’information, mais également toute la chaîne de fabrication, depuis les correcteurs jusqu’aux livreurs en passant par les ouvriers d’imprimerie. Là encore, il l’illustre à l’occasion d’un suspense invraisemblable : l’équipe entière a seulement huit heures pour classer, assimiler et traiter une somme colossale de documents avant l’échéance du bouclage technique. Le pari semble impossible, mais rien ne doit arrêter la presse, qui dans ce cas (d’urgence) porte bien son nom.

  10. Première
    par Sylvestre Picard

    Damon Gameau, acteur/réalisateur/scénariste australien, décide de se soumettre pendant 40 jours à un régime méga-sucré à base de nourriture pourtant étiquetée « saine », soit quarante cuillères à café de sucre par jour (spoiler : l'obésité menace, mais aussi boutons, fatigue et crises de folie passagère). Accompagné de scientifiques et de quelques guest stars de luxe (Hugh Jackman, Stephen Fry), il explique à l'aide de saynètes plus ou moins délirantes le fonctionnement du sucre sur l'organisme, et les ravages de l'industrie sucrière sur nos habitudes alimentaires. Si la forme n'est pas tout le temps convaincante à forces de sketchs (le rap final est embarrassant), le fond est intéressant, documenté et pertinent. Sugarland est un sympathique petit frère australien et sucré de Super Size Me.

  11. Première
    par Thierry Chèze

    Comment s’habituer à la solitude quand on vit depuis si longtemps en couple ? Et ce alors que tout le monde – y compris votre propre fils – se détourne de vous suite à l’incarcération de votre mari. Tel est le drame angoissant vécu par le personnage central de ce deuxième long métrage de l’italien Andrea Pallaoro (le premier, Medeas, tourné en 2003, est resté inédit dans nos salles) : une femme qui tente de rester droite dans la tempête, seule persuadée de l’innocence de celui qui partage sa vie. Le cinéaste sait créer du mystère en laissant toujours dans l’ombre une partie de son intrigue, poussant le spectateur à imaginer les pièces manquantes du puzzle. Mais à trop redouter le pathos, Pallaoro crée avec son personnage et les méandres des circonvolutions de son cerveau une distance qui finit par nous éloigner d’elle et plus généralement du récit. Hanna devient un film triste et déprimant sur une femme triste et déprimée. Fasciné – et on le comprend ! – par le visage de Charlotte Rampling (récompensée à juste titre du prix d’interprétation au dernier festival de Venise), le cinéaste en oublie tout ce qui l’entoure et s’enferme dans une monotonie terne étouffante.

     

  12. Première
    par Frédéric Foubert

    Le réalisateur Martin McDonagh est-il la meilleure porte d’entrée dans une critique dithyrambique de 3 Billboards : les panneaux de la vengeance ? Pour appâter le chaland, on ferait peut-être bien de vous prévenir que Frances McDormand trouve dans ce film son plus beau rôle depuis Fargo ». Ou que Sam Rockwell, l’éternel second couteau azymuté du cinéma US, y livre la performance de sa vie. Ou encore que Woody Harrelson va vous faire pleurer toutes les larmes de votre corps grâce à une scène, une seule, à classer immédiatement parmi les plus belles de toute sa filmo. Mais à bien y réfléchir, il n’y a rien de vraiment étonnant à ce que des acteurs comme McDormand, Rockwell et Harrelson livrent des performances exceptionnelles quand ils bénéficient d’un matériau aussi riche que celui-ci. Non, ce qui est surprenant en revanche, c’est que Martin McDonagh signe un film aussi puissant, profond, maîtrisé. L’homme n’avait signé que deux films jusqu’ici, le très chouette Bons Baiser de Bruges et le pas chouette du tout 7 Psychopathes. Soit une brillante comédie noire d’un côté, et un pastiche pirandellien épuisant de l’autre. Ce qui ne nous aidait pas vraiment à l’identifier comme cinéaste.

    Pitch génial
    Renseignements pris, l’intéressé lui-même n’est pas très fan de 7 Psychopathes. Et préfère, comme nous, sa veine Bruges. « Quand tous les critiques disent du mal de ton film, c’est peut-être qu’il y a quelque chose qui cloche. J’ai revu 7 Psychopathes un an après sa sortie, et effectivement ça ne marche pas, c’est trop « smartass », petit malin. Je voulais faire une comédie sur Hollywood, mais qu’est-ce que j’y connais, en fait, à Hollywood ? » On ne sait pas ce que l’Irlandais McDonagh connaît à Hollywood mais il a l’air de bien connaître la small-town America. On croit en tout cas immédiatement à la petite ville (fictive) du Missouri qui tient lieu de décor à son film. Le pitch est génial : une femme (McDormand), dévastée par une tragédie (le viol et l’assassinat de sa fille adolescente), loue trois panneaux publicitaires à l’abandon pour y placarder en lettres géantes un message accusant les forces de l’ordre de ne pas avoir fait leur boulot – l’assassin court toujours.

    Mère courage 
    A partir de là, McDonagh construit une fable philosophique, morale, politique, décrivant les réactions des habitants d’Ebbing, les conséquences de ce geste fou, l’engrenage à la fois vertueux et dévastateur qu’il déclenche au sein de la communauté. Le récit n’arrête pas d’emprunter des détours, des chemins de traverse, arrimé à l’idée-force selon laquelle il nous sera impossible de nous faire un avis définitif sur les personnages avant la fin du film. Et peut-être même, tiens, qu’on continuera de se poser des questions longtemps après la projection. Cette femme, Mildred, la mère courage qui se bat pour que justice soit faite, ne serait-elle pas aussi un peu facho sur les bords ? Et ces flics que tout le monde accuse d’être cons, racistes, fainéants, qu’ont-ils réellement dans le ventre ? 3 Billboards questionne le regard que les personnages posent les uns sur les autres, et aussi celui qu’on pose sur eux, nous obligeant à changer d’avis sur leur compte à chaque scène (et parfois même plusieurs fois à l’intérieur de la même scène). Les meilleurs éléments de Bons Baisers de Bruges sont là, portés à un degré de perfection supérieur : l’humour à froid, l’empathie pour les losers, ces dialogues légèrement sur-écrits mais malaxés et recrachés avec un plaisir manifeste par leurs interprètes… On n’identifiait pas très bien Martin McDonagh avant ce film. Mais on ne ratera le prochain pour rien au monde.

  13. Première
    par Michaël Patin

    Trente ans dans la vie de Zdzisław Beksiński, peintre surréaliste polonais dont les visions d’enfer feraient passer H. R. Giger pour un enfant de chœur, reclus notoire et filmeur compulsif, qui n’assista jamais à ses vernissages et fut assassiné à coups de couteaux... Il y avait là matière à un biopic pépère révélant l’homme derrière l’artiste, l’époque à travers l’œuvre et le sens caché des monstres qui habitent ses toiles. Autant d’angles porteurs que Matuszynski a radicalement ignoré pour son premier long-métrage. En partageant son attention entre Zdzisław, son épouse Zofia et leur fils Tomasz, il cherche un nouvel espace entre vérité documentaire et abstraction fictionnelle. Comblant les trous entre les images amassées par le peintre, il capte, dans des intérieurs étroits et détaillés, la circulation des énergies entre ces êtres aussi unis qu’isolés, solidaires mais toujours coiffés d’un voile invisible. Dans cette « dernière famille », la fatalité de la mort est la seule donnée stable, et la vie, un courant qu’on doit suivre jusqu’au précipice, certains « assis sur un fauteuil », d’autres « sur un cactus » (métaphore énoncée dans le film, qui ne manque pas d’humour cinglant). Entre Zdzisław l’impassible qui observe sa vie à travers un objectif, Tomasz le torturé qui ne trouve de répit que dans la pop music, et Zofia qui se cache et s’efface peu à peu, ce sont autant de manières de « faire avec » la mort qu’interroge The Last Family. D’une rigueur formelle rare, hypnotique et anti-sentimentale, ce faux biopic invoque le vertige existentiel là où d’autres tricotent des notices Wikipédia.

  14. Première
    par Christophe Narbonne

    « Né » à Berlin en 2004 avec Head-On (Ours d’Or), confirmé à Cannes en 2007 avec De l’autre côté (Prix de la Mise en Scène), célébré à Venise en 2009 avec Soul Kitchen (Grand Prix du Jury), Fatih Akin est ce qu’on appelle péjorativement un « cinéaste de festival », c’est-à-dire un grand auteur qui pense le monde d’un point de vue singulier. Avec ce portrait d’une veuve réclamant justice après l’attentat terroriste ayant coûté la vie à son mari d’origine turque et à leur enfant, le réalisateur allemand fait dans la démonstration pataude : sur l’échelle de l’horreur, tous les « ismes » se valent, il n’y pas que l’intégrisme islamiste, merci de ne pas l’oublier, nous dit en substance professeur Akin.

    Dangereusement simpliste
    Examinons les éléments du dossier. Katja, allemande blonde, tatouée, avec un passé de junkie, est mariée à Nuri, un ex-trafiquant de drogue reconverti en honnête entrepreneur, avec qui elle a eu Rocco. Le jour où sa famille périt dans une explosion causée par une bombe, sa vie bascule. Règlement de comptes mafieux (le passé de Nuri ressurgit) ou attentat politique ? La première partie du film entretient le « suspense » autour des coupables pour s’intéresser à la dérive de Katja, qui se remet à la drogue. Ce premier acte est le mieux maîtrisé par Akin qui filme Diane Kruger à bonne distance, avec empathie. Place au procès. Les coupables sont bien deux nazis comme l’avait pressenti Katja la médium car, qui d’autre que des nazis, auraient pu placer une bombe en plein quartier turc ? Evidemment. S’ensuit un procedural plus que faiblard qui voit l’avocat des accusés démonter avec une facilité de collégien les éléments à charge contre le couple diabolique… On est tentés de vous spoiler la dernière partie qui atteint des sommets de démagogie et d’inconscience politique : en gros, nous serions tous (Blancs, Noirs, Arabes, Musulmans, Catholiques…) des poseurs de bombes en puissance face à la cruelle injustice du monde qui transforme les agneaux en loups. Sur le plan du symbole et des images (l’envol d’un oiseau peut-il encore, en 2017, retarder l’inévitable ?), In the fade est un ratage complet.

  15. Première
    par Christophe Narbonne

    Marie est belle et exubérante –Suzanne Clément dans son élément. Son fils Adrien, préado tourmenté, parle peu, sauf à cette mère entière qui occupe tout l’espace. Le père, Romain, a refait sa vie avec une peintre taiseuse. Présent, les pieds sur terre, il a du mal à communiquer avec ce garçon que la nouvelle de la maladie de Marie va pousser à embrasser la vie. À la façon de Noémie Lvovsky dans Demain et tous les autres jours, Colombe Savignac et Pascal Ralite adopte le point de vue de l’enfant confronté au désordre, mental ou physique, d’une maman condamnée à lâcher prise. Avec une rare justesse, et malgré quelques béquilles scénaristiques éculées (les scènes de piscine purificatrices, l’art comme facteur d’épanouissement personnel), ils parviennent à capter ce terrible flottement existentiel s’intercalant entre les intenses moments de vie et la mort qui rôde, et qui s’accompagne d’une redistribution des cartes affectives : il va s’agir pour Adrien d’entamer une véritable relation avec son père et de tisser avec sa belle-mère des liens nouveaux et durables. D’une facture solide et évitant le piège de la joliesse, Le Rire de ma mère fait exister les personnages dans toute leur complexité -certains en une scène, comme les parents à cran de Marie. On en retient les performances de Pascal Demolon, bouleversant en père maladroit et ex bienveillant, et de Sabrina Seyvecou, qui donne une épaisseur inattendue au rôle ingrat de la belle-mère rivale.

  16. Première
    par Damien Leblanc

    Convaincu que les meilleures oeuvres sur le football préfèrent montrer l’envers du décor plutôt que glorifier les buts d’anthologie, Christophe Regin suit les pas de Franck, ex-espoir du centre de formation du F.C. Nantes ayant échoué à devenir joueur professionnel et vivotant depuis dans l’ombre du club. Soit un authentique antihéros, réduit à exécuter pour la direction de basses besognes (comme espionner les joueurs à la sortie des boîtes de nuit) sans jouir d’aucun statut officiel. Le solide défi que relève La Surface de réparation consiste à rendre perceptibles à l’écran les frustrations de ce chaperon aux airs de dur à cuire qui ressent un décalage quotidien entre ses rêves de jeunesse et la réalité d’un monde où les footballeurs apprécient surtout célébrité express et conquêtes féminines.

    Gastambide touche au but
    Au coeur d’une atmosphère à dominante nocturne qui évoque le film noir, le règne des illusions prend notamment corps dans la relation que Franck entretient avec Salomé, jeune femme attirée par les néons de la gloire mais en partie consciente de son aveuglement. Figure à la fois proche et inaccessible, elle renvoie à Franck un miroir de ses propres névroses. C’est en poussant ainsi son personnage dans ses retranchements que La Surface de réparation domine la partie, jusqu’à une fin ambivalente qui peut rappeler le cinéma de James Gray. Il fallait bien la force intranquille de Franck Gastambide, parfait en gardien du temple déphasé, pour transformer cette chronique footballistique en puissant drame sur la révolte existentielle.

  17. Première
    par Christophe Narbonne

    L’envers des paradis touristiques lointains n’est souvent pas joli-joli. Miransha Naik montre celui de Goa, station balnéaire prisée aux abords de laquelle affluent de toute l’Inde des déshérités en mode survie. Considérés par les locaux comme des immigrés corvéables à merci, ils sont entassés dans des bidonvilles placés sous la coupe de marchands de sommeil violents et sans scrupules. Juze est l’un de ceux-là qu’un ado rebelle, Santosh, va défier au péril de sa vie. Avec un réalisme cru (le film montre sans filtres que l’exploitation des pauvres est aussi sexuel), Naik propose une vision terrible de la société indienne, enferrée dans des problématiques d’un autre âge, corrompue jusqu’à la moelle, structurellement incapable de protéger les plus démunis.

     

  18. Première
    par Thomas Baurez

    Il y a d’abord ce noir et blanc un poil factice qui fait craindre une esthétique purement décorative. Et puis à la façon de Michael Haneke et de son Ruban Blanc - film lui-aussi circonscrit aux seuls contours d’un petit village en marge de l’Histoire -, cette imagerie induit vite une étrangeté et une pesanteur qui finissent par étreindre le spectateur. Nous sommes en 1945, dans un petit bourg au cœur de la Hongrie. La Seconde Guerre Mondiale vient de se terminer. Un mariage s’apprête à être célébré. Et puis, tels des fantômes sortis de nulle part, deux hommes entreprennent une lente marche vers le village. Qui sont ces figures muettes dont le regard indique tout à la fois souffrance et gravité ? Les habitants s’agitent, s’affolent et s’organisent. Tout le monde les a reconnus : « Ce sont des juifs déportés qui viennent récupérer leurs biens. » Face au silence des victimes, à leur dignité écrasante, la tension monte. Certains (un peu) culpabilisent, d’autres (beaucoup) paniquent. Un monde est sur le point de vaciller. La caméra du hongrois Ferenc Török ausculte ces rapports de force à l’aide d’une mise en scène sobre mais efficace. Sa caméra sait garder ses distances avec ce qui se joue et ne cherche jamais à battre la mesure de ces protagonistes déboussolés.  Elle préfère au contraire les enfermer dans ses propres cadres implacables de précision au sein desquels ils butent sans cesse. Au centre de cette agitation, l’acteur Peter Rudolf - en ordure accomplie – propose une composition déconcertante de cruauté.  A noter que la Hongrie est aujourd’hui encore, un des pays européens les plus en retard dans la restitution des biens spoliés durant la Seconde Guerre Mondiale. 

  19. Première
    par Thierry Chèze

    Après une rupture douloureuse, Vincent décide de renoncer pour un temps à toute velléité de vie en couple et de s’installer avec sa meilleure amie, Néféli jeune avocate bien secouée. Tout va pour le mieux dans le meilleur de leurs mondes avec comme perspective à court terme un feu d’artifice d’histoires sans lendemain. Sauf que Vincent tombe réellement amoureux et n’ose pas l’avouer à sa coloc’. Débute alors un festival de trouvailles rocambolesques à souhait pour ne pas se faire gauler. Pas désagréables à regarder… à un détail près. Et de taille. On ne comprend pas dans l’écriture des personnages et de leur relation pourquoi Vincent ment à Néféli. Le cinéma et la comédie romantique ne sont certes jamais jugés à l’aune du seul réalisme. Mais là (paresse au scénario ? simplification au montage ?), c’est sa colonne vertébrale que perd quasiment d’emblée Ami-ami, réduit alors à n’être qu’une succession de sketchs d’ailleurs plutôt réussis mais auxquels manque l’essentiel : l’empathie pour les personnages et ce qu’ils vivent. Dommage pour le tandem savoureux, William Lebghil et Margot Bancilhon.

  20. Première
    par Alexandre Bernard

    Trois silences rassemble deux courts-métrages et un moyen-métrage liés par un thème : le silence. Si les deux premiers films répondent parfaitement à la problématique, ce n’est pas le cas du dernier -sauf si l’on prend le mot « silence » au premier degré. Entre longueurs et fausses révélations le scénario de Chani est bancal. A l’inverse, Yushka est une véritable immersion. C’est comme si la réalisatrice avait posé sa caméra et l’avait laissée tourner, laissant le public en témoin impuissant de la vie d’un homme. Concernant l’Automne de Zao, c’est le plus joli des trois films. Il retranscrit avec une vision d’enfant la maladie sans être aussi triste qu’il en a l’air.

  21. Première
    par Eric Vernay

    2003. De la guerre du Vietnam au conflit irakien, rien n’a changé. D’un bourbier à l’autre, persistent les mêmes douleurs, les mêmes mensonges, les mêmes camaraderies viriles. Eternels recommencements. Last Flag Flying se pose d’abord en regard sur les séquelles guerrières. En plus de la pluie, tout le poids du monde semble s’abattre sur les frêles épaules de Larry Sheperd. Veuf depuis peu, « Doc » (Steve Carell) vient de perdre son fils en Irak. Alors que le corps du soldat de 21 ans est sur le point d’être rapatrié aux Etats-Unis, l’ancien médecin de la Navy décide de prendre son courage à deux mains, et d’aller demander à deux amis vétérans du Vietnam de l’accompagner aux funérailles. Petit souci : les trois larrons ne se sont pas revus une seule fois en trente ans. De plus, découvrira-t-on ensuite, ils ne se sont pas spécialement quittés en bons termes. Devenu gérant de bar et alcoolique, Sal Nealon (Bryan Cranston) est vite partant pour épauler son ancien pote, d’autant qu’il a une dette morale envers lui. Pour Richard Mueller (Laurence Fishburne) en revanche, c’est plus compliqué. Désormais tourné vers Dieu, le révérend craint de recroiser ses vieux démons. Mais sa (mauvaise) conscience – et surtout sa charismatique épouse - finiront par le faire céder.

    Mascarade
    Si l’on perçoit ici le souffle antimilitariste de La dernière Corvée, fleuron du Nouvel Hollywood avec Jack Nicholson en marin badass, c’est normal : les deux films sont adaptés du même romancier, Darryl Ponicsan, qui avait d’ailleurs écrit Last Flag Flying comme une suite de son livre culte de 1970. Linklater a préféré s’en éloigner légèrement pour mieux se l’approprier. La toile de fond est là aussi politique, et son discours critique en fait, dans un registre formel plus modeste, une œuvre complémentaire du fabuleux Un jour dans la vie de Billy Lynn : s’il est là encore question d’une mascarade patriotique glorifiant de faux héros (mais vraies victimes) pour faire oublier le cauchemar du front, la focale narrative est ici plus courte que dans l’opéra en 3D de Ang Lee, l’angle de vue plus large, même si tout aussi intime. L’ambition de Linklater n’est pas de plonger en immersion totale dans le jet-lag existentiel post-Irak vécu par un soldat : dans Last Flag Flying, on télescope des époques plus éloignées, on dézoome en embrassant à la fois le traumatisme des pères et des fils. Une greffe spatio-temporelle qui trouve à s’actualiser par le biais du personnage de Washington, jeune afro-américain rescapé d’Irak et meilleur ami du défunt : la présence de ce beau second rôle aux côtés de nos trois anti-héros est fondamentale. D’abord pour déchirer (malgré lui) le voile de l’illusion propagandiste, lors d’une scène calmement bouleversante dans l’aéroport de Dover, ensuite pour réparer les plaies d’un deuil impossible, par la seule force du dialogue.

    Tunnels de tchatche
    Si le temps est la grande affaire de Linklater, la parole est la clé de voute de son cinéma. Pour le réalisateur de la trilogie Before et de Boyhood, le verbe relève souvent de l’antidote magique à l’impitoyable flux des jours. En voyageant dans leur passé, Doc, Sal et Mueller, ne vont pas seulement s’enfermer dans une nostalgie aliénante. Ils vont le ressusciter, le dépoussiérer sans complaisance, en tirer la sève d’une amitié retrouvée, d’un présent réconcilié et d’un futur possible à l’ère d’Internet et du téléphone portable (qu’ils découvrent dans une scène hilarante de naïveté enfantine). Captés essentiellement en voiture et en train -c’est un aussi bien un road-movie qu’un “rail-movie”-, ces longs tunnels de tchatche sont illuminés par l’impayable trio Carell- Cranston-Fishburne, dont l’alchimie fait des étincelles tragi-comiques.

  22. Première
    par Thierry Chèze

    Son film le plus connu est bien évidemment Chouchou avec Gad Elmaleh. Mais depuis ses débuts dans les années 70 et en parallèle de ses comédies, Merzak Allouache s’emploie à scruter les maux violents qui secouent son pays natal, l’Algérie, à travers des fictions (le remarquable Le repenti…) et des documentaires. C’est ce dernier format qu’a choisi ici le cinéaste pour parler des singulières représentations du paradis véhiculées via la toile par la propagande islamiste et les prédicateurs salafistes du Maghreb comme du Moyen- Orient. Et pour cela, il suit les pas d’une jeune journaliste d’investigation algérienne qui mène l’enquête auprès des principaux concernés pour tenter de les confronter au tissu d’énormités qu’ils balancent avec le plus grand sérieux pour semer la terreur. Instructif, non dénué d’humour, Enquête au Paradis raconte aussi la difficulté pour une journaliste femme d’être reçue et prise au sérieux sans la présence d’un homme à ses côtés. Le tout sans facilité démonstrative ni voix off scolaire. Le sujet est tellement vaste que les 2h15 paraissent à la fois bien courtes et un peu longues. Tant, en l’état, le film donne l’impression de pouvoir tenir en 1h30 ou au contraire se décliner en une série de plusieurs heures. Mais ce défaut de construction pèse peu face à ce qui est montré et dit par des interlocuteurs tellement dans leur monde qu’ils paraissent finir par croire dur comme fer à leurs propres mensonges bellicistes et meurtriers.

  23. Première
    par Georges Cohen

    Encore produit par George Lucas, mais confié à Irvin Kerschner pour la réalisation, cette fausse suite de Star Wars est à notre sens meilleure que la première mouture : les auteurs ont bien compris qu’ils ne peuvent déjà plus nous épater par tout le côté "technologie lourde", toutes ces machines monumentales qui se baladent dans l’espace ; ils ont donc, dans L’Empire contre-attaque, développé l’aspect humain, psychologique et humoristique (avec un nouveau personnage, le Yoda, vieux sage joué par une super-marionnette au regard tendre et mouillé !).

    En gros, l’histoire est la même – c’est le combat des forces du Bien contre la force du Mal – mais ce film-ci vit et respire mieux en quelque sorte, avec une alternance de temps forts et de moments de réflexion, là où le premier Star Wars s’essoufflait dans des courses-poursuites dénuées d’intérêt (sauf pour les 8-10 ans !). Cela dit, L’Empire contre-attaque est encore bourré de trouvailles au niveau des trucages et des décors. Sur la fin seulement, quelques scènes répétitives et fastidieuses – vous savez, du genre tout le monde se tire dessus en fuyant dans des couloirs interminables, un peu comme dans les James Bond où on ne sait jamais comment se dépêtrer pour arriver jusqu’au dénouement !

    Mais oubliez ça : Star Wars n°2, c’est une très bonne adresse !

  24. Première
    par Christophe Narbonne

    Un village rural sinistré. La venue d’un fameux photographe anglo-saxon, décidé à mettre à poil la population dans un champ, ne jetterait-il pas un éclairage opportun sur la situation du monde paysan ? Ce pitch ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Philippe Le Guay célèbre à sa façon les 20 ans et des poussières de The Full Monty (sorti le 22 octobre 1997) avec ce feel-good movie bon enfant qu’il emmène vers la comédie de caractères à la française. François Cluzet, en mode Victor Lanoux (le râleur sympathique près de chez vous), y joue un maire volontaire confronté aux humeurs du photographe star joué par un Toby Jones en mode vacances, qui a l’air aussi paumé que son personnage au beau milieu des champs. Autour d’eux, une galerie de personnages archétypaux s’égosille…

    François Cluzet, le sauveur ?
    La référence à The Full Monty est donc évidente (jusque dans l’affiche qui reprend le héros à l’avant-plan et les seconds rôles derrière…) et ne joue pas vraiment en faveur de Normandie nue en raison, principalement, d’une trop grande disparité entre les protagonistes. Ici, seuls le maire et un jeune de retour au bercail (Arthur Dupont) bénéficient d’arcs narratifs consistants tandis que les autres personnages sont réduits à des caricatures paresseuses, voire idiotes (comme ce bobo parisien en mal de nature joué par François-Xavier Demaison). La sympathie dégagée par François Cluzet, dans un registre voisin de celui qu’il avait dans Médecin de campagne, est une garantie nécessaire mais pas suffisante. 

  25. Première
    par Christophe Narbonne

    Dès ses débuts, Alexander Payne a adopté une posture casse-gueule : celle de l’humaniste qui observe ses contemporains avec une distance goguenarde, voire une morgue confinant à la misanthropie. C’était flagrant dans Nebraska et son portrait ambigu de l’Amérique profonde, résumée aux rednecks dégénérés et aux grands espaces désincarnés. Le voir s’atteler à une fable d’anticipation est sans doute la meilleure idée qu’il pouvait avoir, la licence poétique qu’elle induit lui permettant de continuer à commenter le monde avec une hauteur moins discutable. Typiquement “paynien”, le personnage de Paul Safranek, Américain moyen à la vie étriquée, employé zélé et mari modèle, illustre à merveille le tour de passe-passe opéré dans Downsizing qui raconte par l’absurde un destin bigger than life : c’est en étant rétréci que Paul Safranek deviendra grand. Rétréci ? Ah oui, on ne vous a pas tout dit. Situé dans un futur déterminé, le film raconte comment, après une avancée scientifique majeure, les Hommes ont le choix d’être réduits à une taille microscopique et, ce faisant, de participer significativement à l’effort écologique mondialisé. Confinée dans des micro-cités sous verre, cette humanité alternative sera-t-elle l’avenir de l’humanité tout court ?

    Quand Payne convoque Capra
    Tout au long de l’histoire, Alexander Payne avance masqué. Le héros apparaît longtemps comme un ersatz de ses hillbillies habituels, un peu bêta, pas méchant, qu’il place dans des situations humiliantes comme lorsque Paul est lâchement abandonné par sa femme -elle s’est soustraite au dernier moment à l’opération de réduction et finira par demander le divorce. Suite à cette trahison, le personnage aurait pu devenir cynique et épouser la cause de Dusan, le voisin combinard de Paul qui ne voit dans le rétrécissement que les avantages économiques transformant la classe moyenne en classe supérieure. C’est tout le contraire qui se passe. Paul s’éprend de Ngoc Lan Tran, première “réfugiée minuscule”, dont il va finir par partager les préoccupations socialo-humanitaires (qui agitent aussi ce monde-ci) et donner un sens à sa vie. À travers ce personnage de crédule idéaliste de plus en plus volontaire, Alexander Payne dévoile un optimisme à la Capra qu’on ne lui soupçonnait pas et signe au passage son film le plus enchanteur. Le meilleur ? 

  26. Première
    par Christophe Narbonne

    Si vous voyiez la séquence inaugurale, succession de magnifiques plans au ralenti d’une fête de mariage où sourd une violence muette, vous auriez l’impression que ce premier film pourrait vous emmener loin, dans un trip halluciné et viscéral. L’espoir est de courte durée : cette séquence appartient au passé du personnage principal, Daniel, hanté par des images de joie partagées avec son ami d’enfance, mort accidentellement à ses côtés. Au prix d’un montage assez artificiel, alternant flash-back et présent, ce portrait d’un homme blessé sombre dans le tableau caricatural d’une communauté de marginaux réunis dans un hôtel miteux, grotesque lieu de perdition et de rédemption.

  27. Première
    par Thomas Baurez

    Un Festival de Cannes sans Naomi Kawase, c’est un peu comme une soupe miso sans eau. Ne reste qu’un morceau de fromage gluant et sans goût. On exagère à peine, tant la cinéaste japonaise qui a sa place quasi assurée dès lors qu’un métrage est prêt, apporte forcément à une sélection calme, sérénité et un surcroit de tendresse. D’aucuns trouvent ce cinéma minimaliste et animiste un tantinet précieux où à force de chercher l’indicible dans une feuille d’arbre après la pluie ou de laisser lentement les sentiments affleurer à la surface de l’écran, rien ne bouge plus vraiment. Vers la lumière et son titre programmatique, s’annonçait sur le papier et dans ses premières minutes, comme une subtile mise en abîme de son cinéma (et du cinéma général), doublée d’une réflexion sur le langage des images. On suit ici le travail d’une audio-descriptrice de film, chargée de mettre des mots sur les images à l’attention de spectateurs mal ou non-voyants. Et puis, arrive dans sa vie photographe dont la vue se détériore peu à peu. Comment décrire un sentiment et restituer une émotion sourde ? La prise en charge du visible pour quelqu’un n’entraîne-t-elle pas une autre forme d’aveuglement? Ce sont toutes ses considérations philosophiques passionnantes que tente de saisir le film. Mais foin de théorie ici, la fiction et ses mystères sont plus forts que tout et apportent une forme de réponse. Vers la lumière c’est donc avant tout une histoire d’amour entre deux êtres qui essaient tant bien que mal de faire l’expérience de l’altérité. Un bien beau film en somme.

  28. Première
    par Eric Vernay

    Marie Dumora filme depuis quinze ans la même famille de la communauté Yéniche, dans l’est de la France. La documentariste a cette fois décidé de se concentrer sur Belinda. En fouillant dans les tonnes de rushes de ses précédents films, Dumora a pu trouver la matière pour façonner un portrait au long cours de la jeune femme façon Boyhood, en trois temps et au moins autant de scènes puissantes : à l’âge de 9 ans d’abord, la séparation brutale d’avec sa sœur au foyer, à 16 ans ensuite, le baptême d’un neveu auquel son père incarcéré ne peut assister mais qui va en palper l’émotion par la grâce d’une fantastique chaîne téléphonique, et enfin, à 23 ans, quand Belinda, malgré la prison et la fatigue qui mord déjà cruellement son visage, continue à croire dignement au bonheur. C’est déchirant.

  29. Première
    par Thierry Chèze

    Dans ce conte érotique filmé en 3D, Jean- Claude Brisseau met en scène deux colocatrices amantes au quotidien soudain bouleversé par leur rencontre avec une jeune femme sexuellement très libérée, poursuivie par son petit ami éconduit. Le tout sous le regard d’un voisin, vieux sage épris de yoga. Une histoire de désir(s) et de lévitation donc, comme un mix entre Choses secrètes et Céline. Et c’est bien là que le bât blesse. Car si comme tout auteur qui se respecte, Brisseau aime creuser film après film le même sillon, il donne ici l’impression de bégayer. Certes, il filme toujours aussi sensuellement les étreintes de ses différents protagonistes. Certes on peut être emporté par son obsession à percer le mystère du désir et sa croyance inouïe en ce qu’il raconte. Mais quand les mots prennent le pas sur les images, difficile de ne pas décrocher voire de pouffer presque malgré soi à ses discours naïfs sur le désir, plombés par l’interprétation plus qu’inégale de ses comédiens dont
    certains semblent totalement dépassés par ce qu’ils ont à jouer et appuient sur leurs dialogues au lieu de les sublimer. Seules Anna Sigalevitch et Fabienne Babe (qui retrouve Brisseau 30 ans après le magistral De bruit et de fureur) s’en tirent avec les honneurs.

  30. Première
    par Thierry Chèze

    Il faut certes passer outre la forme qui peut questionner la présence de ce documentaire sur le grand écran au lieu du petit. Trop scolaire et didactique. Mais Daniel Cling réussit cependant ici à faire partager aux profanes une histoire unique entamée au lendemain de la seconde guerre mondiale : cette politique de décentralisation née du désir d’ouvrir le théâtre à ceux qui en étaient exclus. Et raconte, à travers un mélange d’interviews et d’archives ces pionniers qui, en dépit de moyens économiques plus que restreints, sont allés porter la parole du théâtre loin de Paris, dans des régions et des milieux où cette culture- là était inexistante. Un prisme original pour dépeindre aussi 30 ans de société française et la disparition progressive de l’esprit de troupe porté si joyeusement par ces hommes et femmes (dont Jacques Lassalle, disparu voilà peu) à cause de la montée en puissance de l’individualisation reine à tous les étages. De la nostalgie ? Oui mais heureuse.